Quintilien, l. l. : maxime qui suiil ab Isoeratc
l'autre, ne saurais-tu me la cuire à point'? » Toutefois j'ai peine à croire que le triple précepte dont il s'agit soit de l'invention d'Isocrate : il est bien plus vraisemblable, comme on le verra tout à l'heure, que ce rhéteur n'a fait que promulguer des règles plus anciennes et leur donner par là plus d'autorité.
Il ne suffît pas de dire : Soyez bref, soyez clair, sovez persuasif. Ces conseils excellents risqueraient d'avoir peu de fruit, s'il ne s'y ajoutait quelques moyens pratiques. On trouve en etTet de ces listes de moyens dans la Rhétorique à Alexandre, chez Cicéron, chez Quintilien, et en général chez tous les rhéteurs^.
Moyens peur être bref. — Remonter dans l'exposé des faits non pas jusqu'à leur origine, mais juste au point oij cela est nécessaire pour l'intelligence du récit. — Ne pas se perdre dans l'exposé des circonstances, là où une mention toute nue du fait suffit. — Pas de transitions, ni de digressions, ni de redites. — En fait de mots et de détails, retrancher tout ce qui peut être omis sans que la clarté en souffre. — Ne pas pousser le récit au delà de ce qu'il est utile que le juge connaisse, etc.
De ces préceptes rapprochez la formule suivante qui, chez les orateurs attiques, sert si souvent d'introduction au récit : « Je vais m'efforcer, juges, de vous instruire des faits depuis leur source dans les termes les plus
1. Aristote, Rhétorique, III, IC, p. 1416 B. — Quintilien, l. l., commentant ce passage d' Aristote : eadem nobis placet divisio, quanquam et Aristoteles ab Isocrate parte in una dissenserit, praeceptum brevitatis irridens, tanquam necesse sit longam alit brevem esse expositionem nec liceat ire per médium.
2. Rhétorique à Alexandre, c. 30, p. 60 Sp. Rhétorique à Hérennius, I, 9. Cicéron, De l'invention, I, 20-21. Quintilien, IV, 2, 31 sq.
brefs que je pourrai » (è; âpy^r,; S'io? âv v,i^ -e d) îià pp*7.i<- Tâiiov cîzslv rr.piîîiAa; xà ziz,:a-cij.évï). Cette fallacieuse promesse se rencontre à la fois chez Lysias, Isée, Isocrate, et dans près de la moitié des plaidoyers de Démosthène, toujours à la même place (c'est-à-dire à la xpcôiit;), et en termes à peu près immuables'. N'est-ce pas la preuve que nous avons alTaire à une précaution oratoire qu'on apprenait à l'école des rhéteurs?
Moyens pour être clair. — La clarté vient à la fois des choses et des mots. Conseils relatifs aux choses : exposer d'abord ce qui s'est fait d'abord (c'est-à-dire suivre l'ordre chronologique). — Ne pas s'égarer en un autre sujet. — Inversement, ne rien omettre d'essentiel. — Ne pas remonter trop haut dans le récit. — Ne pas descendre non plus trop bas. — D'une façon générale, les préceptes donnés pour la brièveté sont utiles aussi à la clarté. — Conseils relatifs à l'élocution : choisir les noms les plus exactement appropriés aux choses. — Point de termes étrangers à l'usage quotidien, ni de néologismes. — Ranger les mots dans leur ordre logique, en évitant les inversions, etc..
Que tous ces préceptes étaient déjà enseignés dans Fécole d'Isocrate, c'est ce dont témoigne le fragment suivant de sa technè : « Il faut dans toute narration exposer d'abord le premier fait, après cela le second, et ainsi de suite; ne passer à un autre qu'après avoir épuisé le précédent, et se garder de revenir ensuite à
1. Lysias, C. Eraloslhène, 3. /'. MantUhéos, 9. — Isée, Héritage de Cleonymos, 8. Hér. d'ApollodorosA. Fragm.k (Scheibe). — Isocrate, Ëç/im-lique, 4. C. Euthynos, 3. Aréopagilique, 19. — Démosthène, C. Panlaenélos, 3. C. Conon, 2. C. Stéphanos, 1, 2. C. Timolhcos, 10. P. Phormion, 3. C. Phonnion, 5. C. Boeotos, II, 2, 5. C. Aphobos, I, 3. C. Timucralcs, 10. C. Polyclès, 2.
celui-ci". » Ne doit-on pas reconnaître aussi l'influence de l'école dans cette formule de xpiôm;, si usitée depuis Lysias dans l'éloquence judiciaire : « Je vais vous exposer les faits, en les reprenant juste au point d'où vous pourrez le mieux les saisir avec clarté. » (26ev suv aaçéoxa-cs (pâj-a, ■^x/iimx) jxaOyjasaGï, èvTsûôev ûjaSç X£ipâsoiJ.ai Bi5â(jy.£iv) '.
Moyens pour être persuasif . — Joindre aux faits leurs causes, du moins à tous ceux qui font doute. — Quand il s'agit de faits par trop invraisemblables, les passer complètement sous silence. — Si pourtant il y a nécessité absolue de les mentionner, déclarer qu'on n'en ignore pas soi-même l'invraisemblance, mais qu'on en ajourne la preuve à plus tard, pour établir d'abord les assertions précédentes. — Montrer que toutes les conditions de possibilité se trouvaient réunies : l'occasion, la durée, le lieu, etc. — Présenter les personnages sous un jour qui s'accorde avec les actes qu'on leur prête : comme cupide, un homme inculpé de vol; comme débauché, un homme accusé d'adultère; comme violent, un homme accusé d'homicide. — Se conformer au caractère connu des parties, aux sentiments de l'auditoire, à l'opinion publique (ffioz). — Conseils spéciaux pour les narrations fausses : avoir soin que tout ce qu'on invente soit possible, et ne répugne ni à la personne, ni au lieu, ni au temps; rattacher, s'il y a lieu, la fiction à quelque
1. Frag. 6 de la tsx,vi, édit. Benseler-Blass (1888), p. 275 : Sirjyr,téov 8è tô npîjxov /.at ib Ssûtspov xx'i xà Xoirà é;:opiÉvwç • t-A jj.7) rp'iv à-mt- Xl'sa.i TÔ ;tpû)Tov èiï' SXko îévai, Etta l%\ tô npû-ov Izavtévai ànb tou téXou;.
2. Lysias, C. Agoratos, 4. Isée, Héritage d'Aristarchos, 3. Héril. de Cléonymos, 8. Isocrate, Eginétique, 4. Eschine, Ambassade, 11. Démosthène, C. Aphobos, I, 3. III, 5. C. Onétor, I, 5. C. Aristocrates, 64. C. Macartatos, i. Voir Lysias, édit. Frohberger, 1er vol. Appendice, p. 203 sq.
chose de vrai ; éviter avec soin toute contradiction entre les choses qu'on invente, ou entre celles-ci et les vraies, et ne feindre rien qui puisse être réfuté par un témoin, etc..
L'antiquité de toutes ces prescriptions ne saurait être mise en doute, car : i" Plusieurs d'entre elles figurent déjà dans un fragment de la technc d'Isocrate : « Il faut dans une narration énoncer non seulement le fait luimôme, mais ses antécédents et ses conséquences, et les intentions dans lesquelles chacune des deux parties a agi ou se propose d'agir, et tirer profit des points qui sont favorables à la cause'... » 2° D'autres de ces observations sont déjà chez Aristote, qui les a apparemment puisées chez ses prédécesseurs : « Si ce qu'on dit est invraisemblable, il faut en apporter immédiatement la raison... Si vous n'avez aucune bonne raison à alléguer, dites du moins que vous savez l'invraisemblance de la chose, mais que tel est votre caractère... Montrez-vous dès le début sous un jour favorable, afin que le public vous voie sous le même jour, et votre adversaire sous un aspect opposé... Si un fait est peu croyable, dites que vous allez tout à l'heure en donner la raison et l'expliquer aussi clairement qu'on voudra\.. » 3" En ce qui concerne ce dernier artifice, remarquons encore qu'Eschine le démasque dans le discours Contre Ctésiphon (I 2o5) : « Si Démosthène vous demande de le laisser libre sur le plan de sa défense, promettant de réfuter à la fin le grief d'illégalité, ne le lui permettez pas : reconnaisse!^ là une ruse ordinaire des plaideurs.
1. Fragm. 4 de la léx.'") • 'liotoâir]; h t^ «x'?) çi^fv û? Iv t^ Bn^fTioEi XsxT^ov t4 te npàff-* x«' fi iipô tou rpàf(mToç xat là (isti xh r.fiy\ia, xa\ xi; 5i«vo!a; aï? IxiTEpo? tOv iY''''"ï'>P-ÉV'"^ yp<>j[iïvo{ -z&Zt ti r.ir.fayit ïj [lOXsi jtpdtTTEiv, x»t TOÛTO)'* Totç oujiêi^XoiJ-Évoi; r|u.rv y^prjaT^ov.