TOPIQUE DES PREUVES. — I.A THEORIE DES ETATS DE CAUSE
On aurait tort évidemment de prendre à la lettre l'assertion d'Aristote, qu'entre toutes les parties du plaidoyer la plus négligée par les rhéteurs avait été la preuve". Ce qu'il faut entendre, c'est que, peu soucieux de systèmes et de théories, les prédécesseurs d'Aristote regardaient l'étude des preuves comme une afllaire surtout de pratique. Telle était en particulier, on l'a vu, la conception d'Antiphon. Est-ce à dire toutefois qu'ils s'en tenaient là, et qu'on chercherait en vain dans la rhétorique du temps quelque trace d'une topique, ou, en
1. Voy., par exemple, le commentaire de Spengel sur ces pasisages dans sa grande édition : Aristotclis ars rhelorica ctim \adnol(itione Leonardi Spengel, Lipsiae, 1807, 2 vol. in-8.
3. Aristole, lihélorique, 1, 1, p. 1:^54 A : ot 8è rsp't ixh l^\^.r|Uli-.h>■^
d'autres termes, d'une méthode pour découvrir et choisir les preuves? Je crois le contraire.
Les rhéteurs postérieurs à Aristote subordonnent l'invention dans chaque cause à la détermination préalable de l'état. Il suffira ici de rappeler les éléments de cette doctrine'. Tout débat judiciaire renferme un point à juger, qui en est comme le nœud : dégager avec précision ce point, c'était, selon la terminologie des rhéteurs, établir l'état de cause (cTisiç). Or il y a en tout quatre états : i" L'état conjectural (ctî/acrTar, cTàit;), dans lequel on dispute sur la réalité du fait : an sit. L'accusateur dit : Vous avez tué. L'accusé réplique : Je n'ai pas tué. D'où l'état de cause : A-t-il tué? 2° L'état de définition (èpiy.r, aTi^i;), dans lequel l'accusé conteste non plus le fait lui-même, mais la qualification légale que lui a donnée l'accusateur : quid sit. Par exemple, un voleur qui a dérobé des vases sacrés dans un lieu profane est poursuivi de ce fait pour sacrilège; il oppose qu'il n'est coupable que de vol simple. La question est : L'accusé doit-il être jugé comme voleur ou comme sacrilège? 3° L'état de qualité ou juridiciel (stâciç Stx,atsX5- Y(y.fj), dans lequel, sans nier l'existence ni la qualification du fait, on soutient qu'il est permis, légal, utile : quale sit. 4" L'état de récusation (\).B-i'>.rfy'.ç), qui consiste à invoquer un vice de procédure, à récuser ses juges ou l'accusateur, à réclamer un ajournement, etc. Débarrassée de toutes les complications dont on l'a plus tard surchargée, on ne peut nier que la théorie des états de causes ne fût une doctrine féconde et très efficace dans la pratique. Chaque état de cause en effet comporte un certain nombre de moyens généraux, ou, si l'on veut
1. Pour plus de détails voir R. Volkmann, Rhetorik der Griechen iind Rômer, 2'' éd. (1874), p. 20 sq.
de positions, dont les rhéteurs s'étaient appliqués à dresser d'avance la liste. Le plaideur trouvait ainsi des cadres d'argumentation tout faits.
A quelle date remonte cette théorie? Le seul point certain, c'est que, sous la forme systématique que nous lui trouvons chez Cicéron, chez l'auteur de la Rhétorique à llérennius, chez Quintilien, elle est relativement récente. Elle paraît n'avoir été définitivement constituée que par Hermagoras, rhéteur du premier siècle avant J.-C. Mais cela ne veut pas dire que le fond n'en soit pas très ancien.
Sans donner encore une classification précise et méthodique des états de cause, y\ristote du moins les connaît et les décrit. Citons à ce propos quelques passages de la Rhétorique, particulièrement probants :
« Souvent on convient de l'acte, mais on ne convient « pas de la qualification qui lui est donnée, ou de la « description de cet acte. Par exemple, on avoue qu'on « a pris, mais non qu'on a volé; qu'on a porté les pre- «. miers coups, mais non qu'on a outragé (ûSptîat); qu'on « a eu des rapports avec une femme, mais non qu'on a « commis adultère; qu'on a volé, mais non qu'on a « commis un sacrilège, l'objet n'étant pas consacré à « un dieu; qu'on a empiété sur le champ voisin, mais « non que ce champ appartenait à l'État; qu'on a con- « féré avec l'ennemi, mais non qu'on a trahi. Cela « étant, il y a nécessité de définir ce que c'est que le * vol, l'outrage, l'adultère, afin, soit que l'on veuille « soutenir que la chose est ou qu'elle n'est pas, de pou- « voir mettre le droit dans son jour. Dans tous ces « cas la question est de savoir si l'acte est criminel et