Voir plus haut, p
2. An sens étroit du mot. Voir plus bas, p. 279. ;!. Noir Blass, oiivr. cilé, II, p. 21fi.
tout naturellement transporté dans la plaidoirie les habitudes d'ordre et de composition qu'il avait prises à l'école de Socrate.
L'action de ces idées est très visible aussi chez Isée. Dans nombre de ses plaidoyers le plan de la preuve est dès le début expressément indiqué. On se rappelle la prothésis du discours Sur rhéritage de Kiron : « Je vous montrerai premièrement que ma mère était fille légitime de Kiron; je m'appuierai pour les faits les plus anciens sur des témoins qui en ont entendu parier, et pour ceux dont nous pouvons encore avoir souvenir, sur des témoins qui les ont vus; je vous apporterai même d'autres preuves plus fortes encore que ces témoignages. Et, cette démonstration une fois faite, je vous prouverai ensuite que nous avons plus de titres à l'héritage de Kiron que mon adversaire » (| 6). D'autres fois même Isée ne se borne pas à donner par avance le plan de la discussion; par des récapitulations partielles il aide l'auditeur à reconnaître le trajet parcouru; par de brefs sommaires il l'oriente dans le chemin à suivre. Le plaidoyer Sur l'héritage d'Apollodoros est un exemple frappant de cette manière : « Je prouverai non seulement, dit le plaideur, qu'Apollodoros n'a pas légué sa succession à ses plus proches parents, après les torts si nombreux et si graves qu'il en avait reçus, mais encore qu'il m'a adopté à juste titre, moi qui étais son petitfils, et dont il avait reçu tant de bienfaits» (§ 4). Le plaideur suit ce programme de point en point, ayant soin de marquer lui-même au fur et à mesure chaque progrès de la démonstration. § 1 1 « Voilà donc les services qu'il a reçus de nous, tel en est le nombre et l'importance : quant à son inimitié contre mon adversaire... » — ^ i3 « Sur les démêlés entre Apollodoros et mon adversaire, je crois en avoir assez dit Comment
il m'a fait, de son vivant, son fils et son héritier; comment il m'a présenté aux gennètes et aux phratores, c'est sur ces points que je demande maintenant votre
attention » — | i8 « Je crois que vous aurez plus de
foi encore en ces témoignages, si je vous montre que des parents du même degré que l'adversaire ont témoigné manifestement par leurs actes qu'Apollodoros a agi régulièrement et selon les lois. » — § 26 « Ainsi donc ce ne sont pas seulement les gennèles et les phratores qui portent témoignage de mon adoption, c'est Thrasybou-
los lui-même » L'orateur continue ainsi, menant
en quelque sorte par la main son auditeur. On voit quel ordre et quelle clarté résultent de cette méthode. Rarement, à vrai dire, même chez Isée, le plan d'argumentation apparaît d'une façon si extérieure et si didactique; mais, là même où il reste latent, il existe.
Mais c'est surtout après Isée que la rhétorique socratique sort son plein effet. Parmi les grands plaidoyers de cette époque étudiez, par exemple, Y Ambassade : impossible de plier cette œuvre aux vieux cadres. La narration y est répartie en quatre endroits principalement. Au § 29 sq. vous trouvez un tableau des suites fatales qu'a eues pour Athènes la deuxième ambassade. Au i^ 121 sq. Démosthène raconte la troisième. Au I i5o sq. il remonte à la seconde, qu'il expose en détail, car c'est là le véritable sujet. Enfin au § 3i5 sq. il récapitule l'ensemble des faits. Dans tout cela nulles traces de chronologie, ni même d'un ordre quelconque. Cet ordre existe cependant. Mais pour le trouver, il faut dégager d'abord l'idée maîtresse de tout le plaidoyer : cette idée, c'est qu'Eschine est un traître qui a vendu sa patrie à Philippe. Démosthène plaçant cette trahison au cours de la seconde ambassade, il y a lieu de se demander pourquoi il s'étend si au long d'abord, en deux
morceaux distincts, sur les événements ultérieurs. La raison n'en est pas douteuse. C'est que Démosthène n'avait pas en mains de preuves matérielles, ou que du moins celles qu'il pouvait alléguer n'étaient au fond que des racontars romanesques : cadeaux du roi, entrevues nocturnes des deux complices, etc. Il fallait déguiser par quelque moyen la faiblesse de ces preuves. Voilà pourquoi, sans souci de l'ordre des temps, l'orateur nous transporte immédiatement aux deux moments d'où la conduite d'Eschinc apparaîtra le mieux comme une trahison. Premièrement il évoque l'assemblée tenue après la seconde ambassade, où Eschine a prodigué au nom de Philippe tant de menteuses promesses; puis, par un contraste frappant, il v oppose les malheurs trop réels qui ont fondu sur y\thènes. Antithèse préméditée, d'où jaillit invinciblement cette conclusion qu'Eschine a perdu la patrie. — Et dès lors, Démosthène a beau jeu pour enfermer son adversaire dans ce dilemme : « Ou dupe, ou traître. » Mais comment hésiter? Dupe de Philippe, Eschine l'eût par la suite détesté et maudit. Or qu'a-t-il fait? Tout le contraire : c'est ce que Démosthène prouve par le récit de la troisième ambassade, où il s'attache à relever toutes les marques de servilité d'Eschine envers Philippe, en particulier sa présence scandaleuse aux fêtes données par le vainqueur. Une telle conduite ne crie-t-elle pas bien haut qu'il s'était vendu dès l'origine? Ainsi, la preuve psychologique de la trahison est achevée avant même que la preu\e matérielle ait commencé. — L'orateur peut maintenant aborder l'exposé de la seconde ambassade; si insuffisantes que soient ses preuves directes, elles ne risquent plus d'être mal accueillies, car la conviction de ^'auditeur est déjà à moitié faite : il les désire, il les ittend. — Démosthène pourrait en rester là; mais vers la
fin de sa harangue, resserrant en un faisceau compact toutes les inductions précédentes, et les présentant désormais comme faits acquis, il précise une dernière fois tous les détails du complot tramé entre Philippe et Eschine pour la perte d'Athènes.
Dans un plaidoyer ainsi composé, où est la preuve? Elle n'est nulle part; ou, si l'on veut, elle est partout, car elle a absorbé en elle toutes les autres parties. La narration, en particulier, a perdu son individualité : ce n'est plus qu'un arsenal de faits, où l'orateur puise librement, sans égard à la chronologie, sans souci même d'être complet, au fur et à mesure des besoins de l'argumentation. Mais, si les divisions matérielles ont disparu, c'est pour faire place à une unité supérieure, qui naît de la coopération logique de toutes les parties à une même fin. Une telle unité n'a rien naturellement de rigide ni de strict : elle admet de vives saillies, des pointes aventureuses, des digressions mêmes. A condition que l'orateur n'oublie ni son but ni la voie qui y mène, tout cela enrichit l'unité de l'œuvre, sans la détruire.
Le plaidoyer Sur F Ambassade est donc vraiment, selon le précepte de Socrate, une œuvre vivante et organique. Et il en est de même des grands plaidoyers Contre Midias, Sur la Couronne, et de bien d'autres. Ce qui ne veut pas dire, du reste, que les orateurs de ce temps eussent renoncé définitivement à l'ancienne manière de faire. On trouverait, même chez Démosthène, plus d'un plaidover modelé aussi strictement que ceux d'Antiphon et de Lysias sur l'ancien patron technique. Mais la différence, c'est qu'au lieu d'être asservi aux cadres de l'école, un Démosthène ne s'y conforme que par exception, et dans la mesure où il y trouve profit pour sa cause.
CIIAPITRK IV.
L'Épilogue.