‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 18 sur 224 · Platon, Phèdre, p. 273 U · texte numérisé non relu

Platon, Phèdre, p. 273 U

la Rhétorique à Alexandre fait allusion, lui aussi, à la théorie du vraisemblable, ajoutant à l'exemple cité par Platon et Aristote d'autres cas analogues (celui de l'homme pacifique poursuivi pour voies de fait par un homme violent, celui du riche inculpé de vol par un pauvre), peut-être empruntés également au Manuel de Corax et Tisias '.

Cette théorie du vraisemblable a été très durement jugée, au nom de la morale, par Platon et Aristote. Pour moi, j'v vois surtout une analyse fine et sans préjugés de la nature et des conditions de l'éloquence judiciaire. Qu'appelons-nous, en effet, le vraisemblable, sinon une reconstruction mentale des faits dont nous n'avons pas été témoins? En chacun de nous ce travail est spontané et s'opère selon des lois fixes, valables pour tous les esprits : lois de vraisemblance physique pour les circonstances matérielles, lois de vraisemblance morale en ce qui concerne le caractère et les mobiles des personnages. Or quelle est en général la situation d'esprit d'un juge? Force lui est de prononcer sur des faits qu'il n'a pas vus, qu'il ne connaît que par les relations contradictoires des parties et de leurs témoins. Et par suite, ce qui détermine chaque fois sa conviction, ce n'est pas le vrai, c'est l'image qu'il s'en fait, ou du moins celle qu'un avocat habile lui suggère, en d"autres termes le vraisemblable. Voilà ce qu'avaient vu très nettement Corax et Tisias, et de là l'importance extrême qu'ils donnaient au vraisemblable dans la plaidoirie. A le bien prendre, il n'v a dans cette théorie rien d'immoral; elle

1. Rhétorique à Alexandre, c. 36, p. 74, Spengel. Je désijçne ainsi l'édition particulière que L. Spengel a fait paraître en 1844 sous le titre Anaximenls ars rhetorica, qunevulgo ferlur .iristotelis ad Alexandrum. C'est à cette édition que se rapportent toutes mes réféx'ences.

se borne à constater une nécessité de l'art judiciaire. Est-ce à dire pourtant que les critiques de Platon et d'Aristote manquent de tout fondement? Non, sans doute. Q^nvaincus que l'instrument du succès est le vraisemblable, Corax et Tisias devaient être fatalement amenés à traiter le vrai et le faux comme des notions indifférentes '. il y a plus : comme le faux, par nature, est plus malaisé à prouver, c'est de ce talent surtout qu'ils se vantaient par goût de paradoxe et de réclame. En dépit de ces excès, il reste que la théorie du vraisemblable était une doctrine féconde, nullement sophistique^ appropriée aux besoins de tous les temps.

J'en dirai autant du vraisemblable relatif, qui n'est point du tout une argutie d'école; c'est, au contraire, un très bon argument, à l'usage des accusés. Il consiste à conclure de la vraisemblance même d'une accusation à son invraisemblance, et, par suite, il est surtout de mise dans les défenses presque désespérées. Reprenons l'exemple de Corax. Qu'un fort ait battu un faible, cela est vraisemblable physiquement , puisqu'il avait tous les moyens matériels de le faire; mais cela est invraisemblable psychologiquement , parce qu'il est impossible que l'accusé n'ait pas prévu les soupçons. En pareil cas, l'accusé usera donc pour sa justification du vraisemblable relatif, c'est-à-dire que, loin de combattre directement les charges dont il est l'objet, il s'appliquera lui-même à les grossir jusqu'à l'invraisemblance. Entre ces deux probabilités contradictoires, l'une matérielle, l'autre morale, c'est au juge qu'il appartient de décider. Elles ne sont, du reste, équivalentes qu'en théorie. Dans la réalité il y a lieu de tenir compte des circonstances concrètes de la cause, et particulièrement

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