‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 206 sur 224 · Denys d'Hiilicarnasse, Jugement des anciens, V · texte numérisé non relu

Denys d'Hiilicarnasse, Jugement des anciens, V

— 3io —

t(su). — A ces deux mêmes lieux appartient encore toute la suite d'amplifications qui va du | 83 au | iio. L'orateur y raconte plusieurs traits héroïques empruntés à l'ancien temps", puis cite tour à tour quelques vers belliqueux de l'Iliade, un fragment patriotique de Tvrtée, deux épigrammes de Simonide en l'honneur des guerriers morts à Marathon et aux Thermopyles. — Vient ensuite, du | m au | i3o, une nouvelle série de sept morceaux, qui ne sont que le développement des lieux ab auctoritate et ex peccatorum comparatione. Ce sont des exemples de sévérité envers les traîtres, tirés de l'histoire d'Athènes et de celle de Sparte'. — Ce n'est pas tout encore : nous trouvons notamment au I 147 une énumération de tous les crimes implicitement contenus dans l'acte de Léocratès : trahison, lèse-démocratie, impiété, outrages envers les parents, désertion militaire, insoumission. Cette figure, on l'a vu, est déjà signalée, mais sans nom technique, par Aristote; les rhéteurs l'appelleront plus tard --p'.oyr,^. — Enfin dans les dernières lignes l'orateur évoque sous le regard des juges les conséquences de leur verdict : « Acquitter Léocratès, ce serait encourager le reste des citoyens à la trahison; en le condamnant, vous les

1. Histoire de Codros, qui se dévoua pour son pays — d'un jeune Sicilien, qui, dans une éruption de l'Etna, sauva son vieux père aux risques de ses jours — du roi Erechtiiée et de sa femme Praxithéa, qui immolèrent leur fille au salut d'Athènes.

2. a) Traitement infligé au traître Phrynichos et à ses défenseurs mêmes; b) à la statue d'Hipparque, à défaut de sa personne; c) aux transfuges athéniens qui avaient passé à Décélie ; d) h un sénateur qui avait défendu les propositions de paix de Mardonios; e) décret de Démophantos contre ceux qui trahiraient la République et la démocratie; f) châtiment du roi de Sparte, Pausanias; g) loi Spartiate contre les déserteurs.

3. Voir Volkmann, Rhetorih der Griechen und R'imer, 2e éd., p. 217.

— 3ii

avertirez que leur devoir est de défendre et de garder la patrie. » (% i5()) C'est le lieu bien connu : miiltos aemulos ejusdem audaciae futuros.

En résumé, nous trouvons ici entassés, avec une application un peu pédante et qui sent l'école, la plupart des procédés logiques par lesquels un accusateur peut grossir les faits. N'est-ce pas la preuve que, dès ce temps, toutes les formes de l'amplification avaient été cataloguées et classées par les rhéteurs?

Les passions el, en particulier, la pitié.

«. Les passions, dit Aristote, voilà l'unique objet sur lequel s'évertuent les rhétgurs de ce temps-ci '. » Si peu que nous sachions de ces études, il est sûr cependant qu'elles ne ressemblaient guère aux chapitres qu'Aristote, dans sa Rhétorique, a consacrés au môme sujet'. Ceux-ci sont admirables, certes : l'auteur y dissèque par le menu toutes les libres de l'âme, et s'y révèle moraliste profond autant que délicat. Mais quel orateur a jamais retiré de ces savantes analyses un profit pratique? L'utilité pratique et professionnelle, au contraire, tel était le but unique des rhéteurs précédents. On peut affirmer, par suite, que tout ce qu'ils avaient écrit sur les passions se rangeait dans les deux catégories dont nous avons déjà si souvent parlé : préceptes ou modèles. Au premier genre appartenaient, sans doute, la plu-

1. Rhétorique, I, 2, p. iSi'Ai A : r.pb; o xa': juivov nitpàoOaî ç«|a»v Rp«-]f-

|AXT!'JE30lt TO'JÇ VÛV T£y VoXofOÛvTOlS.

■Z. Ihid., 11, l-ll'.

part de ces traités de Thrasymachos, dont une phrase ironique du Phèdre résume ainsi le contenu : « Dans l'art d'exciter la pitié en faveur de la vieillesse et de la misère par des paroles pleines de pathétique, je donne la victoire au puissant Chalcédonien. C'est un homme capable aussi de soulever une foule, et de l'apaiser après cela par ses enchantements. Il excelle encore à rendre quelqu'un suspect, comme à détruire ensuite ces soupçons on ne sait comment'. » A la seconde catégorie se rattachaient en particulier les recueils d'épilogues'. Malheureusement, l'un et l'autre genres d'écrits ont complètement disparu.

A peine trouvons-nous avant Aristote quelques traces d'une classification des passions. L'auteur de la Rhétorique à Alexandre ramène cependant à trois couples les alïections de l'âme : l'amitié, la reconnaissance et la compassion (a.iXiï, yip'.ç, ï'hio:), et d'autre part la haine, la colère et la jalousie (s/Opa, spYT„ (i9:vîç)-\ Et deux passages de Démosthène et d'Isocrate semblent prouver que de leur temps cette classification était déjà courante. « Certes, dit Démosthène apostrophant Midias, ce n'est pas de la pitié que tu mérites (rAs:;), non, à aucun titre, mais de la haine, de la jalousie, de la colère (lAÎsoç y,a! çO:v:; y.al ipY^j)^. » L'allusion chez Isocrate est plus marquée encore : « Mon accusateur cherche, en exagérant mes richesses et le nombre de mes élèves, à éveiller en vous la jalousie (^9:vîvJ, et en m'attribuant l'expérience des débats judiciaires, à vous inspirer de la

Page 1