‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 209 sur 224 · Quintilien, VI · texte numérisé non relu

Quintilien, VI

3, Voir p. 279, n. 2.

donc bien probable que ce lieu, dès le quatrième siècle avant J.-C, était enseigné dans les écoles. D'autres fois c'est au nom des pères, mères, enfants, frères et sœurs de ses juges que le plaideur invoque la pitié, conformément au septième lieu de la conquestio : « Seplimus, per quem ad ipsos qui audiunl similem casum convertimus, et petimus ut de suis liberis aul parentibus, aut aliquo qui illis carus debeal esse, nos quum videant, recordentur. » Néanmoins ces appels à la pitié restent toujours très brefs, coulés dans le môme moule, en somme peu émouvants'.

En regard des moyens propres à émouvoir la pitié, la rhétorique du temps indiquait naturellement des arguments pour la combattre (îas;j ûzi'.'k'r,) ., les uns dirigés contre l'accusé même, les autres contre ses synégores, c'est-à-dire contre les parents et amis qui intercèdent en sa faveur (î/,5s/.y; îjvvjvdpwv). Aux larmes de l'accusé, implorant miséricorde, rien de plus topique à opposer que cette réponse, qui se rencontre déjà chez Antiphon : « S'il est une des parties, juges, qui ait droit à votre pitié, c'est la victime injustement outragée, non le coupable que menace un juste châtiment. » (Antiphon, C. la Marâtre, 25; Lysias, C. les Marchands de blé, 21 ; Démosthène, C. Aphobos, 1, 68; C. Conon, 43; C. Midias, i8; C. Stéphanos, I, 88; Dinarque, C. Démosthène, io8.) C'est ce même thème qu'Eschine renouvelle éloquemment dans le discours Contre Ctésiphon.% 209 : « Quant aux larmes et au ton gémissant que prendra Démosthène pour vous dire : Où me réfugier. Athéniens? Si vous me retranchez de la cité, je n'ai

1. Gicéron, De inventione , I, .t5. — Cf. .\ndocide, Mystères, 149. Lysias, Blessure, 20. P. Polyslratos, 3G. Démosthène, C. Aphohos, l, 68; II, 20. C. Macartalos, 84. C. Sléphanos, I, 85.

plus d'asile. Répondez-lui : Et le peuple Athénien, Démosthène, où se réfugiera-t-il ?» — Quant aux intercesseurs, il n'était pas contre eux de moyen plus efficace que de les diffamer. Comme c'était généralement au nom de leur honorabilité personnelle et des services rendus à l'Etat qu'ils demandaient la grâce de l'accusé, il y avait là une occasion toute naturelle de fouiller dans leur vie privée et publique. On ne les ménageait pas plus que la partie elle-même. Mais, outre cette diversion, la rhétorique fournissait toute une série d'arguments directs contre le principe même de la synégorie. Voici les plus usités : (a) On s'étonne d'abord que ces gens, qui supplient présentement la victime d'épargner un coupable, n'aient pas songé, au moment du crime, à supplier le coupable d'épargner la Cité et les Lois. (Lysias, C. Alcibiade, I, 20; C. Nicomachos, 32; C. Phi- Ion, 32.) — (6) Ou bien on fait aux défenseurs un procès de tendance : qui justifie une faute l'approuve. {Lysias, C. Eratosthène, 41 ; Lycurgue, C. Léocratès, i38; Démosthène, C. Midias, 127; C. Androtion, 40; Dinarque, C. Démosthène, 112.) — (y) De là à insinuer qu'ils sont complices, il n'y a qu'un pas. (Lysias, C. Eratosthène, 85; C. Nicomachos, 34; Démosthène, C. Androtion, 38; Dinarque, C. Démosthène 112.) — (5) Quand les synégores sont de grands personnages, on peut encore utilement faire appel à deux mobiles toujours en éveil chez un jury populaire, le sentiment égalitaire et la jalousie : « Il n'y a rien de plus dangereux au monde que de laisser grandir un citoyen au point de dominer le peuple. Je ne veux pas qu'on soit acquitté ou condamné parce que tel ou tel le désire... » (Lysias, C. Alcibiade, 1, 21; Démosthène, C. Midias, 2o5. 2i3; Ambassade, 296; Lycurgue, C. Léoçratè?,, 140.) — (.eXEnfin, allant au fond de ces

seaux mots de pitié, de grâce, de pardon, on montre qu'ils cachent une exiiortation au parjure et au mépris des lois. C'est chez Démosthène que ce lieu revêt la forme la plus vive : « Ils n'ont pas le droit de V(jus implorer en disant : Ne jugez pas selon les lois, juges,... ne tenez pas votre serment. Or c'est là au fond ce qu'ils disent, en intercédant pour Midias. Tout au plus emploieront-ils d'autres termes. » (Démosthène, C. Midias, 211 -, Ambassade, 23(j; Lysias, Alcibiade, I, 22.) En somme, il n'y a rien là qui rappelle même de loin le pathétique bruyant et volontiers théâtral des Latins. Quintilien avait déjà noté cette froideur relative de l'épilogue grec. Et il en donnait comme cause le règlement bien connu qui interdisait aux plaideurs athéniens d'exciter les passions'. Explication incomplète, puisque ce règlement ne visait que les débats solennels de l'Aréopage". Il ne suffirait pas non plus, bien qu'il y ait aussi dans cette raison une part de vérité, d'alléguer la discrétion et la mesure natives du goût atlique. La vraie raison, je crois, c'est que le pathétique d'un plaidoyer grec s'échappait en actes autant et plus qu'en paroles. Les plaidoiries finies, il était en effet d'usage que l'accusé, prosterné aux pieds de ses juges, gémît, versât des pleurs; à côté de. lui, ses enfants en bas âge, ses frères, son vieux père, parfois même une mère en cheveux blancs, mêlaient leurs prières et leurs larmes aux siennes. « L'accusé, dit le vieil héliaste dans les Guêpes, nous amène par la main ses petits enfants, garçons et filles; et moi j'écoute. Tout cela se prosterne, bêle à la fois. Puis le père, tremblant devant moi comme en pré-

Page 1