‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 38 sur 224 · Aristophane, Grenouilles, v. 1124 sq · texte numérisé non relu

Aristophane, Grenouilles, v. 1124 sq

tiuns : il répond qu'Homère a fait Achille le plus vaillant des Grecs et Ulysse le plus rusé. Rien de plus sensé que ce parallèle, et la banalité en serait le seul défaut. Mais Socrate est ce jour-là en veine de paradoxes; il feint l'étonnement et soutientqu'Achille n'est pas moins menteur qu'Ulysse, alléguant entre autres deux passages (Iliade, ch. I, vers 169-17 1, et ch. ix, vers 36o), où le héros, outré del'oflense qu'il a essuyée d'Agamemnon, déclare à la face de l'armée d'abord, puis en présence de quelques amis, qu'il va quitter Ilion et faire voile pour sa patrie : menace qu'on ne le voit nulle part accomplir. .Avec beaucoup de sens Hippias réplique que, si en cette circonstance Achille a menti, c'est contre son gré, la déroute de l'armée achéenne l'ayant forcé de rester, tandis que, quand Ulysse ment, c'est toujours volontairement et par ruse. Mais Socrate ne se rend pas encore; comme preuve qu'Achille ment, lui aussi, de parti pris, il apporte les vers 646 et suivants du chant IX, où le héros, qui un peu plus haut avait annoncé à U'iysse son départ' immédiat, déclare à Ajax que désormais il restera obstinément sous sa tente. Cette apparente contradiction, Hippias la résout encore très judicieusement. « C'est, dit-il, que dans l'intervalle la résolution d'.\chille a changé par l'effet de la bonté naturelle de son cœur. » Nous n'avons pas à suivre Socrate dans le reste de la discussion. En somme, le vrai sophiste ici, c'est SocratQ Disons à son excuse que le but de ce dialogue est uniquement provisoire et propédeutique : il s'agit d'inquiéter le sens commun et la morale vulgaire sur ces questions si relatives du mensonge et du vrai. Quoi qu'il en soit, cette discussion nous montre bien la critique littéraire des sophistes sous ses deux aspects, ou très élémentaire et bornée à quelques observations de sens commun, ou livrée, faute de méthode et de princi-

pes, à tous les caprices de la fantaisie individuelle. Si la critique des poètes était un des genres les plus cultivés des sophistes, c'est que, n'exigeant ni fécondité ni invention personnelle, il était à la portée de tous. Aussi était-ce en même temps le moins estimé. Platon en parle très dédaigneusement. De telles disputes, faitil dire à Socrale, ressemblent aux banquets des ignorants et des gens du commun. « Incapables de faire euxmêmes les frais de la conversation, ils louent à tout prix la voix étrangère des flûtes. Mais dans les banquets d'hommes bien élevés on ne voit ni joueuses de flûtes, ni chanteuses, ni danseuses, car ils sont en état de s'entretenir ensemble par eux-mêmes". » Et de même, rien qu'au ton dont Isocrate parle de « trois ou quatre sophistes vulgaires qui, assis ensemble dans le Lycée, dissertaient sur Hésiode, Homère et les autres poètes, sans rien tirer de leur propre fonds, récitant des vers de ces deux poètes à la façon des rhapsodes^ », on sent tout de suite en quelle piètre estime il tenait cet art et ceux qui s'y livraient. Toutefois n'oublions pas que de là sont nées les premières notions de grammaire et de style. C'est en commentant les poètes que Protagoras a été amené à distinguer pour la première fois les genres des noms, les temps et les modes des verbes, et à se préoccuper de la correction du langage (ôpôséTrsia). C'est cette même étude qui a suggéré à Prodicos ses fines remarques sur l'étymologie et la propriété des termes (ày.piïjia), comme aussi à Hippias ses observations sur les syllabes, les mètres, les rythmes.

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