Isocrate, Panathénaïque
14- — Les disputes éristiques. — Origine de l'éristique : Zenon. Protagoras. — Ce qu'était une dispute éris-
' tique : méthode, règles, ruses. — Cinq disputes anonymes du cinquième ou du quatrième siècle avant J.-C.
11 nous reste à parler enfin de l'éristique. C'est encore Protagoras qui, vers 45o, mit à la mode ces combats de parole (Xîywv i.-(C:>'ni). FLt ce fut dès lors un engouement universel. Nulle part, je crois, on n'a autant discuté et disputé, raisonné et déraisonné qu'à Athènes depuis la seconde moitié du cinquième siècle. C'est que dans cet exercice l'esprit athénien trouvait l'emploi, non seulement de ses meilleures qualités, mais aussi de quelques-uns de ses vices innés : le goût du bavardage, la subtilité, l'esprit de chicane et de sophisme. La jeunesse surtout.,ci)mnie jl est naturel , s'enflamma d'une belle ardeur pour la dispute. Platon, dans la République , nous représente les adolescents tournant la dialectique en jeu, contredisant sans trêve, et, à l'exemple de ceux qui les avaient confondus, s'essayant à confondre autrui à leur tour; et il les compare joliment à de jeunes chiens, toujours prêts à harceler et à mordre quiconque les approche'. Cette fureur de raisonner fait d'abord songer à la scolastique du Moyenâge, Mais que de différences! Même dans l'enseignement les Grecs n'ont jamais pris le ton doctoral. Chez eux nulle pédanterie, point de dogmatisme, point d'or-
■1. Platon, RdpuMiqufi, VII, 539 B. — Isocrute, Panalhvnaïqxie, 2(3, se plaint également que la jeunesse prend trop de plaisir a l'éristique.
thodoxie surtout. Toute question était ouverte au libre examen, aucune solution n'était interdite
Infinie est la diversité des sujets qu'on abordait dans ces discussions. Tous les problèmes, les plus futiles comme les plus hauts, sollicitent à la fois, et presque également, la curiosité des Grecs de ce temps. Aristote divise les questions dialectiques en deux grandes classes, celles de morale pratique, comme : le plaisir est-il ou n'est-il pas un bien ? et celles de spéculation pure : le monde est-il éternel ou ne l'est-il pas"? Platon, dans le Sophiste, donne un sommaire plus détaillé des matières sur lesquelles les maîtres d'éristique exerçaient leurs élèves. Au premier rang figurent « les choses divines », secondement « ce qu'il y a de visible sur la terre et dans le ciel », ensuite « la génération et l'essence des choses », puis « la législation et la politique », et enfin — matière bien frivole, semble-t-il, à côté des problèmes essentiels de métaphysique, de morale et de politique énumérés précédemment — « les objections qu'on peut faire sur tous les métiers et tous les arts, sans les avoir appris, à ceux-là même qui les exercent^. »
Quelques-uns dans l'antiquité faisaient remonter l'éristique à Zenon lui-même, l'inventeur de la dialectique-'. On sait le rôle si original et si brillant que joua ce philosophe dans l'École Éléate. Xénophane et Parménide avaient été les théoriciens de l'école : unité, indivisibilité, immutabilité de l'être, telle était la trinité de dogmes qu'ils avaient proclamée. Et jamais encore doctrine philosophique n'avait aussi audacieusement heurté de front le sens commun. Zenon n'ajouta rien à ces
1. Aristote, Topiques, I, 9 (Hj, 1-2. Il est vrai qu'Aristote s'occupe ici de la dialectique, non de Téristique. 3. Platon, Sophiste, 232 B.