Sophocle, Electre, V, 516 sq
voit tout de suite la différence de ces deux manières. Ici une idée générale domine toute l'argumentation : Feci, sed jure fcci. De plus les objections de la partie adverse sont prévues et d'avance réfutées. Enfin nous avons affaire, non plus à des maximes et à des proverbes, mais à des raisons précises, tirées des circonstances mômes de la cause, et qui ne conviennent qu'à elle. On ypeut même noter déjà une véritable habileté à renouveler le môme argument, en le présentant sous plusieurs formes. Ce progrès dialectique, on l'observerait tout aussi nettement dans plusieurs tragédies de la fin de la vie de Sophocle, surtout dans Œdipe à Colone '. Peutêtre est-il dû à l'influence d'Euripide.
Dans la plupart des pièces d'Euripide il y a en effet, môme sans nécessité dramatique, un débat en règle, ramassé en deux plaidoyers contradictoires. Visiblement le poète a cherché là une occasion de soutenir, à la façon des sophistes, le pour et le contre. Et le fait est qu'il y excelle. Sa fécondité dialectique est prestigieuse; il fait sortir de chaque cause toute la somme d'arguments qu'elle contient; en un mot, il l'épuisé. Parfois même le dialecticien fait tort chez lui au dramatique; on sent trop derrière ses personnages un sophiste ingénieux qui leur souffle des raisons. L'élève de la sophistique se reconnaît encore à d'autres traits, notamment à maintes formules d'école qui servent à marquer la marche et le progrès du raisonnement : « Ceci sera mon exorde. — Premièrement et pour commencer par ce premier grief.
— Mais raisonnons un peu. — Considère encore ceci, je te prie. — 11 est encore un point sur lequel je n'ai rien dit... » Tous les caractères que nous venons de signaler
1. Voir M. Lechner, De rheloricae iisii Sophocleo, Berlin, 1887.
— Blass, Die altischo Bcrcdsamheii I, (S" édit.), p. 43.
se trouvent réunis dans l'habile harangue par laquelle Clytemnestre s'efforce de détourner Agamemnon du meurtre d'Iphigénie '.
« Je t'ai donné ce fils, outre trois filles, et tu vas cruellement m'en ravir une ! — Que si l'on te demande pourquoi tu veux la tuer, parle, que diras-tu? ou faut-il que je réponde pour toi? C'est pour rendre Hélène à Ménélas. Le bel usage, vraiment, de donner nos enfants pour la rançon d'une méchante femme! Nous achèterons ce qu'il y a de plus odieux au prix de ce que nous avons de plus cher! — Mais, dis, si tu pars pour la guerre en me laissant à la maison, et que ton absence se prolonge, quels sentiments, crois-tu, aurai-je au cœur, quand je verrai tous vides les sièges où elle s'asseyait, vide aussi son appartement, quand je demeurerai seule, toute en larmes, pleurant sur elle sans relâche : « L'au- « teur de ta mort, mon enfant, est ton propre père. C'est « lui qui t'a tuée, lui-même, et non de la main d'un « autre; voilà comme il récompense la tendresse de sa « famille! » Certes, il ne faudrait qu'un léger prétexte à moi et aux enfants que tu auras laissés vivre pour te faire à ton retour l'accueil que tu mérites. Oh ! non, par les dieux, ne me force pas à être cruelle pour toi, et ne le sois par pour toi-même. — Eh bien, soit : tu immolei^as ta fille; mais quelles prières prononceras-tu alors? Quels biens demanderas-tu aux dieux en égorgeant ton enfant? Un funeste voyage, sans doute, puisque un acte honteux aura signalé ton départ. — Et moi, quel bien puis-je te souhaiter justement? Ne serait-ce pas croire les dieux insensés que de former des vœux pour des parricides ? — Et, une fois de retour en Argos, iras-tu