‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 65 sur 224 · Diodore, l. l.; Rhetores groeci, éd. Walz. IV, p · texte numérisé non relu

Diodore, l. l.; Rhetores groeci, éd. Walz. IV, p

ginc de l'éloquence épidictiquc : elle est fille et héritièri du ivn'sme. La seule différence, c'est qu'ici la substitution de la prose au mètre n'a pas été, comme dans la philosophie ou l'histoire, l'eflet d'une évolution lente et régulière, mais l'œuvre réfléchie d'un écrivain, Gorgias. D'un coup hardi, Gorgias a donné droit de cité dans la prose à toutes les variétés du lyrisme'. Parcourez en effet la liste de ses ouvrages : Discours funèbre, Discours Pythique, Discours Olympique, Eloge d'Elis, Éloge d'Achille. Éloge d'Hélène. Qu'est-ce au fond que tout cela, sinon des compositions lyriques, des thrènes, des h\mnes, des encômia? Donc, parité complète des sujets dans le Krisme et dans l'éloquence d'apparat. Mais ce qui mieux encore dénonce la parenté des deux genres, c'est leur communauté de plan, de cadres, de lieux communs. Il nous faut montrer cela plus au long.

N'est-il pas vrai que ce qui constitue le fonds commun et l'essence du lyrisme grec, c'est l'éloge? Éloge d'un vivant, d'un mort, d'une cité, d'un héros, d'un dieu. Va dans toutes les variétés du lyrisme cet éloge est

1. 11 y a lieu loiitoCois do faire ici uni! reinanjuft importante. Bien avant Gorgias, cotte subsliUitioii do la prose au mètre s'était faite dans un des genres du lyrisme, \'èloge funèbre, et cela par mesure purement adminislralive. C'est, en effet, un décret du peuple alhénien qui, au temps des victoires modiques, ordonna que dans les funérailles des guerriers morts pour la patrie un orateur ofliciel ferait leur éloge. Quel homme d'État fut le premier chargé de cette mission, nous ne le savons pas. Mais ce qui est srtr, c'est qu'en l'absence de tout écrit antérieur en prose, il prit pour modèle les oMivres des lyriques, en particulier les Oçtîvo! et les îr.iii.y'fiiix de Simonido et de Pindare. De même tirent, à son exemple, ses successeurs. Kl c'est ainsi que dès l'origine s'établit pour l'oraison funèbre un schéma invariable, emprunté an lyrisme. Il y avait là nu précédent, dont s'inspira peut-être Gorgias. (Thucyd., II, 34-5; Denys d'ihilicarnasse. .\iilitjitités rovtauies, V, 17; Diodore de Sicile, XI, 33.) Voir sur l'origine et la date du U^o; JriTiçioî l'article récenl de M. llauvelle dans les Méldiif/cs ^ycil. pp. IS'Jscf.

traité selon un plan fixe et en quelque sorte préétabli. Prenez, par exemple, celui de tous les genres lyriques que nous connaissons le mieux, l'ode triomphale (épinikion). L'éloge personnel du vainqueur, voilà la donnée première; mais autour de ce centre la tradition technique veut que viennent se grouper cinq à six autres éléments immuables : éloge des jeux où le personnage a triomphé, éloge des dieux qui les ont fondés, éloge de la race du vainqueur, éloge de sa cité, éloge des dieux qui protègent celle-ci. Quel que soit le poète, qu'il ait nom Simonide, Bacchylide ou Pindare, il faut, si j'ose dire, que son inspiration coule dans le même lit, qu'elle suive les mêmes courbes, qu'elle se grossisse des mêmes affluents. Et ce que nous disons de ïépinikion n'est pas moins vrai des autres genres lyriques. «Que les chants du poète fussent tristes ou joyeux, dit M. A. Croiset, que ce fussent des thrènes, des épithalames ou des épinicies, c'était toujours un éloge, l'éloge d'un mort ou d'un vivant, qui en formait la donnée première. Et toujours aussi autour de cet éloge venait se grouper celui de la famille..., puis celui de la patrie..., puis encore celui des dieux... Quand on connaît les éléments nécessaires d'une ode triomphale, on connaît à peu de chose près ceux de tous les autres genres d'encômia'. »

En regard du lyrisme, tâchons de définir à son tour l'éloquence épidictique. Elle aussi a pour matière principale et presque unique l'éloge"; en faut-il d'autre preuve que le nom même d'éloquence laudative (â-fAwix'.as- T'.y.r;), que lui donnaient parfois les anciens^? Mais il y a

1. Alf. Croiset, La poésie de Pindare el les lois du lyrisme grec, p. 118. Cf. pp. 111 et 158.

2. « L'éloquence épidictique, dit Aristote (Rltél., I, 3, p. 1358 B), consiste dans l'éloge et le blûmc. »

3. [Denys d'Haï.], Rhéloriq., IX. Cf. Quintilien, III, 4, 12.

plus : pour peu qu'on entre dans la composition des diflérents genres épidictiques, on y retrouve le plan môme et les lieux communs du lyrisme. Voyez, par exemple, le sommaire de VFJoj^e d'Achille de Gorgias, qu'Aristote nous a conservé : l'auteur, dit Aristote, ne s'y était pas borné à la louange de ce héros; pour amplifier son sujet, il y avait joint celle de Pelée, père d'A- Chille, puis de son aïeul Eaque, puis de Zeus, auteur de toute la race, enfin de la bravoure en général '. Ne reconnaît-on pas là les cadres tout tracés de Vencômion? Dans VOraison funèbre la parenté du lyrisme et de l'éloquence d'apparat est plus manifeste encore : « Le discours funèbre, dit un rhéteur ancien, étant en somme l'éloge des morts, il suit de là que l'orateur doit puiser aux mêmes sources que pour les encômia : patrie, race, origine, éducation, actions". » Et c'est, en efiet, le plan auquel s'astreignent plus ou moins rigoureusement dans les discours funèbres conservés Thucydide, Platon, Lysias, le pseudo-Démosthène, Hypéride luimême. Veut-on un dernier exemple? Je le tirerai des Erolicoi ou discours en prose à l'objet aimé. Platon, dans le Phèdre, rattache expressément ce genre aux r.v.lw.ï d'Anacréon et de Sappho ■'. Et le début du Lysis montre en eli'et que ces deux genres, non seulement avaient les mêmes sujets, mais encore développaient les mêmes lieux communs, qui sont toujours au fond ceux de Vencômion. « 11 nous a rendus sourds du nom de

1. Aristote, IVtéloriijuc, 111, 17, p. Iil8 A. — A la viM'iti'', il n'est pas tout à l'ait silr qu'il s'agisse <lans ce passaj^'e d'un Eloge d'Achille; les dévoloppemenls f[ue mentionne Aristote ont pu figurer, l'i titre d'épisode, dans (jneique antre écrit do (iorgias ; mais, en tout cas, le procédé d'amplilicalion n'sie instructif.

a. [Denys d'IIal.], oiivr. cité, VI, 2.

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