Alf. Groiset, Edition de Thucydide, préface, p. 105 sq
isocratiques. Mais qu'on anahse en détail l'une d'elles, — par exemple, la belle et large période du Panégyrique, où se déroulent parallèlement les services légendaires rendus par Athènes à Adraste et aux Héraclides (I 54), — on verra qu'elle repose essentiellement sur deux principes que Gorgias a le premier formulés : la correspondance symétrique des membres, et leur égalité d'étendue". En même temps on constatera, il est vrai, avec quelle mesure et quel goût, inconnus à Gorgias, Isocrate applique ces deux procédés. D'abord il ne se croit pas tenu de les employer toujours concurremment. Ensuite il a soin, quand il emploie isolément l'un ou l'autre, d'en tempérer la rigueur. Rien de moins compassé, par exemple, que sa symétrie : ce qui tient, d'un côté, à ce que dans sa période élargie les cola se répondent à d'assez longs intervalles, et, d'autre part, à ce que nombre de cola sont à dessein laissés en dehors de ce parallélisme. Même discrétion en ce qui concerne l'égalité des cola : outre qu'elle n'est en général qu'approximative, l'écrivain la réserve pour les endroits importants de la période, le début et la fin. Voilà comment de l'antithèse raide et uniforme de Gorgias est sorti ce vaste cadre verbal si souple, si divers, si harmonieux, qui s'appelle la période isocratique.
Quant aux procédés accessoires par lesquels Gorgias
1. Ce morceau se divise en trois parties bien distinctes : une introduction et deux récits parallèles. Or comptant les côIa, nous en trouvons pour chaque partie un nombre égal, six. Analysant ensuite la structure des deux récits parallèles, nous constatons qu'ils se décomposent l'un et l'autre eu un monocôlos, un dicôlos et un Iricôlos. Enfin, rapprochant un à un les éléments correspon. dants de chaque récit, nous découvrons que, si à la vérité les deux dicûloi sont très inégaux, en revanche il y a égalité approximative d'étendue, d'une part, entre les deux monocôloi (17 et 18 syllabes) et entre les deux Irimloi, d'autre part (17 -f 7 -|- 19 et 14 + 8 + 19 syllabes). Cf. Blass, Attisch. Beredsn^nh., Il, p. 148.
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aimait à souligner le rythme antithétique, ils ont eu également après lui une assez belle fortune. Non seulement ils demeurèrent de tout temps la parure obligée de l'éloquence épidictique ', mais ils envahirent même avec Antiphon et Lysias le discours pratique, avec Thucydide l'histoire. Chez les deux premiers écrivains l'abus est encore choquant'. Qu'on lise, par exemple, le début du plaidoyer d'Antiphon Sur le meurtre d'Ilérodès (l i ). Antithèses, répétitions de mots, parisa, homœotéleuta : jamais plaideur ne se plaignit avec tant d'art d'ignorer l'art de bien dire^. Presque toutes ces gentillesses se trouvent également entassées dans la seconde phrase du plaidoyer de Lysias Contre Eratosthène : qui se douterait que l'orateur y demande la tète du meurtrier de son frère*? A partir d'Isée les concelti se font beaucoup plus rares dans l'éloquence pratique, sans cependant
1. Exfmplfs, les iHscours crisocrate et les Oraisons funèbres conservées.
2. Cliez Thucj'dide également, bien que cet écrivain ait su à l'occasion tirer de ces artifices (riieureux elTets. « Quelques-unes de ses pensées les plus profondes sur la psj-choloniie des peuples (Ti'ecs ou sur la i)olitiijue d'Athènes se présentent à nous sous cette fonuft qui leur donne, avec un contour plus net, quelque chose du relief propre aux vers; l'empreinte est alors défliiilive. >i (.\lf. Croisel, Edition de Tliucydide, p. Wi, notice.)
;J. Fi'accusé déplore d'abord que son ox|>érienee et son éloquence ne soient pas au niveau de son infortune. Et il continue ainsi : vùv
ToS oujjiçspovTo; • oj |xèv y«P H-^ Hti n.xr.oK3.0iU xit) otiaSTi |A£ti t^; aîtfa; i^ç où rpoor/.oOar,;, ivTauOoî' oùSév |j.£ to;fÉ),r,î£v f, JursioCa, ou Zi (AE SeT aojû^vai [iETài T^; àXrjOEi'a; EÎrivia ix fEviiiEva, Iv toijt(;j |jle pXârtEi 5) ToO À^Y*''' i8uvaiji(a.
4. Oùz àp5a<jO«( |j:oi 3ox£r âropov sivoii, ui à. S., TÎj; za-riYopi'aî , iD.i sajaaaOai lÉyovTi ■ loiaÎTa aÙTOÎ? tb [jiiYs''o; y-oX toaaûta tô kXtjûo; £?0Yaara!, «îiiTE inj-u'Sv J/£u3'j|isvov SEiviTspa tôiv O-apyivTinv /.»TT;Yopîjaai, IAjIts làXrjO^ Pou).(i;j.£vov dr.tiv ar.a^-x oivaaOai, àXX' ivÔYzr) ï) tÎjv r-arf,- Yopov d-£i-sîv i^ Tov ypiivov lr.tXi.T.t'^ ,
disparaître complètement'. Aristote, dans sa Rhétorique, en donne encore tout au long la théorie'", et les recommande comme une des sources du style élégant (t:j à--£ta Xéy£'.v)3. Certes un moderne aura toujours beaucoup de peine à partager ce goût des Grecs K Du moins faut-il retenir, comme un fait intéressant pour l'histoire littéraire, que les figures gorgianiques sont restées pendant tout le quatrième "sTëcle^un élément de la prose savante. 2. Gorgias a rendu à la prose grecque un autre service signale. De la discipline pelote àJaqueHej^j l'avait soumise elle rapporta un goût tout nouveau de noblesse
1. Sur l'emploi Je ces ligures chez Isée, Uémosthène, Hypéride, Lycurgue, Eschine, Dinanjue, voir Blass, AUisch. Beredsnmkeil, II, p. 475, 480; III', p. 137; III^ p. 38, 105, 207, :i98. — De tous les orateurs de ce temps Déirioslhéne est celui qui en a tiré le parti le plus original. Les procéilés dont il use de préférence sont la paronomasie et la répétition d'un même mot. 11 s'en sert, soit pour condenser une antillièse (tîiv h.v.dm ttj'; h.zhmj -/.wpov '\>\i.i--.yyi voaiuOT-a;. OlijnUi., I, 24), soil pour renforcer une aflirmation (oùz loTi tout", w i. £., oCrz à'aTi. C. Aphoh. I, 57), soit pour aiguiser une épigramme ou un sarcasme (/.axor^Or,; S'ûv, XW/hr^, toû-.o r.x/-.ù.i~>i i\jrfizi ù)i^O/;;. Cour., 11 — ivOp&);;o'j; oj/. lÀE-jOépou; iXV i).sOç,oj:. C. Aristocrat., 202). Dans ce dernier cas, qui est le plus fréquent, l'orateur ne recule pas même, comme on voit, devant le calemlwur et l'à-peu-prés. Mais rien n'est de pur ornement dans tout cela ; la pensée gagne en énergie et en couleur. C'est que Démosthène n'a guère retenu des procédés gorgianiques que ceux qui ont leur source et en quelque sorte leur légitimation dans l'usage populaire. Hermogéne dit très justement, en son langage de rhéteur, que Démosthène a rendu agonistiques ces figures, jusque-là purement sophistiques (\irA. oz-m., p. 4:^7).