‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 95 sur 224 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

[•a Rhétorique d'Antiphon.

difficulte de reconstruction de la rhetorique d'antiphon.

Après Gorgias, la rhétorique grecque est désormais en possession de tous ses moyens. Corax et Tisias avaient ébauché la théorie de l'éloquence judiciaire, et léguaient à leurs successeurs une méthode féconde d'invention oratoire. La sophistique aussi avait contribué pour sa large part aux progrès de l'éloquence, en formant les Grecs à argumenter. Enfin Gorgias avait donjifcj£s premiers modèles de proseTittéraire. Parmi ces inventions, certaines avaiejTt besoin d'être développées, H^im-s au contraire d'être corrigées ou accommodées plus exactement aux besoins de la pratique. Ce fut l'œuvre d'Antiphon, le plus ancien des rhéteurs et des logographes athénifins.

Avec Ant|phon reas£igaement de-Jfuriiétorique s'organise et prend une forme régulière, qu'il gardera à peu près intacte par la suite. Il serait donc du plus vif intérêt de connaître la doctrine de ce rhéteur et ses procédés didactiques. Malheureusement rien n'est plus difficÏÏë. Nous n'avons, en effet, d'autre source d'information que les oeuvres mêmes d'Antiphon. En-

core celles qui nous seraient le plus précieuses, en particulier la 'i-/:'rt^ et le Recueil d'exordes et d'épilogues, ont-elles disparu. Ce n'est pas une raison pourtant de désespérer : à qui les interroge avec attention les trois discours réels et les Tétralogies révèlent des habitudes de composition si particulières, si constantes, si voulues qu'on en peut déduire, croyons-nous, presque sûrement les règles essentielles de la rhétorique d'Antiphon. Ce sont ces règles, c'est cette rhétorique latente que nous allons essayer de dégager".

MÉTHODE d'eNSEIGNE.MENT d'aNTIPHOX.

§ I. — Division technique du plaidoyer.

Le plan des plaidoyers réels d'Amiphon est très net. Il comprend cinq parties : exorde, rpsy.x-:ir/.;jr,, narration, preuves, épilogue '. Telle était aussi, évidejTirnent, la division qu^l enseignait. " "

Encore incomplet et peu sûr chez Corax et Tisias, le schéma du discours judiciaire est donc fixé défijiijivement au temps d'Antiphon. Si l'on en retranche, en effet, la -pv/.i-.7.':Y.zjr„ sur laqueUejious^ reyiejidrons plus loin, il reste une division en quatre parties^ exorrfe, narration, preuve et péroraison, tellement conforme à

1. A sujiposer qu'elle fût authentique. Voyez plus bas, p. 198. n. 1.

2. Je suivrai dans tout ce chapitre, sauf avis contraii-p, le texte de Blass (Teubner) 1892.

3. L'épilogue manque dans le plaidoyer Sur le Charente, mais on doit considérer ce plaidoyer comme tronqué.

la nature des choses que des loi^o^raphes d'Athènes elle est passée aux avocats romains, et de ceux-ci aux modernes. A vrai dire certains rhéteurs, contemporains ou successeurs d'Antiphon, la compliqueront à plaisir, en subdivisant à nouveau chacune de ses parties '. Mais ce sont là des raffinements de théoriciens, qui ont eu peu d'influence sur la pratique.

Qu'était-ce que la rpîy.aTar/.s'jT,, et quelle en était la fonction? Selon l'étymologie même du mot % elle avait pour but de préparer les auditeurs, c'est-à-dire de lesjriettre dans un état d'esprit propice à celui qui parlejOU, ce qui revient au même, hostile à l'adversaire. Mais, si le but de la xp;-/,aTar/.£Uïi reste partout le même, rien de plus varié que les moyens qu'elle emploie. Dans le discours Contre la marâtre elle commente et incrimine le refus que l'adversaire a opposé à une sommation de torture. D'autres fois la rp;y.aTacy.£u-^, est une discussion juridique, où l'accusé s'efTorce d'établir l'illégalité de la procédure suivie contre lui : par exemple, dans le plaidoyer d'Antiphon Sur le meurtre d'Hérodès, et dans ceux d'Hypéride Pour Euxénippe et Pour Lycophron. Tantôt, au contraire, c'est un exposé préalable et un commentaire des lois sur lesquelles se fonde la poursuite : des morceaux de ce genre se rencontrent notamment dans les plaidoyers d'isée Sur l'héritage d'IIagnias, de Démosthène Contre Midias et d'Eschine Contre Timarque. Enfin la itpîxa-:aay.£uVi peut être encore, comme dans le plaidoyer d'Antiphon Sur le Chorcute et dans celui de Démosthène Sur la Couronne, une vive protestation de

1. Nous faisons allusion ici surtout m 'l'iiéodoros de Byzance. Voyez le chapitre suivant.

2. Toutefois ce mot est bien postérieur au cinquième siècle : il appartient à lu langue des critiques de l'époque gréco-romaine. Denys d'Ilalicarnasse, Hermogène.

l'accusé contre les imputations étrangères à la- cause, auxquelles s'est livré son accusateur. Dans tous ces exemples le procédé reste au fond le même : il consiste à tirer du rang et à placer en avant-garde quelque argument propre à impressionner favorablement les juges. Antiphon n'est pas le seul orateur (on l'a vu par les exemples énumérés plus haut) chez qui l'on rencontre cet élément. Mais son tort est d'en avoir fait, ce semble, une partie nécessaire de tout plaidoyer'. L'art, plus libre et plus souple, d'un Isée, d'un Démosthène ou d'un Hypéride réservera la -piv-a-areeuï; pour les causes particulièrement délicates, où il importe à l'orateur d'écarter dès l'abord quelque prévention défavorable '.

I 2. — Les lieux communs.

Ces cadres tracés, comment les remplir? En d'autres termes, quels procédés d^nvention oratoire enseignait Antiphon? Au premier rang il faut mettre le lieu cgnimun. Selon la méthode générale de ce temps \ Antiphon faisait apprendre à ses élèves des morceaux de sa composition, propres à être insérés dans un discours réel. Aucun genre, du reste, ne prête autant aux lieux communs que la plaidoirie. Dans l'exorde et l'épilogue surtout ils régnent en maîtres.

\. La npozataT/sui; figurant dans les trois discours réels d'Antiphon, on est tenté de croire que celui-ci la concevait comme un élément nécessaire du discours. Cependant,, comme nous n'avons conservé que ces trois discours, la conclusion est peut-être un peu hâtive.

2. Blass, ouvr. cité, I (2e éd.), p. 123 sq. — Denys d'Halic./see,. 3. 15; Hermogène, dans les Rhelores graeci, Walz, IV, p. 101.

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