‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 98 sur 224 · Cf. encore, entre autres exemples, 2^ Télral · texte numérisé non relu

Cf. encore, entre autres exemples, 2^ Télral

D'aijj^tfs t^xonles encore nous apparaissent comme des thèses générales, parce que chacun d'eux est la preniière esquisse d'un développement que reprendront à l'envlles lôgographes. Tel est, entre autres, l'exorde diï~pIaidoyer Sur le meurtre d'Hérodès : l'accusé s'y représente comme un homme simple, incapable, faute d'éloquence et d'expérience, de tromper le tribunal, et dès lors digne de toute confiance. Ce sera dans la suite un thème traditionnel, à tel point qu'il n'est guère de plaidoyer attique qui ne débute. par une déclaration de ce genre.

« Juges, je souhaiterais que mon habileté de parole « et mon expérience des affaires fussent égales à mon « infortune et aux maux qui m'accablent: mais, si je « suis éprouvé par ceux-ci au-delà de ce qu'il convient, « je manque de celles-là plus qu'il ne serait utile... « Maintes fois déjà des hommes dénués d'éloquence, « s'étant rendus suspects pour avoir dit la vérité, ont « été perdus par leur impuissance à la démontrer; « maintes fois, au contraire, des gens pourvus d'élo- « quence, ayant gagné la confiance par le mensonge, « ont été sauvés par leur habileté à mentir. Quand « l'accusé est sans expérience des procès, son sort dé- « pend forcément du discours de son adversaire plus « que des faits eux-mêmes et de la réalité des événe- « ments. Je vous adresserai donc une prière, juges, non « pas celle que vous font la plupart des plaideurs, qui « vous sollicitent de les écouter, comme s'ils se défiaient « d'eux-mêmes et vous soupçonnaient capables de quel- « que injustice, — il est naturel, en eflet, que des juges « honnêtes accordent aux accusés, même sans qu'ils la « réclament, une attention que les accusateurs ont ob- « tenue sans la réclamer, — mais voici ce que je vous « demande : si ma bouche commet quelque faute, par-

« donnez-la moi, et voyez-y une marque d'inexpérience, - « non de culpabilité; mais, si je parle de façon à vous « satisfaire, attribuez la chose à ma véracité, non à « mon éloquence : il n'est pas juste, si un homme a « mal agi, que ses paroles le sauvent, ni, s'il a bien « agi, que ses paroles le perdent. Dans la parole il n'y « a, en effet, qu'une faute de la langue; dans l'action « il y a une faute de la volonté. Et forcément celui qui « court un danger personnel doit commettre en par- « lant quelque faute. Il n'a pas seulement à se préoc- « cuper de ce qu'il dit, mais aussi de ce qui en résul- « tera : car tout ce qui est encore incertain dépend « plus de la fortune que de la prévoyance. Voilà ce qui « cause forcément une grande frayeur à l'accusé; aussi « je vois les orateurs les plus expérmientés tomber au « dessous d'eux-mêmes, lorsqu'ils courent quelque dan- « ger, tandis que, si aucun danger ne les menace, ils « réussissent bien mieux. Ma demande, juges, est donc « d'accord avec les lois humaines et divines, et aussi « conforme à votre devoir qu'à mon droit'. »

Quant aux modèlesjdfi-^iénirâisonj plusieurs morceaux qu'on lit également dans les plaidoyers d'Antiphon sont très aptes à j)ous en doiinar une idée, si même ils ne proviennent directement du recueil. Le plus remarquable par son étendue comme par la gravité et la force de la pensée, c'est celui qu'on lit aux | 87 sq. du discours Sur le meurtre d' Hérodès. On pourrait l'intituler : Réflexions sur les effets irrévocables dune condamnation en matière de meurtre,

1. De même nature est encore le début du plaidoyer Contre la marâtre : il a pour objet de dissiper les préventions hostiles qu'excite naturellement chez les juges un procès intenté à des parents. Nombre d'exordes attiques reproduiront par la suite le même lieu commun, et Lysias donnera le modèle achevé du genre dans son plaidoyer Contre Diogilon.

« Un verdict de meurtre, fût-il mal rendu, a plus de « force que la justice et la vérité. Quand vous avez pro- « nonce une condamnation, il faut en effet que le con- « damné, même s'il n'est pas le vrai coupable, obéisse

it et

la loi. Et

sonne n"oserait, fort de « son innocence, enfreindre le jugement rendu, ni, « conscient d'un tel crime, se dérober à la loi. Il faut « que, contrairement à la vérité, l'innocent cède à la « chose jugée, et le coupable à la seule vérité, n'y eût-il « personne pour la défendre'. Voilà pourquoi les lois, « les serments, les sacrifices, les imprécations, en un « mot tout ce qui est en usage dans les affaires de meur- « tre, est bien différent de ce qui se passe ailleurs, « parce que c'est là qu'il y a le plus d'intérêt à bien « juger les faits sur lesquels porte l'accusation. Un ver- « dict juste apporte la vengeance à la victime, mais dé- « clarer meurtrier celui qui n'est pas coupable, c'est « commettre une faute grave, une impiété envers les « dieux et les lois. Et ce n'est pas chose pareille, pour le « plaignant, de formuler une accusation fausse, et pour « vous, juges, de mal juger. L'accusation de l'un n'a pas « de force par elle-même, c'est de vous, et c'est de votre « jugement qu'elle dépend. Et s'il y a quelque ch(jsequi « pèche dans votre jugement, vous ne sauriez reporter « la faute sur autrui pour vous disculper. »

Le ton tout général et philosophique de ces considérations trahit déjà, à lui seul, le lieu commun. Ajoutons, ce qui lèyetout doute sur leur nature^ qu'elles sont re-

1. Je lis avec Spengel xi\ liv \i.t] f^ 6 Ti;jitupr;(i(uv, en supprimant àXltoi T£ /.ai ([ni troiil)lo lo sens, et fin reste ne se tronve pus dans le passage oorre^pomiant Choreiile, G. .le crois avoir rendu, en la paraplirasant un peu, le vrai sens de celle plirase diflicile, que n'ont comprise ni la traduction latine de Didol. ni Cucuel.

— i3o — produites intégralement dans le plaidoyer Sur le Cho-

/^ Le début et la fin ne sont pas les seules parties du discours où le lieu commun puisse trouver place. 11 est toute une catégorie de preuves, — celles qu'Aristote appelTi^ts/vïrTteîfîôignages, serments, tortures, contrats, lois, — qui ne vit que de ces développements généraux. Ces preuves se représentant dans tous les procès, il importait de savoir selon les cas en exalter ou en rabaisser la valeur. C'est encore Antiphon, à ce qiilLl-seflible, qui le premier comprit~rïïtTTfté d'avoir en réserve sur chacun de ces objets une couple de développements contraïïictoiresj une thèse et une antithèse. Mais avait-il publié ces morceaux, ou les avait-il gardés inédits pour son enseignement, c'est ce qu'on ne peut décider. Quoi qu'il en soit, nous avons certainement conservé l'un d'eux dans le passage suivant du discours Sur le Choreute (| 25), où le plaideur montre qu'il n'est pas de plus sûrs moyens de vérité que le témoignage des hommes libres et la torture des esclaves :

« Vous le savez, juges, il n'y a pas de contraintes plus « puissantes et plus fortes au monde, et les preuves « qu'on en tire au sujet du droit sont les plus claires et « les plus dignes de foi, je veux dire quand nombre de « personnes ont été au courant des faits, tant hommes « libres qu'esclaves, et qu'on peut contraindre les hom- « mes libres par des serments et par la parole donnée, « choses qui ont tant de force et de valeur pour des hom-

1. Je crois reconnaître également un fragment de péroraison dans ce lieu commun de la 5« Tétralogie (l, 2 sq.), d'un ton religieux et presque théologique, sur l'homicide considéré comme viohition de la loi divine. Ce morceau sert à amplifier la gravité du crime, ce qui est, comme on sait, une des fonctions principales de l'épilogue.

«. mes libres, et qu'en ce qui concerne les esclaves, on « peut recourir à d'autres contraintes qui les forcent, « alors même que leurs aveux devraient les conduire à « la mort, à confesser la vérité; car la contrainte pré- « sente a sur tout homme plus de force que celle qui est « encore à venir. »

Enfin il reste encore dans l'œuvre d'AntipJîon nombre deTiiorceaux qui ont très nettement le caractère de lieux communs, sans qu'on voie au juste pour quelle partie du discours il les avait composés. Probablement lui-même, en les rédigeant, ne s'était pas toujours préoccupé de leur emploi. Tel est ce bel éloge, deux fois répété, des lois d'Athènes sur le meurtre, « les plus belles et les plus saintes des lois, parce qu'en même temps qu'elles sont les plus anciennes de ce pays, elles ont toujours gardé leur forme première. » Dans le discours Sur le meurtre d'IIérodès (| 14) cet éloge fait partie de la TïpsxaTaT/.sjï;, où il sert à appuyer les protestations de Taccusé contre la procédure illégale suivie par ses adversaires. Dans le discours Sur le Choreute (| 2) c'est un des éléments de l'exorde; il contribue, avec d'autres considérations du même genre, à faire peser aux juges la gravité exceptionnelle de la sentence qu'ils ont à rendre. — Il convient du reste de remarquer que de tous ces lieux communs Antiphon fait un usage très libre, insérant dans l'exorde, par exemple, un morceau qui a~été visiblement écrit à usage de péroraison', ou inversement; ce qui amène assez souvent des disparates et des incohérences.

En résumé, on voit avec quelle persévérance Antiphon s'est appliqué à réduire au lieu commun toutes les ma-

1. C'est le cas, semble-t-il, pour l'exorde du premier discours de Ja 5<^ Tétralogie. Voir la note pnk'ùdente.

tières du plaidoyer. On saisit là le caractère résolument

empirique de son enseignement. Les rhéteurs du siècle

suivant, chez qui cette méthode se perpétua, s'efforçaient de la justifier par un . ingénieux rapprochement. Qui connaît toutes les lettres de l'alphabet, disaient-ils, n'est-il pas apte, en les combinant, à tracer tous les mots de la langue? De même donc qui aura appris tous les éléments de l'éloquence, c'est-à-dire les lieux communs, sera en état de plaider sur tout sujet. Isocrate, qui rapporte cette comparaison^en jTiontre^avec beaucoup de sens la fausseté . Du moins explique-t-elle très clairement quel était, aux yeux mêmes des rhéteurs, l'objet des npsîîiwa v.x: èziXiVîi et autres recueils de lieux communs.

^3. — Préceptes techniques.

Outre cesjjeux communs qui, quel qu'en tut le nombre et la variété. n'auraient pas suffi aux besoins de la pratique, l'enseignement dTAntiphon comportait aussi évidemment une quantité de préceptes dè~détail, donnés de vive voix. En l'absence de la 'iyyr,-, où nous retrouverîô^ns san?" doute l'essentiel de cet enseignement oral, c'est encore dans les plaidoyers conservés qu'il nous en faut chercher la trace.

Exorde. — La plupart des règles qu'assigneront à l'exorde les rhétoriques postérieures étaient certainement connues déjà d'Antiphon^. Pour s'en convaincre, il suf-

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