Voir le détail de ces régies, ch. i. seconde partie
fit de mettre en regard de ces règles le langage qu'il prête à ses plaideurs.
a) Demande^ aux juges leur attention et leur bienveillance, prescrivent les rhéteurs. — « Veuillez, dit de son côté Antiphon, accueillir sans malveillance ma justification. » (2' Tétralogie, 2, 2.) « C'est contrairement à toute justice qu'il vous demande de l'écouter avec bienveillance. » {Ibid., 3, 3.) « Je vous adresserai une prière, juges, non pas celle que vous font la plupart des plaideurs qui vous sollicitent de les écouter. » {Meurtre d'Hérodès, 4.)
b) Dites que vous n'ave^ ni l'habitude ni le talent de la parole. — « Je voudrais, juges, que mon éloquence et mon expérience fussent au niveau de mon infortune... » (Meurtre d'Hérodès. i sq.) Cf. 2<= Tétralogie, 2, r.
c) Déplore:;; votre inexpérience des procès. — « Jeune et sans expérience des procès...» (Marâtre, i.) «Je le vois bien maintenant, le malheur et la nécessité forcent les hommes les plus ennemis des querelles à plaider, et les plus paisibles à oser... » (2'= Tétralogie, 2, i.) Cf. Meurtre d'Hérodès, i (passage cité, pv 127).
d) Vantes^ par contre V expérience et l'habileté de votre adversaire. — « Lorsqu'un méfait a été commis par des coupables ordinaires, il n'est pas difficile de les convaincre. Mais, si les coupables sont des hommes qui joignent à l'habileté naturelle l'expérience acquise..., c'est chose difficile de les découvrir et de les convaincre. » (/■■« Tétralogie, i, i.)
e) Invoque^, s'il y a lieu, votre jeunesse. — Cf. C. la marâtre, i (passage cité plus haut, c).
f) Rejeté:; sur votre adversaire la responsabilité du procès. — « ... Je me vois forcé d'entrer en lutte avec des personnes contre qui c'est une honte de lutter, des frères nés du même père que moi, et la mère de ces
frères. Mais c'est la fortune, ce sont eux-mêmes, qui m'ont forcé à les attaquer... » (Marâtre, 2.) « Si j'ai intenté cette accusation, c'est qu'en vérité j'ai souffert mille maux de la part de cet homme, et parce que je sais que vous en avez souffert davantage encore, vous et le reste des citoyens. » (Fragment 68.)
g) Dites que ce Ji'est pas seulement dans votre intérêt, mais dans l'intérêt de tous, que vous plaide^. — « Le débat actuel est donc de la plus haute importance pour moi, qui suis accusé; mais j'estime que vous aussi, juges, vous devez attacher le plus grand prix à bien juger les causes de meurtre dans votre propre intérêt. » (Choreute, 3.) Cf. Fragm. 68.
h) Si vous êtes accusé, montre!^ les désavantages de la situation de l'accusé par rapport à celle de l'accusateur. — Cf. Meurtre d'Hérodès, 5 (passage cité plus haut p. 128).
/) Flatte^ les juges en vantant leur sagesse, leur équité. — « Si je crains la puissance de la calomnie, j'ai confiance en votre jugement... » (i" Tétralogie, 4, i.) « Je crois bien savoir votre pensée, et que vous ne prononcerez ni une condamnation ni un acquittement pour un motif autre que celui qui fait le fond du procès ; c'est là en effet ce qui est conforme à la religion et à la justice. » (Choreute, \o.) « Vous, les juges les plus justes et les plus pieux de tous les Grecs... » (Ibid., 5i.) « Quand même vous n'auriez prêté aucun serment..., je vous confierais le soin de décider de ma vie, tant je suis sûr de vous voir rendre une juste sentence. » (Meurtre d'Hérodès, 8.)
Narration. — Quarr^Ja narration, il ne nous reste pas assez de l'œuvre d'Antiphon pour juger à bon escient de l'emploi qu'il en faisait. Cette partie n existe en effet dans aucune^PS léiEalogies; non, comme le pré-
tend un scoliaste, que l'art n'eût pas alors atteint tout son développement ' (c'est là une pure sottise, car il est clair qu'étant de toutes les parties du discours la seule vraiment indispensable, l'exposé des faits est aussi la plus ancienne), mais parce que le thème de ces œuvres fictives est donné d'avance, sans qu'il soit permis d'y rien ajouter. Les plaido3ers réels eux-mêmes ne nous offrent qu'un exemple de récit étendu et complet ; c'est cdui de l'accusation Contre la marâtre, qui est un mwièle d'exposé sobre et pathétique. Dans les deux autres, qui sont des défenses, la narration est très écourtée. Il est bien difficiJe, dans ces conditions, de dire quelles règles Antiphon assignait à la narration. Tout au plus peuton soupçonner qu'à la différence de Lvsias, par exemple, il ne lui accordait' qu'une place secondaire dans l'économie du plaidoyer; ce qui cadrerait bien avec l'importance prépondérante qu'il attribue à la preuve.
Argutnentation. — Ce qu'il y a de plus remarquable en effet dans rartd'Antiphon, c'est la preuve. Là est le meilleur de son talent et sa véritable originalité. Non pas que cette dialectique vigoureuse et subtile ait beaucoup de variété; elle se ramène au fond à trois ou quatre procédés logiques qu'Antiphon applique à tous les sujets, et que selon toute apparence il enseignait dans son école.
Parmi ces formes d'argumentation, il en est plusieurs qu'Antiphon emprunte à ses prédécesseurs ou à ses contemporains. Tel est tout d'abord le raisonnement par le vraisemblable (dy.îçi. A ce seul raisonnement se ramène en effet toute rargumentation de la première Tétralogie. Rappelons-en le thème en deux mots. Un homme a été assassiné de nuit avec son esclave, au
1. Voir rûTiABEoiî du i" discours de la i^ Tétralogie (éd. Blass).
retour d'un souper. Avant de mourir, l'esclave a dénoncé un ennemi de la victime. Les parents du mort accusent cet homme de meurtre prémédité. Tels sont les faits. Comment procède l'accusateur?'' D'abord il passe rapidement en revue, pour les renvoyer absoutes l'une après l'autre, toutes les personnes autres que l'accusé sur lesquelles pourraient s'égarer les soupçons. « Il n'est pas vraisemblable que les meurtriers soient des brigands, car ils auraient dépouillé les cadavres. 11 n'est pas vraisemblable non plus que le coupable soit un homme pris de boisson, car cet ivrogne serait connu de ses compagnons d'orgie. 11 n'est pas vraisemblable que le meurtre soit la suite d'une querelle, car l'heure avancée et la solitude du lieu s'y opposent. Il n'est pas vraisemblable enfin que la victime soit tombée sous des coups destinés à un autre, car l'esclave n'eût pas été assassiné en même temps que le maître. » Ces différentes hypothèses écartées, que conclure, sinon que l'accusé est le vrai coupable ? Toutes les vraisemblances en effet le désignent : il nourrissait une haine invétérée contre la victime, avec laquelle il avait eu précédemment plusieurs procès, et qui au moment même du crime venait de lui en intenter un nouveau pour vol d'objets sacrés. La vengeance et la crainte, voilà les deux mobiles qui l'ont poussé au meurtre. » — Dans sa réplique l'accusé se tient, lui aussi, exclusivement sur le terrain de la vraisemblance. « Si, tant que les autres personnes semblent à l'abri des soupçons, c'est moi qui passe pour le coupable, du moment au contraire où elles apparaîtront suspectes, on devra me regarder comme innocent. » Reprenant donc l'une des hypothèses, celle des brigands : « Pourquoi ne serait-ce pas eux les assassins? Le fait que la victime n'a point été dépouillée ne prouve rien, car ils ont pu être dérangés dans leur besogne par
l'approche de quelque passant. Ne peut-on pas supposer aussi que, le mort les ayant surpris par hasard dans quelqu'un de leurs méfaits, ils c^nt voulu supprimer un témoin compromettant? » Etc.. Par ce moyen l'accusé a fait brèche dans le réseau d'inductions où voulait l'enfermer son adversaire. — Dans les deux répliques suivantes la discussion se continue, chaque plaideur renchérissant en subtilité sur son adversaire, et se piquant d'opposer immédiatement hypothèse à hypothèse et vraisemblance à vraisemblance.
Mais ce n'est pas seulement dans les causes fictives que le vraisemblable tient tant de place; c'est aussi dans les plaidoyers réels. Voici en effet la longue série d'inductions qu'émet l'accusé pour sa défense dans le plaidoyer Sur le meurtre d'Hérodès {% 26 sq.) : « Hérodès étant sorti de notre vaisseau, la nuit, et en état d'ivresse, on prétend que c'est moi qui l'ai tué, à terre, d'un coup de pierre à la tête. A cela j'oppose qu'il n"est pas vrai' semblable qu'Hérodès se soit éloigné du rivage : premièrement, parce qu'étant ivre, il pouvait à peine marcher; secondement, parce que, pour l'emmener ainsi loin du port en pleine nuit, il eût fallu un prétexte plausible. Donc il n'a pu être assassiné que sur le bord de la mer. Mais dans cette hypothèse il est invraisemblable, d'une part, que ni sur le rivage ni sur le vaisseau on n'ait entendu ses cris, d'autant que la voix porte plus loin sur une plage déserte qu'au milieu d'une ville, et de nuit qu'en plein jour; et d'autre part, qu'on n'ait malgré toutes les recherches retrouvé aucune trace du meurtre. On prétend, il est vrai, qu'après l'avoir tué à terre, j'ai jeté le cadavre à la mer. Mais, à ce compte, j'ai dû me servir d'une des barques qui ancraient dans le port, et il est invraisemblable dès lors qu'on n'ait découvert de vestiges de sang ni à terre ni dans quelque barque : com-
ment en effet aurais-je pu effacer toutes traces sur le sol et dans la barque, ce que n'aurait pas été capable de faire, même de jour, un homme en pleine possession de ses facultés et exempt de toute crainte? »
A propos de cette discussion une importante remarque s'impose. Dans la première Tétralogie, analysée plus haut, on comprenait à merveille que les hypothèses opposées par les deux adversaires s'arrêtassent à la simple possibilité, sans atteindre la vraisemblance : c'est qu'il s'agissait d'une cause fictive, où les faits se présentent forcément nus et dépouillés de leurs circonstances. Mais comment en peut-il être de même ici? Dans une cause réelle c'est avant tout l'étude des conditions de lieu, de temps, de manière, de personne, qui doit fournir à l'orateur les éléments de la probabilité ou de l'invraisemblance. Or qu'on parcoure toute la série d'inductions émises par l'accusé dans le discours Sur le meur. tre d'Hérodès : je n'en vois pas une à laquelle on ne puisse valablement opposer l'assertion contraire. Par exemple, il faudrait préalablement déterminer le degré d'ivresse d'Hérodès, pour savoir s'il était ou non capable de s'éloigner du rivage. D'un autre côté, il n'est pas à priori si extraordinaire qu'un prétexte quelconque ait suffi pour emmener un ivrogne. L'indice tiré du fait qu'on n'a pas entendu les cris de la victime n'a guère plus de valeur : outre qu'Hérodès a pu être tué d'un seul coup, c'est la description détaillée des lieux qui seule nous permettrait de juger si les cris ont pu être entendus. Inutile de poursuivre cette critique trop aisée. Qu'est-ce à dire, sinon que cette argumentation n'a pas été précédée d'une étude minutieuse des faits, et que ce n'est pas la nature propre de la cause qui l'a suggérée à l'auteur. La dialectique du vraisemblable était alors dans toute sa nouveauté et toute sa vogue : Antiphon en
est tout pénétré; il 1'
rhéteur, et il
Mgne comr l'applique, môme hors de propos, comme logographe.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de ce qu'Aristote appelle le vraisemblable simple. Mais les rhéteurs enseignaient, nous l'avons vu, une autre forme de vraisemblable plus raffinée et plus ingénieuse, le vraisemblable relatil. De celle-là aussi la /" Tétralogie d'Antiphon offre plusieurs exemples : « Si la haine que je portais à la victime rend vraisemblables les soupçons actuels, n'est-il pas plus vraisemblable encore que, prévoyant ces soupçons avant le crime, je me sois bien gardé de le commettre? ' » Et plus loin : « Et ceux qui haïssaient la victime autant que moi, — il y en avait plus d'un, — n'est-il pas vraisemblable que ce sont eux, plutôt que moi, qui l'ont assassinée? Pour eux nul doute que les soupçons se portassent sur moi, tandis que, moi, je savais bien que je serais incriminé à leur place ^ »
Outre Corax, il y a un autre technographe du temps, dont l'influence est reconnaissable chez Antiphon : c'est Théodoros de Byzancc. Théodoros était l'iaventeur d'un /jeu d'enthymèmes qu'Aristote définit -b h. -w> T^.%^-rf)vnfù^ y.aTT)Ysp£Ïv ï^, iTcsXîYeîobai , et qu'il éclaire au moyen de l'exemple suivant : « Dans la Médée de Carkinos Médée est accusée d'avoir tué ses enfants, parce que ceux-ci ont disparu ; et le fait est qu'en les éloignant elle a commis une faute. Mais elle réplique pour sa défense qu'en ce cas elle eût tué non seulement ses enfants, mais aussi Jason; car c'eût été une faute, ayant commis le premier meurtre, de s'abstenir du second \ » Comme on le voit, le lieu Iv. Tiiv âixapiTjOévTdJV n'est au fond qu'un cas particulier de \'Ht.îq, : il consiste, en effet, à ar-