‹ Essai sur la science et sur la foi philosophiqueChapitre 2 sur 7 · SCIENCE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

SCIENCE PHILOSOPHIQUE

La science se rapporte aux existences.

Elle veut connaître ce qui est. Elle ne se contente pas de ce qui est relatif 5 mais elle tend à l'absolu , et s'occupe de lui exclusivement. Ce principe est la base commune de toutes les sciences. Il est l'idée première qui détermine leur objet, et sans laquelle tout mouvement progressif serait impossible.

Il existe des êtres qui correspondent à nos représentations, et nos représentations doivent correspondre aux êtres.

( io3 ) S'il en était autrement , nous ne saurions rien, dans le sens strict du mot. Tant que cette concordance ou cette harmonie n'est pas établie sur des bases solides, nous ne possédons pas la science. Du moment où cette harmonie existerait dans sa perfection , la science pourrait prétendre de droit à l'assentiment universel , et l'obtiendrait en effet avec le temps.

Ce principe est, sinon le fondement de toute vérité , du moins l'idée fondamentale et primitive de la vérité, telle qu'elle est gravée dans notre ame; idée qui en fait en quelque sorte l'essence , et qui donne à toutes nos recherches leur direction.

On ne peut pas nier que nous n'ayons la notion de la vérité ; et il serait singulier

( 109 ) que nous eussions cette notion, si nous

n'étions pas faits pour la vérité.

La vérité ne consiste pas dans une construction arbitraire des êtres ; elle ne crée pas son objet , mais il lui est donné.

La vérité ne saurait non plus être le résultat d'une union mystique entre les objets et les facultés de l'intelligence humaine , qui leur imprimeraient un caractère particulier , d'où naîtrait quelque chose qui ne serait ni le sujet , ni l'objet , mais un je ne sais quoi dépourvu de toute réalité. Dans cette supposition, la vérité serait purement relative , ou se réduirait à la simple connaissance de ce bizarre amalgame.

La vérité ne peut également pas se trou-

( no) ver dans une combinaison de notions , ou dans une table logique des formes de l'entendement : dans le premier cas , elle serait un jeu de chiffres , une sorte d'arithmétique intellectuelle ; dans le second, un instrument sans objet , un moyen sans but.

La vérité , c'est ce qui est. Très bien ; mais quel moyen possédons-nous pour connaître ce qui est , et pour nous assurer que nous ne substituons pas involontairement des représentations à la réalité, des imaginations vaines aux êtres , et que nous saisissons en effet ce qui existe.

Les existences nous sont données : le sentiment de notre existence nous est donné avec elles. S'il en était autrement, nous n'aurions aucun moyen d'y parvenir , et

rien ne pourrait nous en donner la conviction.

Les raisonnera ens ne peuvent pas produire cet effet , ni nous conduire à ce but, car les raisonnemens supposent cette conviction. Tout raisonnement part de prémisses. Ces prémisses peuvent être les conclusions ou les conséquences de raisonnemens antérieurs , et ainsi de suite. A la fin il faut pourtant arriver à des principes primitifs qui portent leur preuve et leur démonstration en eux-mêmes. Des prémisses de ce genre peuvent seules servir de base à un système. Mais de telles prémisses ne peuvent être que des faits, et ces faits , des existences.

Les sens nous conduisent à reconnaître des existences pareilles , car outre les im-

pressions purement subjectives de plaisir et de peine, elles nous donnent des intuitions objectives. Ces intuitions sont accompagnées dans la conviction intime de la réalité du monde sensible , de la foi de l'existence de ce monde , d'une foi qui nous est véritablement innée.

Les erreurs des sens, les illusions des songes , de la rêverie , en un mot tout ce qui au premier coup-d'œil semble affaiblir, infirmer, ou même renverser leur témoignage; tout ce qui pourrait faire douter de la réalité du monde sensible,, la confirme et la garantit : car nous l'opposons toujours avec une entière confiance à tout ce qui paraît avoir avec elle une fausse ressemblance. La conviction de cette réalité repose sur quelque chose d'inconnu , qui n'a de véritable nom dans aucune langue,

( n3 ) qu'il est impossible de préciser , d'expliquer, même d'énoncer, et qui paraît inséparable des intuitions objectives que nous recevons par les sens. Ce je ne sais quoi inconnu forme la ligne de démarcation entre la réalité et les rêves , soit ceux que nous faisons pendant la veille , soit ceux qui nous occupent durant le sommeil.

La science , ou ce qu'on appelle de ce nom , se compose de faits , de notions , et des rapports des notions aux faits. Si tous les faits n'étaient que des phénomènes sensibles , se révélant à des sens d'une certaine nature , si les notions n'étaient que des abstractions ou des faits généralisés, si tous les rapports n'étaient que des comparaisons de faits pareils , entre eux ou des faits avec les notions , si ces rapports étaient uniquement les fruits de notre in-

telligence, il n'y aurait point de science, et il n'existerait qu'une fantasmagorie à moitié volontaire et à moitié involontaire. Au contraire , y a-t-il des faits d'existence qui nous manifestent autre chose et plus que de simples phénomènes? y a t-il des notions , qui soient de véritables principes et qui nous donnent ou nous garantissent la réalité? alors seulement nous savons en effet quelque chose , nous croyons à la certitude; alors seulement les rapports prennent un caractère réel , parce qu'ils dérivent de l'application des principes aux existences.

La conviction des existences précède toutes les opérations de l'entendement et de la raison, et survit à toutes ces opérations comme elle les a précédées. Cette conviction n'est pas un résultat, mais un

(n5) principe ; elle n'est pas un principe dérivé , mais le premier de tous. On ne peut donner à personne cette conviction , on peut bien moins encore l'enlever à qui que ce soit. Aucun homme ne l'a découverte ni inventée , aucun ne l'a ni enseignée , ni reçue et apprise. On peut observer quand elle naît dans les enfans , ou plutôt à quelle époque elle se montre et devient sensible, sans qu'on puisse dire quand et comment elle a pris naissance. Il est digne de remarque de voir comme cette conviction de la réalité des existences a pris racine dans l'ame des philosophes à leur insu, malgré eux , soit qu'ils prétendent tout prouver, soit qu'ils aillent jusqu'à tout nier. On peut refuser de convenir de sa certitude , mais on ne peut l'ébranler par des raisonnemens que l'on compose péniblement pour démontrer les exis-

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tences • on s'imagine quelquefois être arrivé jusqu'à elles, et Ton était parti d'elles; et par toutes ces opérations savantes on n'a rien ajouté à leur évidence , on les a supposées et admises d'avance, et l'on croit après coup les avoir cherchées et trouvées . Qu'on suive le métaphysicien dans ce travail infructueux et inutile, et l'on verra que par ses doutes, ses preuves, ses démonstrations , il n'a pas pu réussir à faire vaciller un moment, ou à affermir sur des bases plus solides une certitude , une certitude qui, indépendante de lui , plus élevée que lui , ne peut être ni affaiblie ni fortifiée. Qu'on prenne dans toutes les langues les mots iï essence , à! existence, de substance , de réalité , et l'on verra que ces termes si clairs en eux-mêmes , quand on les emploie avec la simplicité primitive d'un esprit sain , mais peu développé , de-

( "7 ) viennent obscurs quand on veut les expliquer ? et qu'on essaie de s'en rendre raison. Les hommes grossiers, les gens du peuple les appliquent avec facilité et avec justesse ; ils n'offrent des difficultés et de l'incertitude qu'aux philosophes. Le fait des existences, le sentiment et la conviction de ce fait ont suggéré et inspiré ces termes aux hommes, et si la nature des choses ne les avait pas amenés , ils n'auraient jamais été créés.

Il est aussi difficile d'expliquer les existences que de les prouver. Elles nous sont données avec une sorte de nécessité. On les sent , on en a une intuition immédiate, mais on ne peut pas s'en rendre compte.

De cette manière nous sont donnés les êtres matériels , les êtres doués de la peu-

(n8) sée et de la raison , tels que nous , l'existence du grand tout, l'existence d'un être infini, intelligent et libre, différent du tout , et cependant en relation avec lui,

Fort bien. Mais pour convenir de tout cela l'on n'est pas encore d'accord. On se divise et se dispute sur la nature de l'existence. On n'attribue pas à tous les êtres que nous venons de nommer le même genre d'existence, ou l'existence dans le même sens, dans un sens parfaitement identique.

D'où vient-il qu'à cet égard et sous ce rapport, on se divise? Comment faut-il faire pour s'entendre? Comment est-il possible d'arriver à des conclusions certaines?

La difficulté est-elle levée quand on

distingue entre une existence éphémère et une existence permanente, entre une existence dépendante et une existence indépendante ?

Pas du tout. Car si l'une et l'autre nous sont données , si chacune d'elles nous est donnée d'une manière différente , nous devons non-seulement reconnaître cette différence, mais encore l'énoncer et la confirmer.

Un beau lis s'élève sur sa haute tige , sous sa forme élégante et son éblouissant éclat. Il nous est donné par l'intuition , et cette intuition est telle qu'elle nous con traint impérieusement à reconnaître l'existence de cette Heur. Nous ne pouvons nous défendre de cette nécessité , et nous sommes obligés d'en subir la loi. Ce carac-

tère est inséparable de la représentation du lis qui frappe en effet notre vue \ représentation que nous ne pouvons pas à notre gré produire , ou nier, ou modifier.

• L'intuition et la sensation que ce lis nous donne ne sont pas le lis lui-même ; nous convenons que nous ne pouvons pas conclure avec certitude de la représentation du lis à ses qualités intimes et réelles. Mais ce doute ne s'étend pas jusqu'à l'existence du lis , celle-ci nous ne pouvons pas la nier. Nous sommes contraints d'admettre et d'avouer que hors de nous il existe quelque chose d'indépendant de nous, qui nous donne la représentation du lis et ne peut pas nous en donner une autre.

Cette belle plante s'est développée ; elle

a fleuri , et en vertu de la semence qu'elle recèle elle s'est propagée. Bientôt après flétrie , desséchée , elle s'est résoute en poussière , et de cette forme élégante , de cette vie brillante et magnifique , rien n'est resté et ne lui a survécu.

Cette existence éphémère et si tôt évanouie nous a donné une représentation ou une intuition , qui ne répondait pas parfaitement à son essence et à sa nature intime : était-elle une existence véritable et réelle ?

Nous le croyons , et nous avons à cet égard une foi ferme et inébranlable, parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Nous le croyons , parce que nous croyons avec une force irrésistible et qui ne ressemble à rien , que cet objet ou cet être n'a

été ni un rêve de l'état de veille , ni un songe de la nuit. A la vérité nous avons souvent rêvé des objets de ce genre , mais alors nous les avons toujours distingués de la réalité. Nous sentons également que nous n'avons pas produit cet objet ou cet être par une force propre et spontanée et que nous n'en sommes pas les créateurs. Cet être, quelle que soit sa nature , s'est nonseulement présenté à nous , mais il nous a été imposé du dehors sous des formes déterminées et individuelles.

Tous les êtres matériels dont l'existence nous a été révélée d'une manière médiate par les sens, les sens eux-mêmes, et le corps qui en est doué , qui les porte et les nourrit, ressemblent dans leurs phases et dans les phénomènes qu'ils offrent à ce lis , l'amour de la nature. L'histoire de cette fleur

est l'histoire commune de tous les êtres matériels. Depuis le chêne qui pendant des siècles croît lentement et en silence au sein des forêts avant d'atteindre sa perfection , et qui décroît ensuite pendant des siècles en perdant tous les jours de sa force, pour mêler finalement sa poussière avec celle du sol natal , de ce chêne jusqu'à la plante qui , comme un souffle , naît et meurt dans un même jour; depuis le lion et le tigre qui déployant leur force indomptée et leurs mouvemens sauvages , mènent long-temps dans le désert une vie toute de sang, et trouvent leur tombeau dans ce même désert, jusqu'au moucheron à qui il n'a été donné de vivre qu'un moment; depuis le soleil qui n'a pas toujours brillé et qui s'éteindra un jour, jusqu'aux prismes des cristaux , tous les êtres ne se forment que pour paraître et s'évanouir : ils ne

reparaissent plus. Après s'être révélés à nos sens plus ou moins long-temps , et y avoir excité des impressions douces et profondes ? ou douloureuses et pénibles , les êtres qui nous environnent se décomposent dans leurs élémens ; et une fois dissous , ils ne laissent aucune trace de leur existence.

Dans la nouvelle philosophie , on prétend que tout ce qui commence et finit, n'a dans sa courte , rapide et fugitive apparition , point d'existence réelle , à prendre ce mot dans son sens propre et strict.

Suffit-il, pour refuser à un être une existence véritable, qu'il ne Fait pas toujours eue et qu'il doive la perdre ; dans ce cas , on doit refuser l'existence à tout le monde matériel qui ne consiste que dans des êtres

de ce genre. Qu'on essaie dans ce système de comprendre et d'expliquer d'une manière satisfaisante pourquoi ces êtres nous donnent la conviction de leur existence , comment il se fait qu'ils nous imposent cette conviction , avec une sorte de nécessité et avec une telle force , qu'il est aussi facile de nier en paroles cette existence , qu'il est difficile de la renier, ou même d'en affaiblir le sentiment.

Sans doute , si l'on accorde l'existence à ces êtres éphémères et matériels , il sera difficile de dire en quoi consiste cette existence. Est-ce aux élémens , ou seulement à la combinaison et à la forme des élémens qu'on doit attribuer l'existence ?

Dans ce cas , comment la distingue-t- on de l'existence dans le sens transcendant du

( ^6) mot , telle qu'on l'accorde à la substance , ou bien aux substances?

Ces difficultés sont réelles , mais elles ne changent rien à la conviction que nous avons de l'existence des êtres matériels qui nous environnent. D'ailleurs , si l'on voulait la leur refuser, il faudrait la refuser également aux êtres doués de raison et d'intelligence , qui , comme l'homme , ont la conscience d'eux-mêmes et se distinguent de tous les autres êtres et de l'univers tout entier ; car eux aussi , comme les êtres matériels , paraissent naître et mourir. Je sais bien que , dans plusieurs systèmes , on refuse également l'existence à ces deux genres d'êtres, mais je sais aussi que, dans tous les systèmes pareils, on essaie en vain d'expliquer l'existence apparente de ces êtres inteliigens , et la

conviction que nous avons de cette existence. Dans tous les systèmes , on admet et l'on est forcé d'admettre , que quelque chose existe nécessairement et qu'il y a du moins une existence réelle.

Sera - ce une substance éternelle et immuable , et cette substance sera-telle un être intelligent et libre , ou serace l'existence elle-même dans le sens le plus général et le plus vague de ce mot?

Dans la première supposition , l'individualité des êtres qui nous sont donnés comme étant réels et notre propre individualité, s'effacent, disparaissent, et même réduites à être de simples apparences, elles restent inexplicables. Dans la seconde il n'existe point d'individualité

( 128 ) ni parconséquent d'existence réelle, car une existence universelle n'en est pas une, et ne mérite pas ce nom. Un substantif n'est pas une substance.

Dans les èdeux suppositions , la conviction qu'a de son existence , le phénomène ou le rien appelé homme , et celle qu'il a de l'existence réelle d'un autre phénomène ou d'un autre rien appelé l'univers , sont une énigme insoluble.

Ces difficultés sont particulières et propres à l'école des idéalistes. Comme elle prétend démontrer la non-réalité des êtres qui nous sont donnés, et en même temps prouver la réalité d'une existence indéterminée, placée en arrière de l'autre ou sous la première , elle s'engage dans un labyrinthe inextricable.

L'école des matérialistes tombe dans d'autres difficultés , car elle accorde à la vérité aux individus une sorte de réalité apparente et purement formelle ; mais elle leur refuse l'existence réelle , comme êtres dans le sens absolu, et elle n'en attribue une pareille qu'aux élémens primitifs, aux atomes physiques.

Comment peut-on attribuer une existence durable , immuable , nécessaire à des élémens emportés par un mouvement continuel , qui varient sans cesse et sans interruption dans leurs formes, sans que l'on puisse apercevoir, saisir, concevoir même, ce qu'ils ont de permanent?

Cette difficulté est réelle , mais il faut avouer qu'elle est commune à tous les systèmes également ; car dans tous, il faut

( i3c* ) concilier l'immutabilité avec le changement.

D'autres difficultés sont particulières et propres au système atomistique. Quand on admettrait un nombre infini d'atomes ou d'élémens indivisibles et indestructibles, qui offrentdes différences spécifiques, comme les différentes espèces des êtres matériels s'attirant et se repoussant les uns les autres , d'après les lois éternelles il resterait toujours impossible d'expliquer de cette manière l'origine des êtres organisés. Toutes les parties d'un être pareil se supposent réciproquement l'une l'autre : on ne conçoit donc pas que de tels êtres puissent se former successivement; et de quelque manière que nous nous y prenions , nous ne saurions comprendre leur existence sans admettre

( i3i ) qu'elle a été précédée par une pensée et une volonté correspondante.

D'ailleurs , quand cette difficulté n'existerait pas , l'unité que nous appelons ame, et par qui seule nous avons des représentations et nous acquérons des connaissances quelconques, cette unité par ex-i cellence , ne peut £tre dans aucun cas un atome physique , ni le résultat d'un concours d'atomes.

Il résulte de tout ceci que lorsqu'on veut arriver par une démonstration quelconque aux existences, on s'engage dans des difficultés inextricables.

# H faut donc toujours en revenir aux principes que les existences nous sont données.

( i3*) L'ame nous est révélée par une intuition immédiate. Nous avons la conscience de cette force et nous sommes sûrs de son existence ; car ce n'est que par l'ame que nous pouvons saisir d'autres existences.

Nous sentons que cette force est quelque chose de substantiel , de permanent , d'indépendant , et que cette substance est en rapport avec toutes les représentations qui se montrent successivement en elle , ou y existent en même temps , et qui se trouvent dans un flux et un reflux continuel.

Il est très important de distinguer, entre les intuitions ( qu'elles soient sensibles ou intellectuelles ) et les sensations , les représentations , les idées. Les intuitions sont toujours objectives, et nous donnent avec la conviction de certaines existences, celles de certaines qualités des

( ï33) êtres qu'elle nous révèle. Les sensations sont de leur nature subjectives. Les représentations de la mémoire, de l'imagination, de l'entendement, et les idées qui sont les derniers termes des représentations de la raison , peuvent être rapportées et ramenées à ces intuitions. Elles le doivent même , et il est nécessaire qu'elles le soient pour ne pas paraître vides de toute réalité. Cependant elles n'ont jamais l'évidence et la certitude des intuitions.

Le monde phénoménique suppose l'existence d'un monde qui n'est pas phénoménique. Il serait également absurde de vouloir prouver par des raison nem en s qu'il n'existe rien de réel hors de nous , ou qu'il existe en effet quelque chose d'objectif. Que l'on fasse l'un ou l'autre , on tournera toujours dans le même cercle

(i34) vicieux. Sous les phénomènes extérieurs qui nous sont donnés, et que nous saisissons, nous sommes forcés d'admettre, en vertu d'une nécessité que nous pouvons aussi peu nier qu'expliquer, quelque chose d'objectif, l'existence dans le sens éminent du mot, cachée sous des apparences, et différente d'elles , quoique unie avec elles par des liens secrets et mystérieux. 11 en est de même relativement aux phénomènes du sens interne. Sans doute, l'ame se manifeste et se révèle à elle-même sous des apparences; et ces apparences se joignant et se confondant avec les apparences ou les phénomènes du monde extérieur , produisent le jeu varié de nos représentations ; mais indépendamment de ces apparences , il existe quelque chose d'objectif et de réel que l'ame aperçoit dans son intérieur , et qui lui certifie avec

( i35) son existence les existences du monde invisible.

Ainsi une aperception immédiate , un sentiment irrésistible révèlent à l'homme l'existence et la réalité de l'ame. Une aperception et un sentiment du même genre lui manifestent l'existence et la réalité du monde extérieur.

Il est impossible de nier l'un ou l'autre : on a beau multiplier à cette fin les raisonnemens captieux et les sophismes , on persuade les autres aussi peu qu'on se persuade soi-même. Après s'être tourmenté à prouver la non-existence de l'un ou l'autre de ces deux mondes , que tant de liens unissent , que tant de différences séparent y on s'imagine quelquefois avoir démontré sa thèse ; mais la nature des choses

(i36) triomphe d'une raison qui se croit victorieuse et qui se méconnaît elle-même.

Si la conscience de nous-mêmes , ou le moi, n'était pas une révélation immédiate de la réalité de notre propre existence, et si la conscience d'autres existences ne nous était pas donnée dans le moi , nous ne pourrions jamais arriver à une existence réelle. Toutes les vérités que l'on démontre ne sont jamais que des vérités dérivées. Tout ce qui est dérivé suppose quelque chose qui précède. Ces faits qui sont antérieurs à toutes les démonstrations et qui les précèdent , ces vérités d'où l'on en dérive d'autres , doivent être des faits primitifs et des vérités premières , ou bien elles ne nous mèneraient à rien. La chaîne de nos sentimens , de nos représentations, de nos principes , doit être attachée à un

point ûxe. 11 serait pour le moins bizarre d'accorder de la réalité aux vérités dérivées, et de la refuser aux vérités premières. Ce serait attribuer au reflet de la lumière plus de réalité qu'à la lumière elle-même.

La plupart des termes des langues sont des termes corrélatifs comme la plupart des idées de l'homme. On ne peut prononcer l'un ni lui donner un sens , sans penser à l'autre. L'idée de petitesse suppose celle de grandeur ; l'idée de faiblesse , celle de force; et quiconque parle de phénomènes, admet par là même qu'il existe des êtres réels. L'apparence est le corrélatif de réalité, le sujet de l'objet, l'accident de la substance , le conditionnel de l'absolu. Le premier de ces termes , dans toutes ces positions d'idées, ne signifierait rien si

( i38) l'on refusait toute signification au second. Chaque antithèse nous force d'admettre la thèse qui lui est opposée ; ainsi tout ce que l'on dit pour rendre l'existence et la réalité douteuses , ne sert qu'à les mettre dans un jour plus lumineux et dans une plus grande évidence , ou plutôt c'est de la réalité que l'on part , sans le savoir et sans le vouloir.

Quand l'idéalisme nie la réalité du monde extérieur , et que le matérialisme refuse à l'ame toute espèce de réalité , ils se contredisent eux-mêmes. Les preuves que chacune de ces doctrines allègue en faveur de sa thèse prouvent également l'antithèse. Si ces raisonnemens étaient justes et solides , ils prouveraient ce que chacun de ces systèmes nie , aussi bien que ce que chacun d'eux affirme. Tous deux auraient

donc raison ; et comme un pareil résultat serait contradictoire, et par conséquent impossible , tous deux ont tort.

Nous sommes donc contraints d'admettre des existences de deux genres ; mais admettre deux genres d'existences , ce n'est pas encore connaître à fond ces deux existences. Nous ne connaissons les objets du monde extérieur que par nos intuitions et nos sensations. Nous ne connaissons les facultés de notre ame que par leur application aux objets du monde extérieur et du sens interne. Sans contredit , il se trouve dans tout cela quelque chose d'objectif, de réel , d'absolu , mais aussi quelque chose de subjectif, de phénoménique, de relatif. La difficulté consiste à découvrir des caractères certains qui nous permettent de tracer entre l'absolu et le re-

latif , le phénoménique et le réel , le subjectif et l'objectif, une ligne de démarcation nette et tranchante .

Du moment où l'on est forcé d'admettre qu'il existe quelque chose de réel , la question se réduit à demander qu'est-ce qu'il y a de réel soit dans l'ame , soit dans le monde extérieur.

Admettrons - nous que tout ce qui se passe dans l'ame a de la réalité , ou bien dirons-nous que quelle que soit la conviction que nous avons de la réalité , nous ne pouvons la signaler nulle part avec certitude?

Telle est la question. L'existence de l'ame et celle du monde extérieur nous sont données par une aperception immédiate

qui produit en nous la foi philosophique. Mais cette aperception immédiate nous éclaire-t-elle aussi avec la même certitude sur la nature de Famé et sur celle du monde extérieur, comme sur leur existence ?

S'il existait une aperception immédiate de ce dernier genre , si elle avait lieu , et enfantait en effet, aussi sous ce second rapport, la foi philosophique , il ne faudrait pas demander si nous avons raison de croire de cette manière. La foi consiste précisément en ce qu'on admet quelque chose de certain , sans pouvoir en donner de raison , par une nécessité intérieure et irrésistible.

Tout ce que nous apercevons en nousmêmes , d'un côté les intuitions sensibles , la réflexion , l'abstraction , les jugemens ,

les raisonnemens ; et de l'autre les sensations , le sentiment , le désir , la volonté , la liberté , l'action , se passent réellement dans Famé , comme aussi nous en avons réellement la conscience. A chacune de ces actions et de ces opérations correspondent des facultés ou des pouvoirs de l'ame, et ces pouvoirs ont sans contredit de la réalité.

Mais ces pouvoirs actifs de l'ame ne se manifestent à nous qu'en s'appliquant à des objets. Ces objets nous sont donnés par les sens internes ou externes : dans le premier cas , l'ame les reçoit 3 dans le second 9 elle les reçoit aussi , mais il semble qu'elle les produise, parce qu'ils sortent de son propre sein.

L'ame possède de la réceptivité et de

( i43 ) l'activité. Comme elle ne peut pas exercer l'une sans l'autre , il est évident qu'on ne peut pas distinguer ni séparer ce qui appartient à chacune de ces deux facultés , par une ligne de démarcation nette et tranchante. Leurs opérations sont liées entre elles, comme les effets qu'elles produisent : tous deux , ces pouvoirs concourent de concert à toutes les connaissances que nous acquérons. On ne saurait les décomposer de manière à déterminer quelle est la part qui en revient à chacun d'eux et qu'il faille leur attribuer. L'ame reçoit en agissant , elle agit en recevant ; la faculté seule ne mènerait à rien , sans l'objet auquel on l'applique, et l'objet n'existerait pas pour l'ame sans la faculté qui le saisit.

Il est donc clair que si nous refusons à

ce qui s'annonce à nous dans le monde extérieur comme permanent , toute espèce de réalité et d'existence, nous pourrons tout aussi peu attribuer de la réalité aux facultés de Famé et à l'ame elle-même; car ces facultés ne peuvent être saisies que par les objets auxquels on les applique , et qu'est-ce que l'ame sans les facultés et les pouvoirs qui paraissent en être inséparables? Ce n'est que par des moyens artificiels et par des abstractions subtiles , que nous parvenons à les saisir , et encore n'y réussissons-nous qu'autant que ces facultés ont été appliquées à des objets quelconques, qu'elles ont élaborés, et avec qui elles ont contracté une union aussi mystérieuse qu'intime. De là résulte la difficulté de mettre dans un vrai jour et d'énoncer avec précision ce qu'il y a de réel dans l'ame et dans le monde exté-

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