‹ Essai sur la science et sur la foi philosophiqueChapitre 3 sur 7 · MS · texte numérisé non relu

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rieur , mais il en résulte aussi que nous pouvons et devons être également certains de la réalité de l'ame et de celle du monde extérieur. Pour l'une et pour l'autre, la permanence est le seul caractère auquel nous puissions reconnaître cette réalité.

On dira qu'il y aune grande différence à cet égard entre l'ame et le monde extérieur. Nous pouvons être sûrs de la réalité de notre ame, car nous sommes notre ame; notre ame , c'est nous , et l'un est inséparable de l'autre. Nous ne pouvons pas acquérir la même certitude de la réalité du monde extérieur , car lui et nous sommes deux, objets ou êtres différens, qui ne peuvent jamais se pénétrer et se confondre dans une unité. Comment pourrions-nous nous convaincre de la réalité d'une pierre

( i46) ou d'un arbre , puisqu'ils ne sont pas nous9 et que nous ne sommes pas eux?

Sur quoi repose ce raisonnement? sur une supposition gratuite , ou plutôt sur ce qu'on admet gratuitement ce qu'il s'agirait de prouver. On établit comme un axiome qu'aucun être ne peut être saisi et représenté par une intelligence tel qu'il est , et que pour avoir la connaissance d'un être il faudrait s'identifier avec lui.

Si cette supposition était fondée , il faudrait admettre que l'être infini , l'être souverainement parfait lui-même, que Dieu ne peut pas se représenter les êtres tels qu'ils sont , c'est-à-dire avec vérité. Il s'ensuivrait aussi de cette supposition que les êtres qui ne sont pas doués de la faculté représentative n'existent pour per-

( i47 ) sonne , ou plutôt n'existent pas du tout ;

car ne pouvant pas s'apercevoir, ils n'existent pas pour eux-mêmes.

Nous n'existons pas non plus dans les autres âmes humaines , différentes de la nôtre, et cependant on ne doute pas de leur réalité et de la ressemblance de leur nature avec celle de notre propre ame.

Comment le savons-nous? comment en acquérons-nous la certitude et la conviction? Par une intuition immédiate, par un sentiment irrésistible , que les faits confirment , fortifient , garantissent. Le fait décisif dans cette matière , c'est que les hommes parlent ensemble et se comprennent réciproquement, ce qui serait impossible si toutes les âmes n'avaient pas la même nature.

(48) Si nous ne pouvons pas connaître £ fond le principe du sentiment et de l'action qui se manifeste dans les animaux , cette difficulté ne vient pas de ce que nous ne sommes pas eux, mais de ce qu'ils ont une sorte d'intelligence qui n'est pas faite comme la nôtre. Ils ne peuvent pas nous révéler eux-mêmes la nature de leur sensibilité et de leur intelligence ; d'un autre côté, comme le principe de cette sensibilité et de cette intelligence est invisible , nous ne pouvons pas le saisir par une intuition sensible, ainsi que nous saisissons les qualités matérielles des arbres et des pierres.

De tout ce que nous venons de dire résultent les conclusions suivantes :

Prétend-on qu'il n'existe que des apparences et des phénomènes, et que tout l'en-

( i49) semble des connaissances humaines repose sur l'union mystique des sens extérieurs et du sens intime ? Ce serait non - seulement déclarer qu'il n'existe pas de réalité , mais encore s'ôter même les moyens de prouver cette thèse. Le terrain qui porterait cette fantasmagorie toujours renaissante , à laquelle devraient aboutir l'univers et l'homme , ce terrain même deviendrait vacillant et mobile.

Bien plus , dans tous les systèmes et dans toutes les hypothèses , afin d'éviter de tomber dans les absurdités et les contradictions, il faut pouvoir expliquer les faits, ou dumoins les concilier ensemble 5 car on ne saurait les nier. 11 faut donc aussi pouvoir dans la phénoménologie expliquer ce sentiment de réalité qui accompagne certains phénomènes , et qui les distingue de tous les autres.

( iSo)

S'il y a un système dans lequel ce sentiment de la réalité soit inexplicable ou soit même une contradiction manifeste, il suffit de ce fait pour prouver la fausseté de ce système, et pour déterminer à le rejeter.

Prétendre que l'âme ainsi que le monde extérieur ne sont que de simples phénomènes , admettre en même temps qu'il y a quelque chose de réel caché sous ces phénomènes, que nous ne pouvons saisir , et qui équivaut pour nous à une grandeur inconnue , c'est à la fois nier que nous possédions un instrument ou un principe qui pui jse nous certifier la réalité des êtres et nous faire connaître leur nature , et affirmer que nous avons un moyen sûr et infaillible de distinguer les phénomènes de la réalité : car ne faut-il pas posse'der

( i5i ) » un moyen pareil pour prononcer catégoriquement d'un côté , que nous ne saisissons jamais que des phénomènes, que nous ne pouvons parvenir à la réalité , et de l'autre, pour reconnaître et affirmer son existence? Ainsi ces affirmations et ces négations se contredisent elles-mêmes et se détruisent réciproquement.

Prétend-on que tout ce qui se passe dans l'ame , ses actions , ses facultés , ses affections et ses sentimens , ont de la réalité , mais que le monde extérieur en est entièrement dépourvu? Dans ce cas, il faut convenir que tout va s'abîmer dans le néant , que toute réalité cesse , ou bien l'on se contredit soi-même, et l'on nie d'un côté ce que l'on affirme de l'autre. Car de deux choses l'une : ou la conscience que nous avons de la réalité , conscience

qui nous permet de distinguer l'âme du monde extérieur et d'opposer l'une à l'autre, n'est qu'une vaine et pure illusion, et ne prouve rien ; ou cette conscience est la base et le fondement d'une foi raisonnable , et emporte avec elle une évidence irrésistible , et dans cette supposition cette évidence est la même pour la réalité du non moi , que pour celle du moi , car toutes deux nqus sont également données dans la conscience.

Si les intuitions du monde sensible ne nous éclairent pas sur sa réalité , si nous ne pouvons par conséquent savoir avec certitude qu'elle existe , ni comment elle existe , nous sommes aussi forcés de dire que nous ne pouvons savoir si nos facultés intellectuelles et leurs différentes opérations ont de la réalité. Ces facultés

(i53> s'exercent sur les objets sensibles , que le monde sensible nous offre ou qu'il paraît nous offrir. Nous ne saisissons et n'apercevons ces facultés , que dans leur union et en vertu de leur liaison intime avec les objets qui nous sont donnés par le monde sensible. L'essence de l'ame est sans doute différente de ce qu'elle est, ou paraît être , dans tel ou tel de ses effets , comme aussi le monde extérieur diffère dans la réalité de ce qu'il est ou paraît être dans les intuitions. La conséquence qu'on tirerait de cette différence contre la certitude et la réalité du monde extérieur, s'appliquerait également au monde intérieur ; ils se soutiennent réciproquement ou tombent ensemble. Le raisonnement qu'on élève contre l'un les atteint tous deux , ou n'en frappe aucun. Il ne peut pas être vrai à moitié.

Du moment où l'on admet que , sous le monde phénoménique , ou derrière lui , il existe une réalité que l'on est obligé de reconnaître et de croire , sans pouvoir la démontrer, on tomberait dans une grave inconséquence en niant l'existence réelle de l'ame et de l'univers, par la raison qu'on ne peut démontrer ni l'une ni l'autre. L'entendement , et cette raison méthodique qui procède par voie de raisonnement et qui n'est que l'entendement à son plus haut degré d'élévation et de force , peuvent aussi peu nous donner quelque chose de réel que créer. Comment pourrait-on prétendre de ces facultés qu'elles nous donnent l'existence de l'ame et celle de Dieu? On imagine que ne pouvant nous prouver leur existence, elles puissent nous prouver d'une manière apodic tique leur non-existence. Les sens peuvent tout

(i55) aussi peu nous donner Dieu et Famé , car ni l'un ni l'autre n'appartiennent au monde visible. Mais il est une raison supérieure à l'entendement et à tous les raisonnemens , une raison qui n'emprunte rien des sens et qu^ seule peut nous donner les existences. Dans le nombre innombrable des intuitions sensibles et des sensations , cette raison nous révèle quelque chose qui nous force à reconnaître l'existence réelle du monde extérieur. Dans le nombre innombrable des effets et des opérations du sens intime , cette même raison nous manifeste la réalité de notre intelligence et de notre liberté ; et dans notre liberté et notre intelligence , l'existence et la réalité de l'intelligence et de la liberté souveraine nous sont données.

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