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CHAPITRE XV

REGLES GENERALES D'inTERPRETATION.

Un tr^-grand nombre de symboles sont facilement intelligibles. Leur interprétation s'offre d'elle-même à l'esprit. Tout le monde peut comprendre qu'un anneau est un signe d'alliance, de fraternité, de mariage; que Vépèe est l'emblème du commandement militaire, du pouToir

. (1) Foy. ci-devantp. H à 97.

(%) Traité da droits d^wufruit, é^usage et d'habitation, t. Vil, p. S30, n. SS63, et p. S79, n. 8S87, i» édit.

(3) Annotation sur les passages ci-dessus dePi'Oudhon.

(4) Arrdt du 10 mars 1840. J. P. 1841-1-0».

LIT. I9 CH. XY. ifiGLK etefAlÀlBS D'ilfmPItTÀTlON. 271

royal» de la juridiction criminelle (1 ). Mais Fidée enfermée dans le symbole se présente rarement à l'esprit a\ec cette spontanéité.Quelie seradès lors la règle à suivre pour cherdier cette idée et pour l'atteindre? Il peut paraître sage et rationnel de demander l'interprétation des symboles à la signification des objets qui frappent immédiatement nos sens (2). Toatefois quand on examine ayec attention cette règle, on ne tarde pas à en reconnaître le danger et la fausseté.

Considéré en loi-même, le symbole, a^ec sa nature essentiellement équivoque , ne doit pas toujours être pris tel qn'il s'offre directement à nous ; car le rapport, qui onit le signe à la chose signifiée , est souvent multiple et toujours arbitraire. L'objet pris comme symbole renferme fréquemment un grand nombre d'acceptions qui s'éloignent de Tidée symbolique qu'on a voulu représenter. Ainsi Vipie, copime on Tient de le Toir, a des acceptions diverses. Son aspect seul ne sofBt pas pour indiquer si cet emblème est employé comme représentation dn pouvoir royal, de l'autorité militaire on de la juridiction criminelle . Ce n'est pas tout encore; on voit souvent la même forme symbolique appliquée à des actes d'une nature ou d'une valeur différentes. 11 en est de cette manifestation de la pensée, comme des mots alphabétiques qui, bien qu'identiques, expriment quelquefois des idées diverses, lien était de même des signes hiéroglyphiques des anciens Egyptiens. On y trouve l'emploi d'un même animal hiéroglyphique pour désigner plusieurs choses assez diffé* renies, soit par extension, soit par anali^e (3). C'est ainsi

(l).Ces symboles sont des symboles généraux el humains, et c'est là ce qui les rend si aisément intelligibles sur les symboles humains. Foy, ci-devam le cb. y, et ci-après 1. II, ch. 111.

()) Cest la règle que semble établir Reyscber , SyniboUk dês Gèrmàn.

(S) Dupuis, Ofig. d$$ otites, t. II, 1. IV, ch. i, p. seo dé l'édU. iii-4.

37S nsAi mm ll smÊOtiQim vo droit.

que le procédé per cm et libram de la jurisprudenoe lomaine s'applique à des actes qui n'ont aucune ressesblanoe, aucnn lien conanan, tels qne le mariage et le testament. Dans un autre ordre d'idées, danslediMnaine dek tymbolique religieuse ou morale, le tawreoM, par exemple, est l'emblème de l'agrieulture. Mais il peut être anasi celui de la force; il possède, en outre, d'autres aitributo symboliques inutiles à énumérer id. Ces exemples, empruntés à plusieurs ordres d'idées différents, suflBsent poar démontrer qu'il serait téméraire de s'en rapporter à sens pour déterminer la signification d'un symbole (1)

Dans les exemples qui Tiennent d'être cités, la forme sert à représenter des idées multiples. Mais il arrive souTent que les formes symboliques les plus diyerses sont employées pour une seule et même institution. Cbez les Bomains, le chapeau est le symbole de la Uberlé ; tandis que, chez les Germains, la même idée, la même ébose a pour symbole les cheveux. Pendant le moyen âge , l'in- Tcstiture se donne, dans le même pays , tantôt avec un bâien^ tantôt avec une épèe ; ici, ayec unepoîlle ; là, avec un drapeau.

Cette différence n'est pas toujours insignifiante et arbitraire. Elle a quelquefois sa raison, soit dans le génie de chaque peuple, comme pour le symbole de la liberté , soit dans la nature même de l'objet auquel ce symbole s'applique. Vépie et le drapeau, quoique employés l'un et l'autre dans rinyestiture, n'y ont pas toujours une signification identiq[Qe. Uépée sert à rinyestiture d'un comte , chargé de l'administration de la justice criminelle (2) ; die sert aussi à l'investiture d'un duc, préposé au commande

(i) voy. ce que j'ai déjà dit à ce si^jet dans le ch« n, p.9 à 14 et surtout p. iS.

(S) Foy. ci-devant p. 188.

(8) Foy. ci-devant p. 118.

ment militaire (3); on l'emploie encore dans rinTestitore d'un roi, qui rénnit ces deux attributs (1). Mais le drapeau est le synobole destiné à Tinvestiture d'nne province (2).

Dans ses rapports avec les mœnrs de la nation qui l'a crééoa adopté, le symbole présente quelquefois un sens, non pas seulement distinct, mais tout à fait opposé à celui qu'an autre peuple serait tenté de lui accorder. Le ekien fat, dans randenne Egypte, un animal religieux ; il est , poor nous, un animal d'affection. Il a été longtemps , il est peot*ètre encore auprès de quelques peuples, diez les Indiens, par exemple, une bête immonde, un animal impur, objet du mépris et symbole d'ignominie. Aycc nos idée» actuelles , ctn Terra en lui l'emblème de la fidélité, l'ami de l'bomme. D'autres siècles, d'autres peuples le prendront pour l'image de la serviUté , pour un symbole d'impureté et d'infamie. Gonnnent comprendre , en effet, ce rit symbolique, assez fréquemment usité jadis , oii l'on Yoit figurer un chien comme la représentation de l'ignominie d'un acte réprouvé, si l'on ne connaît l'opinion que certains peuples , à des époques déterminées , attachaient à cet animal domestique? Cette opinion est bien opposée à celle que nous avons aujourd'hui. Toute-' fois, la langue française, à notre insu , par son dédain pour l'emploi de ce mot, i«tient maintenant encore quelque chose de cette ancienne opinion venue probablement des régions orientales (3). Gomment apprécier aussi la valeur symbolique de la chevelure rasée dans les usages jaridiques des Germains, si on ignore la vertu qu'ils attribuaient à la chevelure (4) ?

(i) Voy. ci-deyaDtp.l88.

(S) Foy. ci-devant p. 140.

(8) Foy. Ducange, canêm fnre. II» 168; per otmmnjurarê, D, 164, 168, et voy. ci-devant p. Si6 et suit. (4) Foy. d-devaDt, p. It4, y» Ckweux, et ci-après le ch. m du liv. H.

274 B88At SUR LA STHBOLIQUB DU DROIT.

On serait soayent exposé à s'égarer, on le voit, si on voulait toujours cherclier l'idée d'un symbole dans la manière dont sa forme frappe immédiatement nos sens. Le symbole est presque toujours l'expression des mœars d'un peuple. C'est, dès lors, par l'esprit de la nation à laquelle il appartient, plutôt que par nos propres usages , que chaque symbole doit être interprété. La première condition d'une saine interprétation consiste, par conséquent, dans l'appréciation préalable de la nationalité du symbole (1).

La religion, dans la haute antiquité, fut la base du Droit. licsplus anciennes formules de jugement se trouvent dans les rituels religieux. La source première de la jurisprudence romaine est dans le Jus sacrum (2). Faute d'en avoir une connaissance suffisante, on ignorait déjà, du temps d'Auguste, le sens de plusieurs dispositions de l'ancien Droit, qui fut si profondémentsymbolique. Aussi est-il vrai de dire que, sans les traditions cosmogoniques et mythiques, sans la connaissance des dieux , de leurs attributs et du culte qui leur fut propre, les symboles juridiques de chaque peuple ne sont, le plus souvent , que d'impénétrables mystères. C'est donc aux traditions cosmogoniques ou mythologiques, à l'étude des anciens cultes, qu'il faut fréquemment recourir pour trouver Fidée de tous les symboles civils on juridiques , ainsi que l'esprit d'un grand nombre d'usages judiciaires ou ci-

(!) Foy. ci-après ie chap. m du Hv. II, sur ia nationalité des symloUf juridiques.

{%) « Jus civile repositum in penetralibus pontiflcum evulgaviu » Tite-Live, Décad, I , lib. ÏX, ♦'» /îfi«.— « Jus civile per mulla saecula inter sacra ceremoniasque deorum immorlalium abditum, soltsque pon- Uficibus notum. » Valer. Maxim., lib. II , cap. v, n. S. — « Omnium harum ( legum XII tab. ) et interpretandi scientia , et actiones apud coUegium pontiflcum erant. » Pomponius, Ds orig.Jur., D., I, ii, L. «,

LIT. ly CHAP. XY. RftGLBS GÉMftlALES D*lNTKBPllÉTATI01ir. 275

vite (1). Gomment, en effet, expliquer le sens du cheval blancj souvent employé pendant le moyen âge comme signe de suzeraineté, si Ton ignore la liaison intime de ce symbole avec les idées sidériques qu'on trouve fréquemment dans les religions de l'antiquité? M. Michelet se borne à dire que le cheval blanc est, dans le moyen âge , le signe de la suzeraineté , ce qui n'apprend pas pourquoi ce signe fut choisi pour représenter cette idée (2) . Ducange l'explique en rattachant ce symbole aux usages des triomphateurs romains, qui montaient an Capitule placés sur un blanc coursier (3) . Ducange est plus près de la vérité ; mais, pour la dire tout entière et pour la faire bien saisir, ne devrait-il pas nous apprendre la raison du cheval blanc choisi par les généraux que Bome honorait du triomphe? Cette raison, la mythologie seule peut la révéler. Dans toutes les religions de l'antiquité , le cheval blanc fut consacré au soleil, au dieu qui était la personnification de cet astre, ce qui explique très-bien la couleur et la forme de ce symbole. Pendant les fêtes célébrées à Bome le premier jour de janvier en l'honneur de Jupiter, considéré comme dieu du soleil, pour consacrer sa victoire sur Briarée, c'est-À-dire en commémoration du triomphe de la lumière sur les ténèbres de l'hiver, le consul se rendait au Capitole monté sur un blanc courtier, dont la couleur était parfaitement en harmonie avec l'attribut du dieu , avec l'astre qu'il représentait. C'est là, c'est dans cette idée sidérique , dans cette corn-

(1) Les usages civils les plus insignifiants ont souvent une origine religieuse qui remonte à la plus haute antiquité. Notre jeu de société, où plusieurs personnes rangées en cercle se passent de main en main un morceau de papier allumé, se rattache peut-ôlre à une cérémonie des létes de Vulcain , chez les Grecs , où un flambeau allumé passait ainsi de main en main. Cf. Hérodote, VI H, § 98.

(2) Originel, p. 154, note.

(8) Equus, equi tUbi, 111, 1 19.

376 BS&Al SU& LA snmOUQUB du BROIT.

mémoration du triomphe da jour sur la nuit, de la supériorité de la lumière sur les téuèbres, que réside l'idée de victoire, de oommandemeut, de souveraineté , qui donne la dé de cet emblème dans la cérémonie du triomphe romain et dans les coutumes du moyen âge (I).

Le feu figure dans le Droit comme symbole du mariage. C'est encore aux notions cosmogoniques qu'il faut en demander le sens. U représente le principe actif , générateur et fécondant; tandis que Veau, usitée aussi à titre de symbole dans le mariage romain, indique le principe passif et fécondé. La communication de l'eau et du feu , entre les époux, est aussi le symbole de l'union intime de leur âme avec leur corps, l'àme figurée par le feu , le corps, que représente l'eau, élément tout matériel de l'or» ganisation humaine. Gomme signe d'occupation, de propriété, le feu n'est pas sans regard non plus avec les idées de fécondation qu'on trouve dans l'ancien culte du feu. M. Michelet et M. J. Grimm enseignent seulement que le feu jadis fut l'emblème de l'occupation , de la possession, de la propriété. Us le prouvent par de nombreux exemples (2). Mais ils oublient de donner la raison de ce symbole, qui a, dans cette application , une origine presque exclusivement oosmogonique, et qui, sous ce rapport, se rattache au premier défrichement de la terre , au grand essartement des forêts primitives opéré par le feu. C'est cette réminiscence toute cosmogonique qui seule explique l'idée de ce symbole en qualité de signe d'occupation et de propriété, symbole dont il n'est pas possible de se rendre compte sans le secours de ce rapprochement (3}.

C'est surtout pour l'interprétation des peines symboliques qu'il faut recourir à la mythologie des anciennes

(1) Voy. ci-devant p. 106 à 110.

(î) J. Grimm,- 194-196;— Michelet, Origines, 79.

(3) J'ai déjà traité tous ces poioto dans le ch. yiii, p. 91 à loa.

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religions. La plupart des symboles criminels, en effet, ont une origine religieuse. En pareil cas, l'idée populaire ne peut qu'égarer. Le sens mythologique ou théogoniqae guide et conduit souvent au vrai. Qu'on demande aux idées ordinaires, propres au peuple ignorant et illettré, la signiAcation du sac de cuir dans lequel le parricide romain est enfermé vivant et jeté ensuite à la mer, et l'on ne trouvera dans le genre de ce supplice qu'une idée d'horrible torture. L'esprit sacerdotal, qui présida jadis à cette peine, révèle teul la profondeur de la pensée qui la dicta. Objet d'horreur pour le ciel et pour la terre, il faut que le parricide ait la face cachée aux hommes et aux dieux, qu'il soit séparé de tous les éléments, de l'air, de l'eau, de la terre et du feu même, qu'il souillerait par son contact.

Dii te summoveant, 6 nostri infkmia sœcli, Orbe 8U0, tellusque tibi, pontusque negetur (1).

On comprend maintenant l'idée qui a présidé à cette peine. C'est par ce rapprochement intelligent et tout scientifique, qu'on peut expliquer le w)ile lugubre, dont nous enveloppons encore aujourd'hui en France la tète du parricide, alors qu'il est conduit au supplice (2). Ce fHriie est un souvenir emprunté aux Romains, qui, avant de coudre le parricide dans le sac de cuir , couvraient sa tète d'un voile^ par un motif tout semblable à celui qui préside à la cérémonie dasoe de cutr, afin que les yeux du parricide ne pussent pas troubler par leur regard la pureté du ciel. La même idée a présidé à ces deux formalités symboliques , qui ont Tune et l'autre une origine sacerdotale (3).

(1) Ovide, Mêîamorph., lib. VIII.

(1) Art. 18 du Gode pénal.

(3) Voy. ci-devauU p. 263.

278 88SA1 SUR LÀ SVmOLlQCB OU DROIT.

Si nous étions mieux initiés que nous ne le sommes à la connaissance des religions de l'antiquité , nous pourrions obtenir la signification de ces quatre animaux symboliques que les Romains renfermaient vivants dans le sac avec le parricide. Le mot de cette partie du symbole nous échappe, faute de science et non pas fente de sens (1). Les idées vulgaires et la raison commune sont impuissantes pour la solution de cette énigme. Si la science mythologique l'est aussi, c'est sans doute parce que nous ne la possédons qu'imparfaitement.

(i) 11 échappait peut-être d^à aux jurisconsultes de Tépoque de Justinieu qui ont travaillé à la compilation des Pandcctes et du Code. Ils ne disent pas un seul mot qui serve à expliquer le sens de ces symboles vivants et animés. Gicéron l'ignorait peut-être aussi lui-même ; T».r cet orateur, qui nous initie si bien au sens du Mac de cwr^ ne dit rien au sujet des quatre animaux symboliques. Mais il est possible qu*il y eût, de son temps, interruption dans Tu^sago de ces bêles symboliques. Les anciens, au surplus, ne nous ont rien trausmis de rationnel à ce sujet, et les modernes n*ont pas été plus heureux.

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