JURIDIQUES
Antipathique à l'écriture , ce n'est ni sous la lettre morte d'un Code, ni dans le cadre inanimé de la Formule
(1) Prérace du Saehsenspkgel :
Diét reeht h«b ich nicht «rdachl, El habeof Ton aller of uni bracht, J}tiÊ»n gâte Torfafareo.
(9) On ne peut s'attendre à trouTer dans ce chapitre qu^un coup d'oeil
520 IBSAI SUE LÀ 8TSB0UQI]X DU MOIT.
qae s'exerce la vie da syoïbole ( i ). Dans cette prison, l'air lui manque, il ferme ses ailes. A cet enfant des préjagâ et des croyances populaires, il faut le grand air de la ifoie publiq[ue et du carrefour, mieux que cela, la vie des champs pour courir en liberté, pour y prendre sa forme et'Cueillir sa parure dans V herbe de la prairie , parmi les Terts rameaux de la forêt.
Tant que le Droit ne connaît pas d'autre manifestation que celle de la coutume orale et traditionnelle, le symbole domine encore. Sa biographie n'est que l'histoire de sa prospérité. Hais à mesure que la coutume s'écrit, le territoire du symbole se resserre. Exclu des Godes , qu'il déteste, il se réfugie dans les habitudes des praticiens et jusque dans le cœur du peuple, qui le consenre religieusement comme un reflet mystérieux, poétique et sacré des vieilles traditions , qui consacre au symbole, proscrit et persécuté par les légistes, c«tte pieuse affection , don nous aimons à entourer les choses contemporaines du berceau de la nation (2). Aussi, malgré la guerre incessante que lui fait, en tout pays et en tout temps, la coalition des hommes de loi , malgré le dédain des législateurs (3) et des philosophes , le symbole conserye, longtemps encore, dans le Droit, sa puissance et sa vie. Il n'abandonne la jurisprudence qu'alors que le Droit se spiritualise.
généi'al et quelques exemples. Il faudrait consacrer tout un gros volume à la seule biographie des symboles, si on voulait rapporter tous les symboles juridiques connus, en indiquant l'origine et la destinée particulière de chaque symbole avec toutes les phases et toutes les vicissitudes de sa vie. Foy. au surplus, dans le chapitre précédent, plusieurs exemples de transformations symboliques qui ne sont pas rapportés ici.
(1) J. Grimm, Ton der Poésie tm Recht, § 10.
(3) Le même, Deutsche RechUalterthUmer, p. 109.
(8) Antiquijuris fabulas, dit Justinien en parlant des symboles, dans la préface du Digeste. Voy. aussi ce qu'il dit dans la Novelle SI. Dans une ordonnance de 1850, notre roi Jean les qualifie de /Hvoto et inania, Voy. le texte de cette ordonnance à la page 187, note 1.
UT. n/caUP. T. BIdGftAPHB R TIAlIBFOBXÀTIOlfS DBS 8THB. 331
Mais» alors même , il ne périt pas toujours tout entier, n ne fedt souyent que se transformer. Obligé de quitter les lieux où fut son règne, il dépose, en partant , dans le langage de la vie usudle , dans les habitudes pratiques , dans le style judiciaire et même dans les lois les plus antisymboliques , de nombreux vestiges qui nous permettent de pénétrer par l'induction jusqu'aux jours de son an* denne puissance (1). Tant est profonde et durable l'influence des institutions et des coutumes qui ont leur racine dans les dispositions de la nature humaine , et dans les mœurs ou les croyances des peuples !
Essayons à présent de suivre plus spécialement sur quelques symboles les phases diverses de leur vie , de constater les empreintes que laisse sur eux la nuin du temps, de signaler les transformations successives que la forme symbolique subit dans le cours des âges écoulés (2). Par suite des vicissitudes des siècles, les symboles réels se transforment quelquefois en un droit fiscal , en une prestation pécuniaire, et conservent encore ainsi, avec le nom qui rappelle leur forme ancienne , une forme nouvelle qui ne cesse pas d'être une forme physique. Le manteau, les gantSt objets symboliques usit^ dans la cérémonie de l'hommage féodal , se métamorphosent par la suite en une redevance, donnée d'abord en nature, convertie plus tard en argent , sous les noms de chambellagê , droit de gages et manteaux et draii de ganis^ au profit du seigneur on de ses officiers (3).
(1) « Fueruntsymbola, dit Duc4»nge, legibus vel consuetudine apud omnes recepta. » III, 15to.
(S) Xai parié de ces tranatormationg dans le chapitre ni qui précède, au point de vue de la recherche de la nationalité des symboles. G*e8t à un antre point de Yue qu*il en est question ici. Cf. aussi le chapitre xiii du livre I, notamment aux pages 2S0, SSl, 2S2 et suiv.
(i) J'ai consacré un chapitre spécial aux Droits, Rgdêvanoêi et Prêtta^ tiMt iyniboUqms, voy. ci-devant le ch. xiii du livre I, loek dtmtii.
332 BSBAI SUR LA flTMBOLIQUB DU DROIT.
Le temps ne se borne pas à cette senle métamorphose. Il dépouille peu à peu l'acte symbolique de ses attributs matériels pour le transformer en une simple figure métaphorique. Le symbole^ de réel quMl fut d'abord, devient ensuite un symbole parlé (1) . C'est là la première et peatêtre la véritable spiritualisation du symbole : car, en per* dant tous ses attributs matériels , il conserve néanmoins sa nature et son caractère symboliques.
La métamorphose touche à sa plus haute expression , lorsqu'il ne reste plus du symbole qu'un nom , qui n'exprime même pas une pensée allégorique et qui , par luimême, ne réveille aucune idée métaphorique se rattachant à Texistence d'un ancien symbole. Pendant le moyen âge, des bouchons de pailhy suspendus à une perche, sont placés sur le fonds de terre qui doit être vendu. Après l'aliénation , le feu est mis à ces bouchons de paille pour consommer légalement la prise de possession. C'est là une forme particulière, une expression nouvelle du symbole du feu , cet antique signe de possession qui se rattache aux temps les plus primitifs et qui rappelle l'époque de la première conquête de l'homme sur les éléments, de sa première appropriation de la terre par le défrichement des forêts opéré à l'aide du feu. Plus tard, le bouchon de paille se transforme en un simple chiffon, dans quelques localités où le sens du symbole est entièrement oublié; et là où. la paille est conservée, on néglige d'y mettre le /Sni, formalité essentielle pourtant, qui, dans les premiers âges , avait seule la vertu de transférer la propriété (2). Enfin le faisceau disparait et le bouchon de paille avec lui. A Genève, il n'en reste plus rien ; la chose
(1) On a vu d&as le chapitre vii du livre 1, p. 58, 69, 60 , ce que (fesi que le symbole parlé.
(t) Sur ce symbole, voy. ci-devant I. I, ch. yiir, v* Feu, p. 91, 92, 93, et ch. ZIV, p. 251, 159.
UV. ir, CH. Y. BIOGRAPHIE ET TRÂN8F0BHATI0NS DES STHB. 323
et le nom sont partis. Mais^ en France, ilnoos en reste encore une dénomination, la saisie-brandon, qni sert à rappeler l'origine et l'antiqne puissance du symbole. Telle est labiographie et telles sont les métamorphosesdecesymbole qui, après avoir régné pendant longtemps dans le monde juridique de l'antiquité et du moyen âge, n'a plus laissé, chez nous, d'autre trace de son passage qu'un seul mot, moitié français et moitié tudesque, indéchiffrable énigme pour la plupart de ceux qui le prononcent (fl ).
Le morceau de métal brut , œs , dont les Romains se servaient primitivement dans leurs ventes fictives, change de forme et devient une pièce de monnaie, nommée sHfs dans la stipulation (2). La pièce de monnaie elle-même, le libripensj la balance et les témoins disparaissent ensuite. Les Romains ne conservent de l'antique formalité que les paroles sacramentelles Spondes ne? spondeo^ paroles qui, par elles-mêmes, n'ont rien d'allégorique (3). Le symbole enfin arrive jusqu'à nous et prend place dans nos Codes, privé même de sa formule et réduit à un nom, là stipulation ^ qui seule indique la primitive existence du symbole, dernière et simple expression d'un drame vivant et compliqué, qu'animait jadis la présence d'un grand nombre d'acteurs, où chacun avait son r6le marqué, ses paroles et sa pantomime réglées par la coutume. De tout cela , il ne reste plus , pour nous , qu'an son aérien , un être métaphysique, un nom, la stipulationy qui réveille le souvenir de l'ancienne splendeur de ce symbole , semblable à ces grandes cités qui jadis agitèrent le monde et dont le nom seul a survécu.
Ou a donné de ce mot stipulation une étymologie dif-
(1) Saisie-brofufofi, de Brand, Feu, incendie^ en allemand. (1) Toy. ce que f ai dit à ce sujet dans la note N, S i, à la fin du ▼olume.
(S) Voy. ci-devani p. 41, et ci-après p. 330.
férente qui forme à elle seule tout un système et dont on s'est servi pour eonstruire une pittoresque bio^aphie symbolique (1). Est-il^rai, comme on l'a dit, que le symbole de la glibej se dégageant d'âge en Age de ses parties les plus matérielles, se transforme ensuite en rameau; que le rameau se civilisant se fasse bâton^ sceptre^ lituue augurai, paille et fitu ; que , rejetant ainsi graduellement tous ses éléments physiques, le symbole se métamorphose en fùrmuUy pour aller se perdre enfin en une simple location qui n'a plus rien de matérid, la eHpulatiùn^ sou- Tenir encore Tivant aujourd'hui du symbole primitif tiré de l'élément sacré, de la terre ?
Bien de plus poétique, il fout l'avouer, que la biographie , ainsi faite , de ce symbole. Mais cela est-il bien Trai ? Examinons.
Tous ces symboles , il faut le reconnattre , le rameau , le bâton , la paille , le fétu , -viennent de la terre. Os en sont les produits, les déri-vés, l'émanation. A ce titre, ce sont de véritables symboles telluriques^ comme je les appelle moi-même (2). Hais cette appellation, dictée par les besoins de la classification, n'est qu'un terme de nomenclature qui n'emporte, en aucune manière , l'idée d'un seul et même symbole subissant graduellement plusieurs transformations successives et conservant toujours , au milieu de ses métamorphoses, le même sens primitif, la
(i) Ge système repose sur le mot stipula, paille, considéré comme la racine étymologique du mot stipulation, Foy. Michelet» Orig. du Droit, Introd., p. Gxi et cm, et p. cxix et cxx, où il est dit : a stipuler, c^est lever « de terre une paUU, puis la rejeter à terre en disant : par cette pailU « ]*at>andonne, etc. » Cf. la note N à la fin du volume.
(9) M. Micbelet ne se sert pas de cette expression, que j'ai empruntée à la Synioliqu» de Greuzer, et dont on a vu déjà le sens et l'application au chapitre viii, p. 69 et suiv. Mais si le mot n*est pas employé par II. Michelet, le sens, que ce mot parait d'abord révéler, est bien celui de cet écrivain.
LIT. U, CH. Y. BIOGRIPHIB ET TRÀN8FOUIÀTIOH8 DES STMB. 335
même valeur originelle. En fait de nomenclature , on le sait^ l'identité de famille ne constitue pas toujours Fidentité de race, de nature ou d'origine.
La conformité d'origine ne s'établit pas ainsi.
Cette biographie a pour premier et dernier termes matériels, d'une part la ierrej et d'autre part le fétu de paille^ lequel se transforme ensuite en quelque chose d'immatériel, le mot stipulation j conservé dans nos lois, métamorphose que repousse la mérité des choses , que répudie la science étymologique et que rejette l'autorité de plusieurs graves jurisconsultes.
La stipulation , en effet , n'est pas engendrée par le symbole de la paille. Elle est, on Ta déjà pu voir, la der* nière expression d'un symbole métallique et non pas d'un symbole v^étal. Elle a , si l'on vent , une autre origine étymologique, tout aussi opposée d'ailleurs à l'application qu'on cherehe à donner à cette locution. Gomme destinée à rendre fermes et stables les conventions des parties, la itipulationy au lieu d'avoir pour étymologie la petite pièce de monnaie, stips^ que le libripens plaçait dans sa balance, tirerait son nom du pieu , stipes, stipulunif qu'on plante dans la terre et qui y demeure fixe et inébranlable (1). Dans cette dernière explication, le mot stipulation ne se lie à aucun symbole, et l'hypothèse biographique, dont je m'occupe, ne s'évanouit pas moins.
Ce moment en quelque sorte solennel, où le symbole de la terre j tout à fait dégagé de sa dernière forme matérielle, qui est la paille j se spirituaUse entièrement pour n'être plus qu'un son, un être métaphysique, ce moment n'est donc qu'une illusion poétique dans cette biographie du symbole qui emprunte sa forme à Télément sacré, à
(i) Sur rétymologie du mot itijpulation, voyez la noie N, § 1, à la On dtt Tolume.
la terre j puisque la ierrej la glèbe et le mot stipulation n*ont aucun rapport étymologique ni aucune analogie juridique.
Les autres transformations présentent-elles plus de réalité?
Voyons encore.
Pour que la motte de terre , la glèbe devienne snccessiyement rameau, bâtofiy herbe^ pailley félUj il faut que l'emblème primitif disparaisse lui-même de la scène juridique à mesure que les autres emblèmes voient le jour, n faut que le rameau , chargé de représenter le fonds au lieu de la glèbe^ cède la place au bâ4on; que celui-ci se retire devant un emblème moins substantiel, plus d^^agé de Télément terrestre, tel que le tuyau de paille , et tel enfin que le mince et léger brin de paille, jouet du vent, le fétu.
Loin que Tordre et le cours des choses se passent ainsi, il arrive, au contraire, que tous ces symboles ont une existence contemporaine et simultanée. Le symbole qui , dans ce système , aurait engendré tous les autres pour périr après le premier enfantement, la motte de terre, appartient à l'âge le plus reculé comme aux temps les plus rapprochés de nous. Son usage est parallèle à celui du rameauj du brin d'herbe^ du bâton j du fétu de paille ^ dont l'emploi a souvent lieu en même temps, à la même époque et quelquefois dans la même formalité, dans le même contrat.
La raison de cette simultanéité, de ce concours est bien simple, c'est parce que l'objet de chacun de ces symboles n'est pas identique.
La motte de terre^ la glébe^ simple et nue, figure la pro* priété dans son sens abstrait, le sol en général, la patrie; à un point de vue plus restreint et plus pratique, elle représente un fonds, un héritage rural, considéré d'une
UY. II, CH. Y. BIOGIÀPHIS BT TEA1VSFQR1UT10N8 BBS SYHB. 527
manière générale. Quand on vent qu'elle figure un pré, on prend une motte de gazon ^ ou bien l'on enfonce de Vherbe dans la glèbe. Pour la représentation d'un champ couvert d'arbres, on y plante des rameaux. La glibe figure le tréfonds ; Yherbey le gazon ou le rameau sont l'image de la superficie, de ce qui couvre le sol. Comme le sol est sooYent foulé par des esclaTes, par des serfs , qui y sont attachés et sur lesquels il existe un droit de dominium^ ce droit de commandement et d'autorité sur les hommes, sur les choses est représenté par une baguette j un bâton^ qu'on plante aussi dans la motte de terre ou qu'on remet au nouvel acquéreur ; enfin, le droit absolu de propriété, cette faculté d'user et d'abuser, d'améliorer et de détruire a aussi son emblème réuni quelquefois à tous les précédents : cet emblème, c'est le couteau (1). Voilà ce qu'on rencontre dans les chroniques, dans les diplômes, et voilà les symboles que l'on conservait dans les églises, souvent séparés, mais souvent aussi rassemblés et réunis. A chaque emblème son sens , à chaque signe sa valeur. C'est une réunion, une alliance de symboles, ayant chacun un rôle spàôal et exprimant une idée différente, sans que celui-ci ait engendré celui-là , et sans que l'un procède nécessairement de l'autre.
Gomment allier cette simultanéité d'existence, ce concours d'action, de la part de tous les symboles ou de quelques-uns d'entre eux, dans le même contrat ou à la même époque, si, comme on le prétend, le rameau a été destiné à tenir la place de la glibe j et si Vherbe^ le gazon^ le béUon^ ou la baguette ont été inventés pour succéder au rameau dans les cérémonies symboliques? Il arrive souvent, il est vrai, que le rameau isolé représente une forêt, une prairie; un simple champ, l'héritage tout entier ; quelapai7I(t
(1) Foy. Dacaage, Glos$., in, 15S1, et Cf. ci-defant, p. 6t.
figure les mêmes objets et serve même dansFuliénation d'une maison. Mais ces emblèmes ne sont point, dans ces divers cas, substitués à là glèbe de terre ; car, dans la même période de temps, dans le même pays, le symbole de la glèbe continue à être usité avec la signification qui lui est propre.
Le fétu de paille est certainement l'emblème dont l'usage fut le plus fréquent pendant le moyen âge. On s'en est servi dans la vente d'un arpent de terre, conmie dans la dépo* sition d'un monarque, du roi Charles le Simple, par exemple. On l'a appliqué dans le cautionnement ; on l'a même employé comme signe de rémission d'une offense, ainsi qu'on le voit dans le poème flamand du Renard ( i }.
Où est, dans tout cela, le rapport entre le symbole de la paille et le symbole de la glèbe ?
Cette fréquence et surtout cette infinie variété d'application démontrent évidemment que la paille ne fut destinée à remplacer ni le rameau^ ni le 6d(on, encore moins à représenter la motte de terre^ ancien symbole qui serait tombé en désuétude ^ car , dans la plupart des cas où la paille était employée, die n'avait et ne pouvait avoir aucune liaison, même indirecte, avec la forme symbolique tirée de la terre. Savez-vous pourquoi cet emblème , la paille j fut d'un usage si fréquent? Un savant et célèbre auteur l'explique de la façon la plus simple et la plus vraie. C'est parce qu'il était extrêmement facile de se procurer, en tout temps et en tous lieux, un brin de paille , qu'on l'empltya dans un si grand nombre d'occasions (2). Il n'y a là, on le voit bien, aucune combinaison scientifique, ni aucune prévision métaphysique. L'explication est simple, mais péremptoire, comme Test toute vérité pratique.
(1) Cité par M. Michelet lui-môme, p. 128.
(9) Bignon, ap. Ducange, ▼• Fnmca, HI, 410. Foy. ci-devant, p. 76 à 78 et p. 169.