XL INTRODUCTION A LA STXBOLTQOB DU DROIT
dence, comme mie preuve irrécusable du caractère et de rorigine poétiques de toute législation.
Mais la mestire et Y(issonance ne furent pas exclusivement recueillies par la maxime juridique. S'il est vrai que le droit fut d'abord une poésie, d'autres parties de la science doivent porter encore quelques empreintes de cet état primitif.
Interrogeons d*abord le droit romain.
Les anciennes formules romaines, échappées au naufrage des siècles et antérieures aux lois iEbutia et Julia (l)y ces formules qui accompagnaient les cérémonies symboliques avec lesquelles s'accomplissaient les principaux actes du droil, et qui devaient être prononcées sans y changer un mot , une lettre, sont presque toujours mesurées et se terminent fréquemment par une assonance (2). Il suffit, pour s'en convaincre, de citer, à titre d'exemple, cette fin de la formule de Faction per manus injectionem :
Ob eam rem ego Tibî manum irgicio.
Et celle-ci d'une autre nuance de la même action :
Ob eam rem ego
(4 ) La loi jEbutia est du milieu du septième siècle de Rome» dans rannée 648 environ. Les lois Jnlia sont du commencement du huitième siècle, de Vépoque de Jules-Côsar et d'Auguste. A partir de ces lois, le Formulaire fut changé par rabolition des ActUmes legis,
(2) M. Micbelet, Origines^ Introd., p. i, en a fait aussi l'observation. C'est peut-être par une réminiscence de cet état de choses que des légistes du moyen âge, .aux huitième et neuvième siècles, mirent en rimes latines les formules de pratique de cette époque.
POfiSUE DU DROIT PlIHITIP. XLI
Tibi projudicalo Manum injiclo (i).
Ces c^sonances reviennent trop fréquemment dans les formules de ce genre, pour qu'on puisse attribuer au hasard leur répétition, ainsi qu'on a voulu le faire croire, mais sans fondement, à Tégard des vers des poètes classiques, où la rime élève si souvent la voix, comme elle le fait notamment dans ces vers si connus de Virgile :
Ter frustra compreusa manus elTugit imago, Par levibus venlis, volucrique simillima somno.
Et dans ceux-ci plus connus encore, et où rintention est si bien marquée :
Ilos ego versicuios feci; tulil aller honores. Sic vos Qoa vobis nidifîcatis, aves; Sic vos non vobis vellera ferlis, oves; Sic vos non vobis melIiGcalis, apes; Sic vos non vobis fertis aratra, boves (2) .
(i) Voy. de plus nombreuses citations à la note G de la fin du volume.
(2) Tai recueilli un nombre si considérable de vers latins rimes, émanés des poètes les plus purs et les plus châtiés, que je n'hésite pas à dire que la rime ne fut pas chez les Romains l'effet du hasard. Quant à la mesure syllabique^ elle dût être la forme de la versification latine avant Pintroduction de la littérature grecque, sur le modèle de laquelle se forma la littérature latine ; mais on sait que celte importalion n'eut lieu qu^a la fin du sixième siècle. La loi des Douze-Tables est des premières années du quatrième siècle (303- 305). Les Aciiones legis, avec leurs formules, sont contemporaines de cette date. C'est aux Romains, et non aux Arabes ni aux Scandinaves, que les peuples du Midi doivent la rûn^.Quantaux Allemands, et aux Anglais ils peuvent Tavoir empruntée aux Germains. La forme la plus ancienne du vers latin classique, le vers saturnin, se rapproche plus de la mesure gyllabique que de la quantité. Les chants populaires du temps de César étaient calqués sur la mesure syllabique.
XLII INTRODICTION À LÀ STMBOLIQUB DU DROIT.
II n'y a rien non plus de contraire à la vraisemblance des choses d'admettre, avec M. Ballanche^ que les formules des Actumes legis étaient d'abord chantées, ainsi que le fut le droit primitif; alors qu'il n'était pas encore confié à l'écriture (1). Il en dût être de ces formules romaines , comme des lois , à Athènes et dans la plupart des villes grecques. Ces lois, après avoir cessé d'être rendues en vers , furent , pendant longtemps encore, promulguées , dans une sorte de déclamation mesurée, et furent chantées dans les places et dans les carrefours , par le crieur publie, au son de la cithare (2).
Ce même caractère métrique et rimé se rencontre aussi dans les fragments de la loi des Douzes-Tables, contemporaine des formules des actiones legis, dont il vient d'être parlé. Cette loi, dont la précision monumentale saisit , et dont la majestueuse simplicité subjugue, serait déjà par cela seul une sévère poésie, si elle ne possédait en même temps le charme qui natt de la mesure^ et la grave mélodie que lui donne Y assonance. On comprend, pour lors, à tous ces titres , l'appellation de carmen, dont se sert Cicéron pour désigner cette loi (3), expression qui nous
rappelle que dans la Grèce aussi, le même mot
Od peut Yoir dans Suélone (In Cxsare, n. 80) les vers satiriques que les soldats chantaient derrière le char du dictateur. Voy, ce que je dis ci-après, p. 45 k 48 et cf. ci-devant, p. 56, note 2.
(i) Pakngéné$i€y 3« partie.
(2) Voy, la note I à la fin du volume.
(5) Discebamus pueri XII, ut carmen neccssarium, quas jam nemo discit. (Cicero, de Ugib,, lî, n. 43.) — Voy, la note T à la fin du volume.
fOtÈîB m MoiT PBmiTir. xliu
(vopoc) signifiait chani et loi en même temps (1).
Les textes, en bien petit nombre, de la loi des Douze^Tables, qui paraissent être parvenus entiers jusqu'ànous, peuventêtre étudiés, dans leur rhytbme poétique, sous deux points de vue divers : sous le rapport de la quantiiéf ce qui les prive de ¥ assonance: et sous celui de la mesure sylhUrique, qui marche alors, presque toujours, avec la rime ou Yassonance.
Yico n'a porté son attention que sur la quantité. n a , sur ce point, tout une théorie qu'il a su lier avec art à son système général sUr la langue des deux âges primitif^ (2).
La théorie générale de Yico, sur la naissance et sur la contexture de la forme du vers chez les Grecs et chez les Latins, ne i^' accorde que médiocrement avec les fragments qui nous restent de la loi des Douze-Tables. Vico^ au surplus, fausse lui«-même complètement sa propre théorie générale, lorsque, voulant en faire Tapplication à cette* loi, il affirme que ces fragments se terminent presque toujours par un vers adonique, qu'il présente comme le dernier vestige du vers des temps héroïques , assertion à laquelle un savant romaniste français refuse de croire (3) .
(1) roy. ci-devant, p. 12, note i et p. 15 et 14.
(2) roy. rexpositi«n de ce système dans le corollaire du liv. II, intitulé : Jntomo air orig. délia locuz. pœt.
(3) M. (f Jraud ajoute, avec quelque hésitation toutefois, qu^à Tépoque où fut publiée la loi des Dnuze-Tableô, la jurisprudence romaine n'était déjà plus un poème sérieux. (Ifiêrod. Hist, aux élém. du Dr. reniM P* 71 • 7^0 — On ve^ra ei-après que ce n'était pas sans raison que le savant professeur hésitait & émettre une paroilU; opinion qui, en efl'et, n'est pas fondée.
iLiv mnoBccnai a la STiniOLiQim du droit.
Cette assertion, examinée de près, est, en effet, pleine d'erreurs. Yico paraît avoir pris, pour base de son affirmation, les textes qui se trouvent dans le Traité des Lois de Gcéron. Mais ces textes n'ont jamais fait partie de la loi des Douze-Tables. Ainsi, ton admettant son observation comme vraie à Tégard des textes de Qcéron, elle ne pourrait être d'aucune application aux textes véritables.
Yico, au surplus, ne doit pas même être suivi dans ce qu'il dit sur la forme métrique des lois que Cicéron voulut imiter des célèbres tables décemvirales. La rédaction de Qcéron se rapproche beaucoup, il est vrai, de celle des fragments de la loi des Douze- Tables. Mais si, dans l'une et l'autre rédaction, on voit quelquefois des vers hexamètres, dont il n'est pas possible, d'ailleurs, de faire des vers adoniques, si même les véritables textes de. la loi des Douze- Tables contiennent deux vers adoniques, on y trouve, en plus grande quantité, des vers qui se terminent, comme ceux des poèmes deNœvius, par un ou plusieurs spondées, et d'autres qui présentent la fin d'un vers iambique.
Quant à tous ces fragments, véritables ou apocryphes, ceux des décemvirs, comme ceux de Gcéron, leur examen attentif, au point de vue de la quantité^ pourrait donner lieu de croire qu'on s'était efforcé d'enchâsser ces textes dans des formes métriques diverses, et non uniformes. Celle qui aurait été le plus fréquemment employée, présenterait une sorte de vague analogie avec le vers saturnin, ou plutôt, avec le vers iambique dimètre ou tri-