‹ Essai sur la théologie d'IrénéeChapitre 10 sur 107 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER

Créateur et le Dieu suprême. Dans une sorte de frénésie d'idéalisme, ils considèrent le Créateur comme une divinité inférieure en puissance et en intelligence qui, par son ignorance, par sa témérité et par sa présomption, amène à l'existence une œuvre imparfaite, le monde actuellement existant.

Jrénée ne voit dans cette conception qu’un retour au paganisme, le monothéisme s'écroule et, suivant ses propres expressions, l'on en revient au dieu d'Homère (II, 5, 4). Le Créateur et le Dieu suprême, le Dieu de l'Ancien Testament et le Dieu de Jésus-Christ sont un seul et même Dieu : telle est l’idée fondamentale de son ouvrage, la base de sa pensée religieuse; il ne se lasse pas d’y revenir et de présenter cette vérité sous toutes les formes. En réalité, son ouvrage n'est qu’un développement accompagné de plusieurs épisodes, la mise en lumière d’une idée maîtresse à laquelle se rattachent un certain nombre de pensées dérivées : un seul Dieu, suprême créateur et ordonnateur du monde qui s’est révélé en Jésus-Christ. Le Dieu souverain, le Dieu créateur et le Dieu rédempteur s’unissent dans une seule et même personnalité. Pour en démontrer l'existence, il recourt à deux sortes d’arguments, les uns tirés de l'Écriture sainte, les autres empruntés à la raison. L'enseignement sacré et une saine philosophie sont les deux autorités auxquelles il se réfère continuellement, bien qu'il donne à lÉcriture sainte l'autorité décisive. Sa méthode est surtout biblique mais mélangée d’allégorie dont il use beaucoup moins que ses adversaires, sa défiance à l'endroit du subjectivisme étant bien faite pour l'en éloigner. L’allégorie est une inconséquence chez Irénée, un tribut payé au courant de son époque. Le prestige de l'Église vient confirmer l’enseignement biblique. La place accordée à la raison est assez considérable, il est absurde, irrationale, de chercher un Dieu dont on n’a aucun témoignage et qui n’a jamais été proclamé (II, 10, 1}. Ce qui fait la dignité de l'homme c’est la raison : homo vero rationabilis et secundum hoc similis Deo (IV, 4, 3); mais elle ne vient qu'en seconde ligne et pour confirmer les données scripturaires, elle appuie ce que l'Écriture enseigne.

Ces deux ordres de témoignages, raison et Écriture sainte, ne sont employés nulle part avec autant de clarté que lorsqu'il

s'agit de la notion de Dieu. Citer la preuve biblique serait incorporer ici des pages et des pages de l'ouvrage d’Irénée. I suffit d’en feuilleter les deux premiers livres pour s’en convaincre. La preuve rationnelle est intéressante, nous trouvons une démonstration de l'existence de Dieu appuyée sur le raisonnement a contingentia mundi, c'est la fameuse preuve cosmologique. En partant de ce qui est créé et passager, nous arrivons à l’idée d’un organisateur et d'un créateur du monde : 2psa enim conditio ostendit eum, qui condidit eam ; et ipsa factura suggerit eum, qui fecit; et mundus manifestat eum, qui se disposuit (IT, 9, 1). En remontant de cause en cause, nous arrivons à une cause dernière et suprême, qui est le Dieu des chrétiens, mieux vaudrait le reconnaitre immédiatement : quanto igitur tutius et diligentius, quod est verum statim initio confiteri, quoniam fabricator Deus hic, qui mundum fecit, solus est Deus et non est alius Deus praeter eum; ipse a semetipso exemplum et figurationem eorum quae facta sunt, accipiens ; quam post tantam irreligiositatem et circuitum defessos, cogi aliquando in aliquo uno statuere sensum, et ex eo figurationem factorum confiteri ? (II, 16, 3). Les gnostiques ont beau se réfugier de copie en copie et imaginer toute une série de créations les unes au dessus des autres, le monde actuel n'étant que la copie dernière et la plus défectueuse, il faut toujours arriver à une volonté primitive, à un point de départ; on ne gagne rien à multiplier les intermédiaires (cf. II, 16, 1).

La véritable connaissance de Dieu est le but de nos recherches, bien que Dieu reste toujours environné de mystère, et que son essence se dérobe à nos investigations. Ce mystère ne nous prive point de la connaissance nécessaire de Dieu pour laquelle nous avons la’règle de la vérité et le témoignage divin : habentes itaque regulam ipsam veritatem et in aperto positum de Deo testimonium (I1,28, 1). Quand les raisons de tant de choses nous demeurent incompréhensibles, des crues du Nil ou du reflux de l'Océan par exemple, pourrions-nous prétendre expliquer tout ce que la divinité renferme d’inaccessible? L'homme doit se résigner à l'ignorance pour la plupart des phénomènes ou des événements qui se passent sous ses yeux, quel puissant motif de réprimer une curiosité intempestive lorsqu'il s'agit de Dieu et de son

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