PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER E
activité. Certaines questions touchant cet ordre sont insensées en blasphématoires, comme celle-ci : Que faisait Dieu avant de créer le monde ? Irénée, toujours raisonnable, trouve que la réponse appartient à Dieu seul (IT, 21, 3), ce qui ne vaut pas la mordante réplique de Luther. Il ne s'arrête pas à la difficulté ou plutôt à l'impossibilité de pénétrer l'essence divine et passe du domaine intellectuel, où se complaisent les gnostiques, au domaine religieux. « Toujours la foi en notre Maître demeure ferme nous assurant qu’il est le seul vrai Dieu, que nous devons l'aimer toujours puisque lui seul est notre Père; nous espérons recevoir de lui de plus grands biens et plus de science, parce qu'il est bon, que ses richesses sont infinies, son règne sans fin et ses enseignements sans terme » (1). Le Dieu véritable est à la fois le Créateur et le Père céleste. « Songez donc, 6 vous qui forgez de telles fables, que lui seul est appelé Dieu et Père, ce qu'il est véritablement, celui que vous nommez Démiurge; les Écritures connaissent ce seul Dieu, le Seigneur déclare que lui seul est son propre Père et qu’il n’en connaît point d'autre comme nous le montrerons par ses paroles » (2). Vouloir expliquer l’origine de Dieu, du Verbe, de la Vie, c'est une folie et un aveuglement qui proviennent de ce que les gnostiques ne veulent réserver à Dieu aucune science : haec autem caecitas et stultiloquium inde provenit vobis, quod nihil Deo reservetis HS 4).
Il y a donc une cause première, inexplicable et suprême, de tout ce aui existe, cette cause est Dieu, le Père de Jésus-Christ qui a tout créé par le moyen de son Verbe. « Lorsque toutes les Écritures, les Prophètes et les Évangiles, ouvertement, sans
(1) Semper enim fides, quae est ad magistrum nostrum permanet firma, asseverans nobis quoniam solus vere Deus, et ut diligamus eum vere semper, quoniam ipse solus Pater; et speremus subinde plus aliquid accipere, et discere a Deo, quia bonus est et divitias habens indeterminabiles et regnum sine fine et disciplinam immensam (II, 2852):
(2) Cogitate enim, o omnes qui talia adinvenitis, quum ipse solus Pater Deus dicatur, qui et vere est, quem vos Demiurgum dicitis; sed et quum Scripturae hunc solum sciant Deum, sed et quum Dominus hunc solum confitétur proprium Patrem et alterum nesciat, sicut ex ipsis ejus verbis ostendemus (II, 28, 4): 3
équivoque et de façon à être compris de tous, bien que tous ne croient pas, proclament un seul Dieu, à l’exclusion de tout autre, qui a tout créé par son Verbe, les choses visibles et les invisibles, ce qui est dans les cieux, sur la terre, dans les eaux et sous la terre, comme nous l'avons montré par les paroles mêmes de l'Écriture sainte; lorsque la création dont nous faisons partie atteste elle-même par le spectacle qu’elle nous présente qu’un seul est son auteur et son directeur; combien paraissent stupides et obtus ceux qui ferment les yeux à une si lumineuse évidence, ne veulent pas voir la claire vérité, mais se violentant eux-mêmes pensent, à l’aide de fictions embrouillées, avoir trouvé chacun un Dieu de sa façon » (1). Il est juste et sage de passer de la création au Créateur comme à la cause unique et suprême : d’ailleurs l'humanité pour peu qu’elle suive la raison, reconnaît Dieu comme le Seigneur de toutes choses : nus Deus omnium Dominus (II, 6, 1}. En agissant ainsi, nous aurons le véritable fondement et la règle sûre de la connaissance de Dieu. Ceux qui essaient d’aller plus loin suivent une fantaisie désordonnée, ils abandonnent le droit chemin pour tomber dans l’impiété et dans la folie.
A côté de Dieu, les gnostiques plaçaient une infinité mystérieuse, à la fois séjour et réunion des éons, le Plérôma. Ce Plérôma, assez mal défini, est à la fois un lieu et l’ensemble de la divinité. C’est un lieu ou une asssemblée, puisqu'on peut en sortir et y rentrer ; c’est aussi la totalité des êtres divins ou plutôt des manifestations de l’être divin.
Irénée s'empare de ce terme que les gnostiques avaient peut-
(1) Quum ïtaque universae Scripturae, et prophetiae et evangelia, in aperto et sine ambiguitate et similiter ab omnibus audiri possint, etsi non omnes credunt; unum et solum Deum, ad excludendo alios, praedicent omnia fecisse per Verbum suum, sive visibilia sive invisibilia sive caelestia sive terrena sive aquatilia sive subterranea, sicut demonstravimus ex ipsis Scripturarum dictionibus; et ipsa autem creatura, in qua sumus, per ea, quae in aspectum veniunt, hoc ipsum testante, unum esse qui eam fecerit et regat : valde hebetes apparebunt, qui ad tam lucidam adapertionem caecutiunt oculos, et nolunt videre lumen praedicationis; sed constringunt semetipsos et per tenebrosas parabolarum absolutiones unusquisque corum proprium putat invenisse Deum (II, 27, 2).