PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER
imperfections humaines, aboutissent à une divinité pauvre et insuffisante qui se tourmente pour acquérir les biens dont elle est dépourvue. Les gnostiques introduisaient au sein de leur Plérôma une sorte d’indigence, le soupir vers la perfection ; de ce besoin résultaient des! transformations qui faisaient ressembler leur théologie à une mythologie (II, 14 et 18). Irénée leur oppose la divinité une, parfaite, exempte de vide, de crainte, de besoin, la divinité qui se résume dans le mot plénitude.
On peut demander comment cet être infini qui est plénitude et perfection, entre en relations avec des êtres finis, pauvres et imparfaits. N'est-ce pas établir une infranchissable séparation entre l’homme et Dieu que d’exalter la dignité divine? Les gnostiques croyaient à un Dieu transcendant; pour le rapprocher de l’homme, ils imaginaient toute la série des éons. Irénée croit bien à un Dieu transcendant, mais il affirme en même temps son immanence ; ce Dieu, sans se confondre avec la création, la supporte et la dirige après l'avoir tirée du néant.
Si l’humanité est pauvre et imparfaite, si le mal existe dans le monde, on n'en peut tirer aucune conclusion contre la perfection ou la bonté divine. La création participe à la perfection de son auteur, l'homme seul par sa désobéissance est responsable du mal qui nous entoure. L'homme appelé à la perfection n’y arrive que par un bon usage de sa liberté, l’abus de cette liberté a introduit le mal dans le monde. Le désordre est à rejeter sur l'homme et non sur Dieu. D'ailleurs, cette imperfection de l'homme et le mal attaché à sa race sont une preuve de la bonté divine qui a voulu appeler à la vie des créatures libres ; elle est en même temps un témoignage de sa sagesse qui choisit le seul chemin possible du progrès vers la perfection (IV, 38).
L'erreur des gnostiques touchant la divinité s'explique en partie par l'application à Dieu des qualités et des défauts de lhomme. De même que le besoin de combler l'intervalle entre le Dieu infini et la créature finie leur a fait inventer le système des éons, de même, le besoin d’avoir un Dieu compréhensible leur a fait transporter sur Dieu une manière de voir et une manière de penser tout humaines. C’est un pur anthropomorphisme. Si les dieux de la Grèce n'étaient que des hommes idéalisés, la divinité gnostique pense et agit comme l'humanité;
c'est pourtant un abus de parler de Dieu comme de Phomme, de prêter à Dieu les passions, les affections et les sentiments de l’homme sans y apporter aucune restriction.
L'émanatisme est combattu par Irénée non moins que l'anthropomorphisme. Si l'homme reste un, malgré les phases de son développement et la diversité des opérations de son esprit, s’il est conscient de cette unité, c’est encore bien plus vrai de Dieu qui est un être simple, tout entier lui-même en tout temps; toute séparation qu'on tenterait d'établir à l'intérieur de sa personne, toute distinction entre ses activités serait irrationnelle. En parlant de Dieu, il faut se rappeler que les mystères de sa perfection ne sauraient être racontés par l’homme (IT, 13, 4). Nous pouvons partir des facultés humaines en supprimant toute limite et en les élevant à une puissance infinie (via eminentiae), mais en nous souvenant que Dieu est distinct du monde, élevé au-dessus de lui et par conséquent très différent (via negationis).
Dieu est libre (II, 5, 4) sa liberté apparaît dans la création et dans sa relation avec le monde. La liberté de Dieu peut se comprendre par analogie avec la liberté humaine; elle est la plus haute, la plus grande, la plus dépourvue de limites qui se puisse imaginer. Pour montrer l'étendue de la liberté divine Irénée déclare que Dieu peut détruire l'âme (IT, 34, 3 et 4), qu'il peut se faire voir aux hommes (IV, 20, 5), qu’il peut donner à l’homme la connaissance totale de la divinité; et cependant l’immortalité de l'âme, l'incapacité de l’homme à connaître et à contempler la divinité sont des convictions chez lui élevées à la hauteur d’axiomes.
Pour mieux affirmer la liberté divine, il enseigne que la création du monde ne provient pas d'un besoin intérieur, d’une sorte de nécessité. Tout se ramene à la volonté: Principari enim debet in omnibus et dominari voluntas Dei; reliqua omnia huic cedere et subdita esse et in servitium dedita (IX, 34, 4).
Irénée, s'approprie (IV, 4, 2) un passage dela Sapience (XI, 21) d'après lequel Dieu a fait le monde avec ordre et mesure. Il serait assez facile de tirer de là un ordre du monde se rapprochant de notre conception moderne de l’univers: ce serait lui donner une portée qu’il n’a ni dans le texte, ni dans la citation.