PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il
Le Verbe a agi comme révélateur dans l’ancienne alliance, il a fait connaître le vrai Dieu à Abraham, il a fait parler Siméon au nom des. patriarches leur prêtant ainsi une voix bien des siècles plus tard ; ceux qui ont prophétisé ne l'ont fait que par le moyen du Christ : omnes, qui ab initio cognitum habuerunt Deum et adventum Christi prophetaverunt, revelationem acceperunt ab ipso Filio (IV, 7, 2).
Existe-t-il une révélation universelle, s'adressant aussi aux païens, comme l’admet Clément d'Alexandrie d’après lequel le Logos a été l’éducateur de l'humanité, enseignant les Juifs au moyen de !a loi mosaïque et les Grecs par la philosophie ? I] le semble bien, quoique ce point demeure un peu indécis, le Verbe glorifie le Père aux yeux du génre humain: ostenderit humano generi (IV, 20,7).
Quoique la révélation divine dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament soit identique quant à son principe, elle n’y porte pourtant pas le même caractère, on n’y voit pas apparaître les mêmes côtés de la divinité. Dans la révélation adressée aux prophètes, Dieu se fait connaître comme le Saint, celui dont la colère consume et détruit, c’est le Dieu du Sinaï; l'apparition du Verbe incarné inaugure une ère de bienveillance et de pardon (IV, 20, 10). La révélation apportée par Jésus-Christ, quoique unique et parfaite, ne fait que continuer en la couronnant celle de l'Ancien Testament ; bien loin d'être l’œuvre d’un être inférieur, ange où démiurge, celle-ci résulte de l’activité du Logos qui agissait sourdement, d’une manière préparatoire par les visions prophétiques et les dons célestes, et sous des formes variées : Verbum non in una figura nec in uno charactere videbatur videntibus eum (IV, 20, 11).
Unité dans le principe, diversité dans les formes, différence dans le degré d'inspiration et par conséquent de révélation, voilà ce qu’affirme [rénée et sa notion de Dieu s’en trouve fortifiée. Il y a un seul Dieu, créateur et rédempteur, un seul révélateur dans l’ancienne et dans la nouvelle alliance, un seul et même Logos qui crée, qui sauve et fait connaître à l'humanité le Dieu dont, sans lui, l’essence demeurerait inaccessible. Le Logos divin emploie des instruments dans l'ancienne économie, il inspire les hommes de Dieu, patriarches et prophètes, il
apparaît d’une façon mystérieuse à Moïse, à Élie, à Ézéchiel, il est avec les trois jeunes Hébreux dans la fournaise. Par ces apparitions provisoires, le Verbe exerce une action éducatrice, pédagogique; par les discours des prophètes et la vie des patriarches, il accoutumait l'humanité à obéir à Dieu (IV, 21, 3). Il est l'organe nécessaire de la révélation, sans lui nous ne savons rien de Dieu : Patrem quidem invisibilem et indeterminabilem, quantum ad nos est, cognoscit suum ipsius Verbum.… Agnitio enim Patris est Filii manifestatio : omnia enim per Verbum manifestantur (IV, 6, 3). Aucune distinction n’est établie entre le Verbe et Jésus-Christ qui sont une seule et même personne : revelaverit enim non solum in futurum dictum est, quasi tunc inceperit Verbum manifestare Patrem, quum de Maria natus ; sed communiter per totum tempus positum est (IV, 6, 7); Jésus-Christ est le révélateur de l’ancienne alliance aussi bien que de la nouvelle, cf. III, 6, 1 à 4.
Les enseignements qui précèdent sont tournés aussi bien contre l’ébionisme que contre le gnosticisme. Si la seconde de ces hérésies rabaïissait le Dieu de l’Ancien Testament et portait atteinte à la réalité de la personne de Jésus-Christ, l'ébionisme dépouillait cette personne de son élément céleste, de toute participation à la vie divine; Irénée en montrant le Fils comme le révélateur unique du Père en faisait également le seul chemin qui conduise à Dieu.
En montrant le Verbe à l’œuvre avant comme après Jésus- Christ, en soudant si étroitement la révélation dans l’ancienne alliance à la révélation dans la nouvelle, en les distinguant tout au plus en intensité, [rénée oublie ou efface l'opposition qu'établit saint Paul entre la loi et la grâce. Si le Logos travaille si efficacement dans l'humanité avant Jésus-Christ, la loi et l'Évangile sont, autant dire, sur le même pied, la différence entre eux est tellement atténuée qu'elle disparaît. Par là, Irénée s'éloigne notablement du paulinisme, ce qui est bien dans le courant de son époque. Justin Martyr, Clément d'Alexandrie et Origène ont; encore plus que lui, enseigné une sorte de révélation naturelle antérieure et extérieure au christianisme.