PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III
Irénée a l'idée singulière de trouver le symbole des trois personnes divines dans les espions envoyés par Josué, pour reconnaître Jéricho et ses environs, et reçus par Rahab. Le récit biblique (Josué IT) nous dit qu'ils étaient deux, notre auteur en suppose trois, sans douté par inadvertance, et ajoute que ces trois hommes représentent le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Raab... suscepit autem tres speculatores, qui speculabantur universam terram, et apud se abscondit, Patrem scilicet et Filium cum Spiritu sancto (IV, 20, 12). Il s’agit ici de personnes différentes, unies dans l'exécution d'un même dessein, y concourant selon leurs forces, du reste absolument distinctes l’une de l'autre. II ne conviendrait pas de tirer d’une simple comparaison des conséquences trop lointaines, mais un autre passage existe, plus décisif, qui assigne à chacune des personnes divines sa tâche et détermine son caractère : vod pèv Ilatods ed0oxodvros xa? xehsdovtos, Toù ÔE Yiod moiosovzoç ai Ônpriovoyodvros, Toù 0e Ilvespuaros roépovros xai abéovroc (IV, 38, 3); le Père décide, le Fils exécute, le saint Esprit met à l’œuvre divine son empreinte définitive. Ce passage important vise le développement religieux de l’homme et de l'humanité; il s'agit de la marche vers la perfection.
Les personnes divines apparaissent donc nettement dessinées, on aperçoit une tendance à établir leurs rapports réciproques, bien que cette tendance ne soit pas clairement exprimée. Il n'est pas téméraire de, croire que si Irénée avait été plus loin, s'il avait cherché à donner à sa pensée une forme plus précise, il serait arrivé, comme Tertullien, à une Trinité économique, tant à cause de son tour d'esprit qu’à cause de sa préoccupation surtout religieuse, En résumant l’histoire divine, il s'exprime ainsi: Sic igitur manifestabatur Deus : per omnia enim haec Deus Pater ostenditur, Spiritu quidem operante, Filio vero ministrante, Patre vero comprobante, homine vero consummato ad salutem (IV, 20, 6). Le but de toutes ces manifestations n’est autre que le salut de l’homme. Il dit encore : Super omnia quidem Pater, et ipse est caput Christi; per omnia autem Verbum, et ipse est caput Ecclesiae; in omnibus autem nobis Spirttus, et ipse est aqua viva (V, 18, 2). Les personnes divines sont ici énumérées en vue de l'action salutaire dans l'humanité et en
vue de l'organisation de l’Église, il n’est point parlé de leurs rapports réciproques, de ce qui les sépare ou les unit; nous voyons un désir très accentué d'employer dans un but religieux les données du Nouveau Testament, les indications précises de la théologie postérieure sont complètement absentes. Certains Passages, et notamment le dernier cité, sont tout imprégnés de la théologie de Paul dans l'épitre aux Éphésiens.