L'ÉLOIGNEMENT DE DIEU OÙ LE PÉCHÉ
Le problème de la liberté entraîne celui du péché. Le péché tient une place fort restreinte dans l'exposition d’Irénée. Ilne le mentionne qu’en passant, ce sujet n’est traité nulle part d'une façon un peu complète. À poser les questions : le péché est-il un acte individuel ou une série d’actes individuels? est-il un état héréditaire, un penchant inné fortifié par la vie quotidienne? est-il nature ou acte? est-il une phase nécessaire du développement de l’homme? on risque de ne pas obtenir de réponse.
Encore ici il sera bon d’aller voir ce qui se passe chez l’adversaire. Les gnostiques faisaient au péché une place très réduite dans leurs systèmes. Les Ophites considéraient le premier péché comme l’affranchissement du Démiurge, ([, 30, 7). En général, l'attitude des gnostiques vis-à-vis du récit de la chute était déterminée par leur attitude vis-à-vis de l’Ancien Testament et l’on sait qu’ils ne professaient pour ce recueil qu’une considération fort limitée.
Les Pères de l'Église considèrent le péché comme un mal universel, prenant son origine en Adam et infectant toute sa race. Ils partent du récit de la Genèse et ce récit leur fournit l’explication du mal régnant dans le monde. De même pour Irénée, le tentateur a fait tomber nos premiers parents dans la désobéissance, la désobéissance étant suivie de mort, ils sont devenus les débiteurs de la mort, debitores mortis (V, 53, 1 et 2).
Dans quelle relation se trouvent les autres hommes à l'égard d'Adam et quelle est leur position vis-à-vis du péché? Il n'est pas possible que la faute du premier homme soit pour eux sans
conséquence, la solidarité, l'unité de l’espèce s'y oppose, et pourtant l'homme conserve sa liberté, il en jouit tellement que, d'après certains passages, elle semble n'avoir pas été amoindrie par la chute, l’homme demeurant également libre de faire le bien comme de faire le mal: omnes ejusdem sunt naturae, et potentes retinere et operari bonum, et potentes rursum amittere id et non facere (IV,37, 2). Cette accentuation de la liberté actuelle a évidemment pour but d'établir fortement la responsabilité de l’homme, de tous les hommes, en opposition à l’enseignement gnostique touchant les hyliques, les psychiques et les pneumatiques ; tous sont susceptibles de choisir entre le bien et le mal dans la plénitude de la liberté. Logiquement, cette thèse ne s’accorde guère avec celle qui est indiquée dans le chapitre précédent concernant la ressemblance divine. Si nous demeurons sur le terrain du péché, la question se pose ainsi : le péché est-il héréditaire, est-il individuel, ou est-il à la fois héréditaire et individuel ?
On pourrait croire qu'Irénée a soutenu tantôt l'un, tantôt l’autre de ces points de vue. Lorsqu'il parle de la liberté morale, il la considère comme intacte, ii semble qu'elle n'ait subi aucun dommage du fait de la chute; quand il parle d'Adam et du lien de solidarité qui lui unit l'humanité il déclare que nous avons été emmenés captifs en la personne d'Adam : qui (inimicus) in initio in Adam captivos duxerat nos (V, 21, 1}. Toute captivité porte nécessairement atteinte à la liberté.
On pourrait trouver sinon une explication satisfaisante, du moins une tentative d'explication dans le passage suivant : Quoniam enim in initio homini suasit (apostata angelus) transgredi praeceptum factoris, ideo eum habuit in sua potestate ; potestas autem ejus est transgressio et apostasia, et his colligavit hominem; per hominem ipsum iterum oportebat victum eum contrario colligarti tisdem vinculis, quibus alligavit hominem, ut homo solutus revertatur ad suum Dominum, illi vincula relinquens, per quem ipse fuerat alligatus, id est transgressionem (V, 21,3). L'homme est enchaîné par le démon, mais il se trouve un homme, Jésus-Christ, qui, plus fort que le séducteur, rompt les liens dont Satan a chargé la race humaine. Seulement, [rénée ne distingue pas ici entre l'homme naturel et l'homme