EXAMEN DES DOCTRINES ADVERSES
Irénée retient fermement l'humanité de Christ, à l'encontre des gnostiques docètes, et sa divinité, à l'encontre des ébionites. J1 n’est pas guidé par des raisons spéculatives ou d'ordre intellectuel, mais uniquement par des raisons pratiques. Il veut sauvegarder avant tout la possibilité et la réalité du salut; or, le salut n’est possible et réel qu'avec un Christ qui appartienne à la fois à la divinité et à l'humanité. Sa sotériologie détermine sa christologie.
La tendance ébionite lui paraît rabaïsser le christianisme. Elle méconnaît ce qu'il a de nouveau et de grand, elle détruit son caractère essentiel. En niant l'incarnation, elle le réduit à n'être qu'un prolongement du judaïsme; du moment qu’il n’apparaît plus comme l’œuvre du Verbe de Dieu, il tombe au rang des religions humaines et non révélées. Entre autres hérésies, les ébionites rejetaient la naissance miraculeuse : ÆEbionaer ex Joseph generatum eum (Jesum) dicunt : où "EGiwvatot, ë&ë Tuoñg aûrTov yesyevvñobar oacxovat (IT, 21, 1). Vans autem et Ebionaei, unitionem Dei et hominis per fidem non recipientes in suam animam, sed in veteri generationis perseverantes fermento : neque intelligere volentes, quoniam Spiritus sanctus advenit in Mariam, et virtus altissimi obumbravit eam : quapropter et quod generatum est, sanctum est, et filius altissimi Dei Patris omnium, qui operatus est incarnationem ejus et novam ostendit generationem {V, 1, 3).
L'ébionisme paraît dangereux à [rénée parce qu’il rend Jésus incapable de remplir le rôle d'intermédiaire entre Dieu et l’homme. Ses pieds sont bien sur la terre, maïs sa tête n’atteint
pas le ciel, il est découronné : Judicabit autem et Ebionitas : quomodo possunt salvari, nisi Deus est qui salutem illorum super terram operatus est? Et quomodo homo transiet in Deum, si non Deus in hominem ? ’Avangueï de al rods Ebiwvous * rw dovarat cwbñvar, ei pi 6 eds Dv Tv owrnolay 20Tov rt Vis ÉpyazsdpevOs ; À TS 4y0owros yuphae ei Dedv, ei pr 6 Deds Zywowôn sis äv0ownov (IV, 33, 4).
Si les Ébionites regardent Jésus comme un fils d'homme, le plus éminent, grand entre tous les prophètes, Irénée voit chez lui un autre élément, un aliquid divinum nécessaire pour l'œuvre de la rédemption. Quomodo possunt salvari homines : comment peut-on être sauvé? Voila sa grande préoccupation, bien digne d'un évêque théologien. Les systèmes dogmatiques qu'il combat rendent impossible toute réponse satisfaisante au besoin qui remplit sa conscience et son cœur : quomodo homo transiet in Deum, si non Deus in hominem ?
Par contre, les ébionites se rattachent au grand courant de la tradition chrétienne en ce qui concerne les origines : Qui autem dicuntur Ebionaei consentiunt quidem mundum a Deo factum (1, 26, 2); ils ne sont pas hérétiques concernant l’ancienne alliance, mais seulement concernant la nouvelle, tant pour la persone de Christ que pour le Nouveau Testament : ea autem, quae sunt erga Dominum, consimiliter (1) ut Cerinthus et Carpocrates opinantur. Solo autem eo, quod est secundum Matthaeum, evangelio utuntur et apostolum Paulum recusant, apostatam eum legis dicentes (1, 26, 2).
Ces gens sont moins que judaïsants, ce sont des Juifs teintés de christianisme qui adoptent des idées bizarres concernant la prophétie, pratiquent la circoncision, conservent les ordonnances mosaïques et tiennent Jérusalem pour la capitale religieuse du monde entier. Ils retournent à un point de vue antérieur au christianisme, à un degré inférieur du développement religieux, ce ne sont pas des retardataires mais des rétrogrades pour lesquels l'apparition du Christ n'est qu'une insignifiante parenthèse qui ne change pas le cours de l’histoire religieuse du monde.
(1) Avec certains critiques je lis consimiliter au lieu de non similiter, cette leçon me paraissant ressortir logiquement du contexte.