TROISIÈME PARTIE, — CHAPITRE PREMIER
Il y avait dans la tendance ébionite un sérieux danger pour le christianisme, un mélange de rationalisme, de moralisme et d'esprit légal : en considérant le Christ comme le fils de Joseph, elle rejetait sa divinité ce qui, aux yeux d'Irénée, constitue une diminutio capitis; en rejetant l’enseignement de Paul, elle retombait sous le régime de la loi mosaïque. Irénée voit dans cette doctrine un appauvrissement, pour ne pas dire une négation de l'Evangile dans son chef, Jésus-Christ, et dans ses conséquences, la vie nouvelle qui découle de sa personne et de son œuvre.
L'ébionisme était l'un des dangers qui menaçaient l'Eglise, il fallait le combattre en tant qu’erreur plutôt qu’à cause du nombre de ses partisans ; le grand péril ne se trouvait pas dans cette doctrine maigre, pauvre et insuffisante, toute tournée vers le passé, et. qui avait pour principal caractère de retrécir et de mutiler l'Évangile ; le grand péril se trouvait dans une exubérance d'imaginations philosophiques, dans l'alliage de spéculations paiennes et d'éléments chrétiens. Il y avait là une formation jeune, hardie, pleine d’activité et qui pouvait conquérir l'avenir. Ce n'était pas le judaïsme qui risquait de submerger l'Eglise à la fin du second siècle, c'était le paganisme, pour la doctrine de Christ comme pour le reste. Aussi les passages où Irénée combat la christologie gnostique sont-ils infiniment plus nombreux que ceux où il prend à partie la christologie ébionite.
L'ébionisme fait descendre Jésus-Christ sur la terre, le ramène dans le rang et lui enlève sa couronne ; avec le gnosticisme, il perd pied et quitte le sol ferme de l'histoire, sa personne se déchire en deux êtres juxtaposés qui se dissocient après avoir été unis pendant un certain temps, autant dire qu’elle perd toute réalité et s'évanouit.
Les ramifications de la christologie gnostique présentent de grosses différences mais possèdent toutes ce caractère commun, d'ignorer ou de nier l'humanité vraie du Sauveur.
Le Christ de Dieu s’unit à l'homme Jésus pour un certain temps, dans de certaines circonstances, mais jamais cet être composé n'est un représentant de notre race, appartenant par toutes ses fibres à l'humanité, chair de sa chair et os de ses os:
Irénée est à coup sûr bien éloigné de la conception moderne de la personne de Jésus qui reconnaît son caractère divin dans
sa sainteté parfaite, mais il retient de toutes ses forces l'humanité du Verbe de Dieu. Si, contre les Ebionites, il relève la dignité unique au Fils de Dieu, contre les gnostiques, il relève le sérieux, la profonde réalité de l'humanité du Fils de l'homme.
Pour parer à ce double danger qui vient de gauche et de droite, pour embrasser la vérité chrétienne dans son ampleur et dans sa richesse, pour n'en perdre aucun élément, pour répondre à la fois aux besoins de la conscience et aux exigences de la pensée. [Irénée se réfugie dans la doctrine de l’incarnation. Elle résume sa christologie.