ORIGINE ET NATURE DU CHRIST
L'incarnation unit indissolublement les deux termes en présence : humanité et divinité. L’humanité est saisie dans son ensemble et, suivant la théorie de la récapitulation, ramassée dans un seul exemplaire qui est la personne du fils de Marie.
Le second de ces termes, la divinité, est plus mystérieux, bien plus insaisissable au point de vue dialectique. La première prédication chrétienne disait : Jésus est le Messie promis : c’est le thème que développent les discours de Pierre au commencement du livre des Actes ; Paul a remplacé le terme de Messie par celui de Seigneur, xiotos, et comme xos désigne Dieu dans l'Ancien Testament, on s’achemina insensiblement vers la notion suivante : Jésus est le Fils de Dieu.
On reconnaissait donc un élément supérieur, divin, dans la personne de Jésus ; avec lui, la divinité vient habiter dans l'humanité, mais comment expliquer ses origines célestes et quels éléments de la divinité lui attribuer ?
Il est peu probable qu'Irénée se soit posé ces questions. Il avait devant lui la doctrine du Logos. Sans examiner ce que valait cette doctrine au point de vue chrétien, sans rechercher ce que recouvrait exactement ce mot, ni quelle était son origine, il l’applique à Jésus-Christ. En ce faisant, il se montre bien dans le courant de la tradition chrétienne du second siècle avec Jgnace, Justin Martyr et Clément d'Alexandrie.
Le Verbe de Dieu, Aéy0s 6:05, s’est incarné, Jésus-Christ est sa manifestation terrestre. La christologie d’Irénée est ici plus johannique que paulinienne. Il ne va pas, comme l’apôtre des Gentils, du Christ historique au Christ glorifié; il voit
le Verbe de Dieu revêtant la nature humaine. Sur ce point, et par exception semble-t-il, Irénée n'emploie pas la méthode inductive, il développe une donnée transcendante. Le Verbe de Dieu quitte les hauteurs du ciel pour s'envelopper d'une chair humaine dans le sein de Marie.
Telle est donc l’origine de Jésus-Christ. Le Fils de Dieu, existant auprès du Père, s’est incarné ; ce Fils de Dieu est aussi le Verbe de Dieu qui autrefois agissait déjà dans l'humanité : Zn principio Verbum exsistens apud Deum, per quem omnia facta sunt, qui et semper aderat generi humano, hunc in novissimis temporibus Secundum praefinitum tempus a Patre, unitum suo plasmati, passibilem hominem factum (NI, 18, 1).
Le même Verbe qui était à l’œuvre avant la naissance de Jésus-Christ sous l’ancienne alliance, continue son action avec Jésus-Christ sous la nouvelle alliance, sans qu’il se produise de divergence ou d'interruption. L'on pourrait presque dire, en lisant certains passages, que le Verbe est la substance et Jésus l'accident, pour employer la langue des scolastiques, tellement que c’est le Verbe lui-même qui adresse vocation aux apôtres et parcourt les campagnes de la Gaïilée : Arxxiws Ôë 2? oi *Arossoho!.….. xarahimôvres tù mhoïoy xx) Tv matéoa, 4koloSGouv <@ Adyw (IV, 5, 4).
Irénée identifie donc le Verbe de Dieu et Jésus-Christ : Est autem hic Verbum ejus, Dominus noster Jesus-Christus, qui novissimis temporibus homo in hominibus factus est (IV, 20, 4); le Verbe annonçait sa venue par le moyen des prophètes : prophetae ab eodem Verbo propheticum accipientes charisma, praedicaverunt ejus secundum carnem adventum (IV, 20, 4).
Les origines premières du Sauveur sont auprès de Dieu. Le Verbe antérieur au monde, instrument de la Création au même titre que l'Esprit saint, présent dans l'humanité sous l’ancienne alliance, exerçant son activité par le moyen des prophètes, a revêtu une enveloppe humaine, il a pris un corps, s'est incarné et est devenu Jésus-Christ. C’est là, et nulle part ailleurs, qu'il faut chercher la racine de sa mystérieuse personne.
Irénée relève énergiquement l'humanité du Christ, il y tient sans fléchir, mais le principe de son être plonge plus profond que l'humanité et est en dehors du temps, il se trouve dans l'éternité et atteint jusqu’à Dieu.