TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
I ne serait pas difficile, en poussant ces affirmations à l’extréme, de les amener à se contredire logiquement; elles s'unissaient fort bien dans la conscience religieuse de celui dont nous étudions la pensée; suivant une formule célèbre, il retenait fortement les deux bouts de la'chaïne bien qu'il ne nous ait pas montré et qu’il n'ait certainement pas vu les anneaux intermédiaires,
La difficulté qui n'existait pas pour Irénée devait tourmenter les générations suivantes; l’on sait à quelles luttes a donné lieu plus tard le problème des deux natures en Christ, problème qui a fait surgir la discussion touchant les deux volontés.
Trouve-t-on chez lui, non pas un exposé, mais un pressentiment de ce problème qui a troublé la chrétienté? Pour le voir apparaître, il n'yavait qu'à prolonger les lignes déjà posées : le Verbe de Dieu s’est incarné, il est apparu dans l'humanité, nous le reconnaissons dans la personne historique de Jésus-Christ. Jésus-Christ a-t-il une nature divine? a-t-il une nature humaine ? participe-t-l à l’une et à l’autre, dans quelle mesure et quels sont alors les rapports de ces deux natures entre elles? Voilà tout le problème christologique.
Ici encore, comme toujours et partout, Irénée a été conduit par son sens religieux, plutôt que par des considérations théoriques. Il a fait de la théologie contre les ébionites et les gnostiques comme il en aurait fait plus tard contre les monophysites ou d’autres hérétiques. Cependant il était impossible d’en rester là. Du moment que l'Église, par l'organe de ses docteurs, reconpaissait deux natures en Christ, il fallait montrer comment l'élément divin et l'élément humain pouvaient se concilier ; il fallait rendre leur union accessible à la pensée.
Le gnosticisme et l’ébionisme s'étaient tirés de la difficulté fort simplement, par la suppression de celui des termes qui ne cadrait pas avec leur sysième. Irénée ne veut pas de la suppression et n'essaie guère de donner une explication.
L'esprit éprouve une grande difficulté à se représenter la parfaite union de la nature divine avec la nature humaine. Les Alexandrins ont considéré le Logos comme animant la personne de Jésus. Le Logos est ainsi substitué à l’âme humaine. Le gnosticisme obligea les docteurs de la grande Église à reconnaître
aussi une âme humaine chez le Christ, sous peine de tomber dans l’hérésie docète.
Tertullien croit à une troisième nature qui résulte du mélange des deux autres (adv. Prax, c. 27). Justin Martyr admet trois éléments en Jésus-Christ, le Verbe, l’âme et le corps (Apol. IT, 10). La théorie d’Apollinaire de Laodicée est demeurée célèbre ; s’emparant de la psychologie platonicienne qui reconnaît dans l'homme l'âme raisonnable, voës, l'âme vitale, dy#, et le corps, sua, il enseigna que Jésus avait reçu de Marie le corps et l’âme vitale, et de Dieu le Verbe qui avait pris chez lui la place de l'âme raisonnable ou vods. Irénée qui admet si pleinement lhumanité du Sauveur, lui reconnaît-il aussi une âme humaine?
L'homme naturel se compose de deux éléments, le corps et l’âme ou l'esprit, souffle de vie. Puisque l’incarnation est parfaite, totale, le Verbe de Dieu accepte, avec la chair, l’âme ou l'esprit de l'homme. En entrant dans la lignée d'Adam, le Christ revêt toute la nature humaine et par conséquent une âme humaine.
Bien que cette conséquence soit dans la ligne de son raisonnement, elle n’est exprimée nulle part. Il ne distingue pas entre le Logos et l’âme du Sauveur. Lui qui prend soin d'ajouter l'Esprit, red, aux deux composants de l’homme naturel, corps et âme ou esprit, ne parle point de l’âme, anima ou Wyr, de la personne du Christ. Elle est passée sous silence. Il n’applique pas à la christologie les données de sa psychologie. Onse demande si le Verbe est le seul et unique principe directeur de la personne du Christ ou s’il s’y adjoint quelque chose de l’âme humaine : si, comme chez Tertullien, il y a fusion de la nature humaine et de la nature divine. Il est impossible de ne pas constater un certain flottement ou au moins des idées assez confuses; les distinctions si précises que devaient établir les théologiens postérieurs ne sont pas soupçonnées.
Irénée prend un chemin différent, meilleur aussi, pour montrer l’union de l'humanité et de la divinité en Jésus-Christ. Il ne s'engage pas dans les sentiers broussailleux et inextricables, on la bien vu par la suite, de l'union des deux natures. Il voit en Christ la rénovation, en même temps que la récapitulation, de la race humaine. Bien qu’il emploie les mots adunitio, com-