ACTIVITÉ DE LA PENSÉE RELIGIEUSE
Elle est représentée surtout par trois noms qui brillent du plus vif éclat : Clément d'Alexandrie, Tertullien et Irénée. Il y aurait injustice à ne pas citer aussi Justin Martyr, bien qu'il soit un peu antérieur aux précédents. Ces trois colonnes surgissent l’une des églises d'Égypte, l’autre des églises du nord de l'Afrique, la troisième de l'Église des Gaules; elles supportent la chrétienté d'Orient, d'Afrique et d'Occident.
Au milieu du second siècle, les opinions et les points de vue les plus divers se heurtaient dans le monde. Le christianisme se présentait comme la puissance spirituelle capable de répondre aux besoins religieux et moraux de l'humanité incertaine et désorientée, les penseurs et les philosophes se tournaient avec curiosité vers lui. L'importance de la nouvelle religion, sa valeur, sa destinée, son influence sur l'humanité; les problèmes concernant Dieu, sa relation avec le monde, sa révélation, toutes ces questions tourmentaient les âmes sérieuses de cette époque et plusieurs ressentaient à l'égard du christianisme un mystérieux attrait. On l'a justement remarqué, c'est à ce moment qu'un changement capital commence à se produire dans l'Eglise : des philosophes et des lettrés deviennent chrétiens, la nature des écrits religieux va changer. Jusqu’alors ils étaient tout populaires, ils vont devenir savants. Les écrivains ecclésiastiques rivalisèrent avec les écrivains païens.
Les docteurs chrétiens ayant passé par les écoles de philosophie apporteront leurs habitudes d’esprit dans l’examen de la religion nouvelle; pour se l’assimiler ils la couleront dans le
moule de leur pensée, pour la défendre ils emploieront les armes intellectuelles de leur époque. Nous voyons poindre l’aurore des spéculations théologiques qui remplirent les siècles suivants, nous voyons se former le courant de pensée religieuse qui aboutira à la convocation des grands conciles et qui trouvera son expression dans les formules de Nicée, d'Éphèse et de Chalcédoine.
Pour le moment, nous en sommes encore aux apologies, il suffit de rappeler les noms d'Aristide, de Justin, de Tatien, d’Athénagore, de Théophile d'Antioche, mais un docteur chrétien, s’il tient dans une main une épée n’a jamais laissé l’autre inerte ou oisive, regardez d’un peu près et vous verrez que même au plus fort de la lutte il n'est pas muni seulement du glaive pour combattre, mais aussi de la truelle pour édifier.
Ce double caractère se révèle hautement chez les trois auteurs dont les noms sont cités plus haut. Ils défendent le christianisme au dehors contre l'opinion publique païenne qui est défavorable ou hostile, ils le défendent au dedans contre l'hérésie menaçant ou altérant la vérité religieuse; en même temps ils organisent le gouvernement de l'Église, son régime intérieur. Ils établissent son autorité ou plutôt ses autorités dans les différents domaines : la règle de foi pour ce qui est du dogme, la succession épiscopale pour ce qui est de la discipline, ils consacrent enfin le recueil sacré de la nouvelle alliance en enregistrant le canon du Nouveau-Testament.
Tous ces éléments d’une si capitale importance se trouvent chez [rénée et s’y croisent comme autant de fils pour former le tissu serré de sa vie et de son œuvre, ils en constituent le haut intérêt.
CHAPHRE SI
PROGRÈS DE L'ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE ET LUTTE CONTRE LES HÉRÉTIQUES
Le nombre des chrétiens, à la fin du n° siècle, s'était déjà tellement accru (cf. Tertullien, Apologétique XXXVII) que ceux-ci commençaient à sentir qu’ils ne formaient pas seulement une puissance morale mais qu’ils pouvaient compter pour quelque chose dans la direction des affaires publiques. L'avenir leur appartenait et pas seulement dans le domaine religieux. Ils n'étaient plus le petit troupeau qui, n’attendant rien de la terre, vit à part dans l'attente du retour du Maître. Le montanisme avait essayé de réagir contre cette manière de voir, il fut une tentative de ramener l'Église à sa pureté, à sa pauvreté et à sa simplicité primitives, mais le mouvement montaniste tomba dans l’illuminisme pour aboutir finalement à un échec.
L'Église de Jésus-Christ devient de plus en plus une institution qui s'établit en face des puissances de ce monde et avec qui la société civile doit compter. À mesure que le christianisme croît en nombre et en considération il est amené à se constituer à côté de l'État. Le système fédératif remplace le congrégationalisme. Sans doute, dès le commencement, les chrétiens étaient unis, ils formaient un corps, mais ceci n’était vrai que spirituellement parlant : les liens matériels, extérieurs, administratifs, existaient peu.
Bien des changements s'étaient produits depuis les débuts du christianisme. A l’origine, il s'était tenu éloigné du monde, s'appliquant à sauver les âmes, il avait tourné ses regards vers une fin qu’on croyait imminente. Ces caractères s'atténuèrent
petit à petit, à mesure qu'il grandissait une sorte de transaction se produisit entre lui et la société avoisinante, les contrastes devinrent de moins en moins tranchés. C’est une loi générale. Toute formation religieuse est beaucoup plus originale, beaucoup plus elle-même à ses débuts que lorsque plusieurs générations se sont écoulées. L’eau de la source est plus limpide que celle du cours d’eau parvenu dans la plaine. Un mouvement religieux perd en pureté et en intensité ce qu'il gagne en étendue ; s’il transforme les ânres qui s'y rattachent, ces nouveaux éléments ne laissent pas que d'apporter des tendances étrangères à l'esprit des origines.
Il se produisit au second siècle un retour offensif de l'esprit légal, mythologique et paien associé à un puissant besoin spéculatif, c’est le gnosticisme. Le gnosticisme a produit une floraison de systèmes théologiques dont la prodigieuse imagination et le débordement de fantaisie nous confondent. Avec ce mouvement le christianisme perdait son caractère de simplicité, de profondeur religieuse et de moralité pour devenir une philosophie compliquée et bizarre.
Contre le montanisme et le gnosticisme se sont élevés les gardiens de la tradition ecclésiastique; l’esprit conservateur qui distingue toute société organisée était aussi à l’œuvre dans l'Église, il intervint contre ceux qui voulaient en changer la constitution soit par un retour à feur idéal moral et spirituel, soit par une sorte d’accommodement avec la philosophie et le paganisme ambiants. De ces gardiens de la tradition ecclésiastique, Irénée est sans aucun doute le plus vigilant. Il est descendu dans l'arène poussé bien plus par les circonstances que par son tempérament. Mais ce pacifique était un pasteur d’âmes et en même temps un conducteur d'église. Il est devenu docteur à force d’être évêque; pour défendre son troupeau il a réfuté l’hérésie et exposé la saine doctrine. C'est à cette double tâche qu'est consacré son grand ouvrage : EAETXOZ KAI ANATPOIH THZ WEYAQNYMOY TNOSEQY, Les quelques fragments que nous ont transmis de plus les auteurs ecclésiastiques sont très peu considérables et n'ont pas d'importance pour la systématisation de sa doctrine.
L'archimandrite Karapet a découvert en décembre 1904 dans
la collection des manuscrits conservés à Erivan dans l’église de la Mère de Dieu, un traité d’'Irénée dont on ne connaissait jusqu'ici que le titre : EIZ EINAEIÆIN TOY AINOZTOAIKOY KHPYTMATOS. Il est mentionné par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 26. Traduit du texte arménien en allemand avec l'aide d'un collaborateur par le savant qui l’a découvert, il a été publié en 1907 par M. Harnack.
Ce traité a été composé après le grand ouvrage contre les hérétiques auquel il fait allusion. Il n'apporte point d’enrichissement à la pensée d’Irénée que nous avions déjà tout entière : destiné à affermir les fidèles, il expose les points principaux de la doctrine chrétienne et se rapproche ainsi du manuel d'instruction religieuse. Il est dédié à un certain Marcion que nous ne connaissons pas autrement.
Dans l’avant-propos du premier livre de son grand ouvrage, Irénée raconte son dessein. Après avoir rencontré sur sa route le gnosticisme, il en a constaté la fausseté. Son devoir est désormais de mettre ses fidèles en garde contre les fauteurs d’hérésie. Il les passe en revue : Valentin, Second, Épiphane, Ptolémée, Marc, Saturnin, Basilide, Carpocrate, Cérinthe, Cerdon, Marcion: il expose leur système et en démontre ensuite toute l'insuffisance, le caractère ridicule ou monstrueux ; berger vigilant, il a vu le loup rôder autour du troupeau, il le signale aux brebis et le repousse de toutes ses forces.
Irénée écrit par amour pour les fidèles qui lui sont confiés (dilectione autem nos adhortante, 1, Praef, 2, um deinen Glauben zu befestigen, iris IV). Il déclare que l'art d'écrire lui est étranger ; obligé, à cause de son milieu, de parler une langue barbare, la forme lui importe peu pourvu qu'il fasse entrer la vérité dans l'âme du lecteur; ce n’est pas l'ambition littéraire mais la charité qui l'anime ; tout ce qu'il souhaite, c'est d'être accueilli avec des sentiments semblables à ceux qui remplissent son âme {ea quae tibi cum dilectione scripta sunt, cum dilectione percipies, I, Praef. 3).
Il est à peine utile de rappeler ici que le principal ouvrage d'Irénée, écrit en langue grecque, a été perdu en presque totalité sous sa forme primitive, il ne nous reste que quelques débris du texte grec ; nous le connaissons surtout par une tra-
INTRODUCTION. — CHAPITRE lt 15
duction latine très peu élégante, mais fidèle en ce sens qu’elle est un calque de l'original. Il semble avoir été composé à la demande d’une personne que nous ne connaissons pas autrement. Dans la préface, et aussi dans le neuvième chapitre du premier livre, l’auteur ‘s'adresse à un interlocuteur qui ne peut guère être un personnage fictif : il le désigne comme un ami très cher, dilectissime (I, 0, 1),il a écrit à son instigation et dans un but d’enseignement bien précis : et quemadmodum nos elaboravimus, olim quaerenti tibi discere sententiam eorum, non solum facere tibi manifestam, sed et subministrationem dare, uti ostenderemus eam falsam : sic et tu efficaciter reliquis ministrabis… ut jam non abstrahantur homines ab illorum suadela (I, Praef, 3).
Notre auteur est des plus sobres sur ce qui le concerne. L'iridaé:v est absolument muette et l'on ne trouve pour ainsi dire pas de détails autobiographiques dans son grand ouvrage. Il rappelle seulement que dans sa première jeunesse il a vu Polycarpe à Smyrne, xx IoÂüxapros... énioxomos, 0v ua nec Éwodxauey êv ta mowrn Apowv hhtwlis (III, 3, 4).
Dans la lettre à Florinus, citée par Eusèbe (H. E. V, 20,4),il raconte que son enfance s’est écoulée dans l’Asie occidentale, auprès de Polycarpe, ëv ri xarw ’Asia mupà Ilokuxaprn®, et ajoute quelques indications sur cette période de sa vie. Né à Smyrne ou dans les environs, sans doute de parents chrétiens, entre l’an 120 et l'an 130, il ya passé sa jeunesse, il a subi surtout l'influence du pieux évêque de cette ville. Doué d’une excellente mémoire, il gardait, dit-il, les enseignements de son maître non dans des cahiers mais dans son cœur et les repassait constamment dans son souvenir (Eusèbe, H. E. V, 20, 7). Il reçut la culture grecque de son milieu : son style facile ainsi que les marques d’érudition qui se rencontrent dans son ouvrage laissent supposer que cette culture fut complète, tant au point de vue littéraire qu’au point de vue philosophique; un détail le prouvera, dans le cours de son grand ouvrage (I, 9, 4) il compose un centon d'Homère afin de montrer l'arbitraire des rapprochements gnostiques.
Il ne faut donc pas prendre trop au pied de la lettre ce qu'il a dit de son inexpérience littéraire, les nombreuses citations
d'auteurs classiques et les allusions à ces auteurs prouvent le contraire ; il mentionne Homère, Hésiode, Pindare, Sophocle, Ménandre, Stésichore, Antiphane, Esope et les philosophes Thalès, Anaximandre, Anaxagore, Démocrite, Platon, Epicure, II, 14. Sa culture est donc purement hellénique, il semble ignorer les auteurs latins et trouve que les Celtes sont des barbares. Ses deux auteurs préférés sont Homère et Platon.
Au point de vue religieux, l’homme qui a exercé sur lui l’action de beaucoup la plus forte est Polycarpe. Le respect qu’'Irénée témoigne aux anciens et à leur tradition trouve son point culminant dans le martyr de Smyrne. Il en parle avec vénération, comme d'un père spirituel; non seulement il l’oppose aux novateurs gnostiques, mais il se plait à rappeler tous ses titres à la révérence des fidèles. Le passage conservé par Eusèbe (H.E. V, 24) montre l'opinion de l'évêque de Rome, Anicet, balancée par celle de Polycarpe dans la question de la Pâque puisque celui-ci l’avait célébrée selon le rite oriental avec Jean le disciple du Seigneur et avec les autres apôtres avec lesquels il avait été en relation. Irénée prend un plaisir évident à mettre en lumière le rôle de son maître, soucieux qu'il est de sa gloire.
Nous ne savons pas à quel âge il est venu d’Asie-Mineure en Gaule, ni par suite de quelles circonstances; nous sommes également dans l'ignorance sur les débuts de sa vie ecclésiastique, Jérôme nous le montre comme un « presbytrede Pothin, évêque de l’église de Lyon en Gaule ». Il existait des relations suivies entre les églises de la vallée du Rhône et les communautés chrétiennes de l’Asie-Mineure, la lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d'Asie et de Phrygie écrite à l'occasion de la grande persécution de Marc-Aurèle en 177 en fait foi. Les congrégations des Gaules regardaient aux églises d'Asie-Mineure comme à leurs grandes sœurs spirituelles, plusieurs des victimes de la persécution étaient d'ailleurs originaires de ces églises (Eusèbe H. E. V, 1, 49). Irénée a pu être envoyé d’Asie-Mineure en Gaule comme un futur officier de l'armée de Jésus-Christ.
IT a exercé son activité dans la vallée du Rhône surtout à
INTRODUCTION. — CHAPITRE III 17 Lyon où il succéda comme évêque à Pothin après que celui-ci eut subi le martyre lors de la persécution de 177. Nous ne savons s’il a été lui-même arrêté et jeté en prison. Son zèle et son dévouement en ces Circonstances lui ont valu de la part de l’église un éclatant témoignage d'estime et d'affection, (Eusèbe H. E. V, 4). Les témoignages directs font défaut en ce qui touche l’activité pastorale dans son diocèse. Il a dû combattre l'erreur non seulement par ses écrits mais par des svnodes ou des réunions ecclésiastiques. Son grand ouvrage a été composé probablement vers l’an 190 sans que rien permette d'en fixer la date avec exactitude.
Avec le commencement du 1e siècle, nous perdons ses traces. Des écrivains ont prétendu qu’il a souffert le martyre en 202 lors de la persécution de Septime Sévère, d’autres le nient; le silence de ses contemporains autorise toutes les suppositions à cet égard. Il serait toutefois étonnant que personne n’eût signalé un fait aussi important que son martyre.
Au point de vue ecclésiastique, Irénée a été mêlé à trois grandes controverses : la question pascale, le montanisme, le gnosticisme. Dans la question pascale il a amené une détente, il a su apaiser les dissensions que le montanisme avait produites dans les églises de Lyon et de Vienne, contre le gnosticisme ila fait front pour le combattre de toutes ses forces. Nous connaissons les deux premières luttes par l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, la troisième par l'ouvrage qui est la grande œuvre théologique de sa vie.