CONTROVERSE PASCALE
Les chrétiens orientaux voulaient célébrer la Pâque à la date exacte de la Pâque juive, c’est-à-dire le 14 nisan. Les Occidentaux qui ne s’estimaient pas liés par la coutume juive, célébraient la Pâque le dimanche après le 14 nisan. La question de date se compliquait d'une question de jeûne dont la durée était variable,
Vers l’an 160, Anicet de Rome et Polycarpe de Smyrne, après avoir conféré sur ce sujet, décidèrent que chacun conserverait l'usage de sa province, sans que la bonne harmonie fût troublée.
Anicet permit même à Polycarpe de célébrer la communion dans l’église de Rome. Toutefois, la divergence subsistant sur le mode et la célébration de la fête, le problème n'était pas résolu, les fidèles se partagèrent en «observants » et «non-observants » tnooûvres «al pr npotvres. (Eusèbe H. E. V, 24, 16 et 17).
La difficulté devait se représenter plus aiguë après la disparition de ces hommes remplis de bonne volonté; une trentaine d'années plus tard, vers 190, réapparaissait plus brûlante la controverse pascale. L'Église se divise alors en deux, les partisans de l’observance occidentale et les partisans de l’observance asiatique. Les premiers étaient de beaucoup les plus nombreux. L’évêque Polycrate d'Éphèse défendit la manière de voir orientale par une lettre adressée à Victor, évêque de Rome, dans laquelle il cite les évêques et les martyrs qui ont célébré l’eucharistie suivant le mode oriental et au-dessus d'eux tous lPapôtre Jean qui reposait sur la poitrine du Seigneur (Eusèbe V, 24, 2). L'on sent que Polycrate est préoccupé d’opposer autorité à autorité et de montrer que le prestige de Rome n’efface pas celui d'Éphèse; il conclut, non sans solennité « Et moi, Polycrate, le plus petit de vous tous, je suivrai la tradition... frères, je suis âgé de 65 ans dans le Seigneur, je me suis entretenu avec des frères venus de partout, j'ai creusé l'Écriture sainte, je ne suis pas épouvanté par ceux qui profèrent des menaces. De plus grands que moi ont dit : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». (Eusèbe, H. E. V, 24,6 et 7).
Polycrate était suivi des évêques de sa province; la question, de rituelle qu’elle était, se transformait en question de conscience. Victor, d’un caractère porté à l’intransigeance, était disposé aux mesures de rigueur et voulait tenir pour hérétiques les communautés célébrant la Pâque à la manière de l'Asie-Mineure. [rénée s’interposa. D'un ton grave et ferme il rappelle à Victor la conduite de ses prédécesseurs et lui montre la tolérance d’Anicet sur le point en litige comme un exemple digne d’être suivi, « Les anciens qui, avant Soter, ont dirigé l’église que tu
conduis maintenant, je dis Anicet, Pie, Hyginus, Télesphore et Xyste, n'ont pas observé eux-mêmes, et n'ont pas permis aux leurs d'observer (le rite oriental), ce qui ne les empéchait pas de vivre en paix avec ceux du dehors, bien que d’une autre observance, lorsqu'ils venaient vers eux ». (Eusèbe, H. E. V, 24, 14).
Deux points étaient, en apparence, mais en apparence seulement, l’objet du débat : la date de la fête et la manière de la célébrer (1). En réalité se trouvaient en présence deux conceptions très différentes de la valeur de cette fête. Pour les uns, il s'agissait de continuer la Pâque juive; pour les autres de prendre une position indépendante et de s'attacher non seulement à la mort de Jésus mais aussi à sa résurrection. Ceux qui gardaient l’ancienne observance, les rnooëvces, ne faisaient que transposer la fête juive en l’appliquant à Jésus-Christ, ils en conservaient soigneusement la date et les formes. Les Occidentaux non-observants, un vnooïvre, détachés des influences judaïques, considéraient la Pâque comme une fête spécifiquement chrétienne et la célébraient non pas comme les Juifs, le 14 nisan, mais un dimanche, jour qui leur rappelait la résurrection. L'idée essentielle de la fête de Pâques n’était plus la célébration du repas de la nouvelle alliance mais la résurrection du Sauveur, victime immolée pour les péchés du monde, triomphant du mal et de la mort par sa sortie du tombeau.
Dans la fixation de la date pascale il y avait donc beaucoup plus qu’une question de calendrier. L’on voyait apparaître une église, Rome, qui prétendait que ses décisions eussent force de loi dans toute la chrétienté ; l’on voyait en même temps tomber une attache qui unissait le christianisme au judaisme. Il y a eu entre eux une sorte de cordon ombilical qui n’a pas été coupé une fois pour toutes mais qui est allé s’'amincissant de plus en plus avant de disparaître : la discussion concernant la date et le mode de la célébration de la fête pascale fut un épisode de cette séparation ou de cet affranchissement.
Cette discussion ne revêt donc sa signification et n'acquiert son importance que lorsqu'on y distingue la lutte de deux
SU A Se RU ee HN tRe (1) odôè yap pôvoy repè Ts hpépas éotiv à Apotobhrnars, dAAX mal nepl Toù
elôous adtoû ts vnotelxs (Eusèbe V, 24, 12).
principes, de deux forces : la liberté chrétienne et la tradition.
Ces deux principes se sont heurtés déjà aux premiers jours de l'Église, il suffit de relire le chapitre XV du livre des Actes des apôtres et de considérer la conférence de Jérusalem. Nous avons donc un épisode de la perpétuelle lutte entre l’esprit d'ordre ou d'administration et l'esprit de libérté.
Quelle était la pensée d’'Irénée à l'égard de ce débat? II aurait été très naturel que, par vénération pour Polycarpe et par attachement pour son pays d’origine, il prît la défense du rite oriental. Il n’en fut rien. Notre historien ecclésiastique nous raconte qu’ « [rénée écrivit pour recommander qu’on célébrât le mystère de la résurrection du Seigneur le jour dominical » (1). Il se place ainsi parmi les partisans de la liberté et rejette la tendance judaïsante tout en conseillant à Victor de ne pas repousser des communautés tout entières parce qu’elles gardent une coutume héritée de leurs pères. Un sûr instinct ecclésiastique l’avertit que le litige ne comporte point de solution radicale puisqu'il est produit par deux forces légitimes quoique opposées : la fidélité au passé et le besoin de marche en avant. Il voudrait trouver un terrain d'entente et invite au support les représentants des deux tendances.
Dans cette affaire, Irénée a très nettement aperçu les droits de la tradition, ainsi que le respect qui lui est dû; il a distingué non moins clairement les nécessités présentes avec ce que réclamait l'avenir. Il y a montré le jugement pratique et perspicace de l'homme qui se rend compte des exigences de la vie ecclésiastique, du support qu'elle demande, qui comprend que l'unité n’est pas l’uniformité et que la conscience ne doit pas être engagée à la légère.
La querelle pascale contribuait à affranchir le christianisme des éléments judaïques qu'il pouvait renfermer; elle posait en outre le problème de la suprématie de l'Occident sur l'Orient, de la centralisation de l'Église chrétienne, de l'autorité que pouvait exercer Rome sur les églises d'une province éloignée. Ceci
(1) 6 Elonvatos.….. Emiotellas maoioratit pèv... vo Gelv dv uévn tn tis xuprauñs
Auépa td This To xvolou avastéoeus mitehetolat puorprov (Eusèbe, V, 24, 11):
ressort du soin avec lequel Polycrate met en ligne les hautes personnalités de l’église d'Éphèse afin de contrebalancer le prestige qui déjà s'attachait au nom de Rome. Pour le fond de la question Irénée est du côté de Rome; bien qu'il invite son collègue à des ménageinents, il lui reconnaît le droit de déci-
der; il est dans la direction où l’Église marchera pendant les siècles suivants.
(ee)
MONTANISME.
Si les indications abondent touchant l'attitude d’Irénée dans la controverse pascale, elles sont beaucoup moins nombreuses et précises en ce qui concerne le montanisme.
L'on sait que ce mouvement religieux faisait revivre l'attente du retour prochain du Christ avec les espérances millénaires qui s'y rattachent; peu soucieux de l’organisation extérieure, il recherchait l'inspiration du Saint Esprit promise à tous les chrétiens, c'était la doctrine du Paraclet; il établissait enfin une discipline très sévère séparant complètement les fidèles du monde, afin de ramener l'Église à sa pureté primitive. Le grand ouvrage d'Irénée ne renferme que deux passages qui semblent viser le Hontanismettiltifo em %35;l|etencore, pour l'un d'eux (TT, 11, 0), les commentateurs se sont-ils partagés.
Quoique le mouvement montaniste et le mouvement en faveur de la célébration de la Pâque à la date juive sortent tous deux d’Asie-Mineure, il ne faut voir entre eux aucune relation, bien au contraire. Les Quartodécimains demeurant fidèles au passé refusaient d'abandonner un antique usage : les Montanistes annonçaient le règne de l'Esprit, la fin prochaine de l’état de choses existant et la nécessité pour l’Église d’être absolument pure et détachée du monde. Que ces deux tendances aient la même région pour berceau, c'est une pure coïncidence géographique.
On établirait plus facilement quelque rapprochement entre le montanisme et le gnosticisme qui tous deux mettent l'accent
sur le rveïuz, en réalité sur l'élément individuel, et qui représentent un subjectivisme exagéré, élevé parfois à sa plus haute puissance, bien que dans des directions très différentes. Les gnostiques font du christianisme une philosophie, ce sont des intellectuels ; les montanistes font du christianisme une vision apocalyptique, ce sont des enthousiastes. Ils sont fortement différenciés les uns des autres par la note morale, effacée chez les gnostiques, très puissante dans le montanisme qui demeure près du christianisme beaucoup plus que le gnosticisme. L’on comprend très bien que le montanisme ait été défendu par un homme tel que Tertullien.
Irénée partage certaines idées montanistes, communes du reste aux écrivains ecclésiastiques des deux premiers siècles. Comme lui, il attend la fin prochaine du monde et trace un tableau très coloré du règne de mille ans. Mais, il ne considère pas uniquement l'avenir et n’a pas les yeux sans cesse fixés sur la parousie, il vit dans le présent, regarde autour de lui : l’évêque l'emporte sur le visionnaire.
Eusèbe raconte que les églises étaient partagées à l’endroit du montanisme (1) et que les martyrs des Gaules encore en prison écrivirent aux frères d'Asie et de Phrygie ainsi qu'à Éleuthère de Rome pour ramener la paix dans les communautés troublées. Il ressort de là que la tendance montaniste n’était pas encore rejetée; en tout cas, la démarche des chrétiens de Lyon avait pour but d'éviter sa condamnation pure et simple. Irénée était aiors à Lyon; il a eu connaissance de cette démarche, l’on peut conclure qu’il n’était pas encore adversaire du montanisme comme il le devint plus tard. Lorsqu'il eut à choisir entre les prophètes de Phrygie et l'épiscopat, il se rangea du côté de l'épiscopat.