TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V
autem et vicisse inimicum hominis, et donasse suo plasmati adversus reiuctantem victoriam (IV, 24, 1).
L'homme est tombé sous la captivité du diable qui, par ruse ou par violence, a fait irruption dans la création de Dieu, la désobéissance d'Adam est celle de la race, puisque le premier homme représente l'espèce : inimicus in initio in Adam captivos duxerat nos (V,21, 1); désormais captifs nous avons perdu la ressemblance divine. Bien qu'Irénée considère Adam comme un personnage historique, il établit un lien mystérieux entre lui et l'humanité, la chute d'Adam est celle de l'espèce.
Comme le péché est faiblesse et désobéissance plutôt que révolte, erreur et ignorance plutôt que perversion, il entraîne une punition plutôt que la perdition et l’œuvre de Christ devient un allègement, une libération, plutôt qu’un salut proprement dit.
On pourrait former toute une série de passages d’après Lesquels l’homme est sauvé par ses propres efforts, par un bon usage de sa liberté, ou encore arrive au salut par un progrès naturel et insensible; il marche vers la perfection par un bon emploi de ses lumières naturelles (IV, 38 et 39). Lorsque Irénée expose le résumé de sa conception religieuse, et comme sa confession de foi, il ne fait point d’allusion au péché (TT, 11, 1). L’expiation qui tient une si grande place dans la théologie paulinienne ou johannique est passée sous silence.
Cette lacune si grave tient-elle à un affaiblissement du sens religieux ou à l'ignorance du caractère tragique des réalités morales? Non, elle tient à l’idée que notre auteur se fait de Dieu. La notion de Dieu fixe une religion ; au sein même du christianisme, c’est la notion de Dieu qui détermine les différents courants de vie et de pensée chrétiennes. Dieu apparaît à Irénée, pour employer le langage de Calvin, beaucoup plus en qualité de créateur ct de gouverneur du monde, que comme rédempteur en Jésus-Christ. L'idée de salut n’est pas creusée chez lui et développée comme elle le sera chez les Pères latins, notamment chez Augustin, ce n’est pas la partie centrale de sa théologie, ce n’est qu'un accessoire. L’attribut de la justice ne se voit guère chez Dieu, la 52055 0e05 dont Paul parle avec tant de respect est très effacée aux yeux d'Irénée.
« L'œuvre de Jésus-Christ est la réalisation de la destinée pri- « mitive de l’homme : être en communion avec Dieu, contem- « pler Dieu, être immortel comme Dieu, elle détruit les consé- «quences de la faute d'Adam, délivrant ainsi l’homme de ja « mort et de la domination du diable, elle est enfin la réconci- «liation avec Dieu ». Telle est l'appréciation de Harnack touchant notre auteur. On remarquera que la réconciliation est indiquée en passant, et, pour ainsi dire à la fin; ce qui, pour l’apôtre des Gentils, était le point culminant de l'œuvre de Christ, la paix avec Dieu, sion node sv 6eov (Rom. V, 1), disparaît derrière d'autres bienfaits. Ce n’est pas la croix qui résume et illumine l’œuvre de Christ, c’est l’incarnation.
Nous retrouvons encore les prémisses platoniciennes d’Irénée. L'espèce l'emporte sur l'individu, l’obéissance de Christ
annule la désobéissance d'Adam et, par suite, la vie se substitue à la mort. Avec Christ, l'humanité change de chef, de tête, et le corps bénéficie de ce changement; la race se résume ou s'identifie en une personnalité qui, jadis, s'appelait Adam et maintenant s'appelle Christ. L'axe de l'humanité est déplacé, au lieu de passer par le jardin de la désobéissance, Éden, il passe par le jardin de la soumission, Gethsémané.
L'homme, Adam, séduit dès le commencement, est tombé sous le pouvoir du diable qui, du premier coup, a remporté la victoire. L'homme est ainsi un vaincu et un esclave que le démon tient dans ses chaînes. Un autre homme paraît, Jésus- Christ, qui rentre en lutte avec le tentateur et, plus fort, remporte la victoire. Traversant toutes les épreuves qu'avait rencontrées le premier homme, il les surmonte et triomphe sur toute la ligne.
C'est donc un drame en deux actes. L’humanité subit une défaite en Adam, elle est vaincue et esclave; Christ descend dans l’arène, recommence la lutte et prend la revanche de l'humanité dont les liens tombent désormais. Bien plus, celui qui tenait les hommes enchaînés devient le prisonnier de Christ, mérite la captivité et subit à bon droit le châtiment qu'il infligeait à tort à l'humanité. Délivré d’une oppression tyrannique, l'homme recouvre ce qu’il avait perdu, réalise son idéal et acquiert la vie éternelle (V, 21, 3). Telle est l’idée qu'Irénée se