‹ Essai sur la théologie d'IrénéeChapitre 8 sur 107 · GNOSTICISME · texte numérisé non relu

GNOSTICISME

Avec le gnosticisme apparaît l'adversaire sur lequel Irénée a concentré ses coups. Il a pu atteindre d’autres ennemis en pas-

(1) Kai Oh Gtavuvias Orapyobons rep) Tov Gcônhouévev, H, E, V. 3, 4.

sant, son œuvre tout entière est dirigée contre celui-là. C’est un combat de tous les instants et de toutes les pages; le titre de son livre est suffisamment explicite, il pourrait avoir pour devise cette modification d’un mot fameux : delendus gnosticimus. La pointe de toute l'arguméntation est tournée contre ce système.

Irénée a trouvé sur sa route une hérésie pernicieuse qui compte des partisans, des communautés, des docteurs, qui célèbre des rites etqui a tout un corps de doctrines; cette hérésie fortement organisée menace d'absorber, ou tout au moins de dévaster les communautés fidèles à la foi catholique. L'amour de la paix chez lui ne diminue en rien la fidélité au devoir, l'évêque se lève pour la lutte, il saisit corps à corps ces chefs d'école qu'il considère comme les ennemis de l'Église et les ennemis de Jésus-Christ; son âme de pasteur et de chrétien le pousse à entreprendre l’œuvre considérable à laquelle il a dû consacrer une bonne partie de ses forces et qui demeure le document le plus considérable que nous possédions sur cette apparition si étrange qu’est le gnosticisme.

Ce phénomène religieux et surtout théologique a été étudié depuis un demi-siècle avec une intelligence et une sympathie bien plus grandes que par le passé. On a cherché à comprendre l’âme de cette exubérante floraison de systèmes, à en saisir l’idée directrice, à deviner derrière cette mythologie bizarre le besoin qui animait Valentin, Saturnin, Basilide, etc.

Harnack a défini le gnosticisme une mondanisation du christianisme, par où il entend une fusion du principe chrétien, de la sagesse grecque et de la cosmologie sémitique, le tout donnant une philosophie religieuse fortement mélangée d'éléments païens. Les problèmes de l’origine du mal, de la relation de l’esprit avec la matière, autrement dit de Dieu avec le monde, de la création par émanation ou d’un dualisme irréductible, du rapport de l’Ancien Testament avec le Nouveau ont été agités par le gnosticisme. C'était son droit. Mais il sort décidément du christianisme lorsqu'il n’y trouve autre chose qu’une plus haute métaphysique, la spéculation suprême et qui apporte la solution du problème de l'être. Il dissout l'Evangile en une philosophie. De repentance, de conversion, de pardon, de l'Évangile enfin, au sens propre du mot, il n'en est plus question, la gnose est

au centre de tout et Jésus-Christ n’a de valeur que parce qu'il a apporté la véritable connaissance. Le christianisme n'est qu'un moyen de soulever le voile d’Isis, il est l'expression dernière et définitive de la sagesse humaine, il satisfait l'invincible curiosité, le besoin de savoir que tout homme porte en lui-même, beaucoup plus que le besoin de salut et le soupir vers la sainteté; il répond aux aspirations de l'intelligence et oublie celles de la conscience.

Si le gnosticisme n'était qu'un système philosophique à linstar de ceux qu’a élevés la sagesse antique, il n'aurait pas été combattu par les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles; il prétendait transformer le christianisme en philosophie, le dissoudre en une parfaite et suprême sagesse. Que le christianisme renferme une sagesse, c'est certain, mais il est autre chose et plus que cela, le convertir en une philosophie, c’est tout à la fois le fausser et le ruiner, les conducteurs d’églises du second siècle et du troisième l'ont bien senti.

Le gnosticisme a soigneusement distingué entre la foi et la connaissance, miozis et yywswx, mais pour mettre la connaissance au-dessus de la foi, celle-ci constituant un degré intermédiaire et inférieur du développement spirituel. Les hommes de l’esprit, les pneumatiques qui ne sont autres que les gnostiques euxmêmes, sont bien au-dessus des psychiques qui, incapables d'atteindre à la gnose, demeurent de vulgaires croyants. Les pneumatiques sont les parfaits, les psychiques ne possèdent qu'une vérité rudimentaire et incomplète. Le gnosticisme est ésotérique, il distingue entre les initiés jouissant d’une connaissance supérieure et la masse incapable de s'élever si haut.

La réalité historique du fondateur du christianisme disparaît; au reste, elle importe peu puisqu'il s’agit avant tout d’un savoir, d'une connaissance supérieure, privilège des hommes spirituels.

Irénée combat vigoureusement la distinction entre le Dieu de l'Ancien Testament et celui du Nouveau Testament, établie par les gnostiques. II repousse absolument l'idée d’un intermédiaire entre Dieu et le monde, le Dieu suprême est l’auteur immédiat de tout ce qui existe; toutefois il ne peut s'empêcher, dans le courant de son ouvrage, de parler, à plusieurs reprises, des mains de Dieu, le Verbe et l'Esprit, instruments de la création,

ce qui ne l'empêche pas de rejeter, avec la dernière énergie,

toute la série d'êtres ouéons qui, d'après ses adversaires, comblent l'intervalle séparant la créature de l’Etre ineffable. I1 ne paraît

pas se douter que c'était pour eux un moyen de remédier à l’ex-

trême transcendance divine qu’implique leur système. Le gnos-

ticisme fait un effort pour combler l’abime qui, au point de vue

intellectuel, sépare Dieu du monde créé et il y emploie toutes

les ressources de l'imagination et de la dialectique; Irénée supprime cet abîme par une affirmation, Dieu a créé le monde au

moyen de son Verbe et l’a créé ex nihilo. I] ne ressent aucune: inquiétude devant le problème des origines, ou plutôt il l'ignore,

l'affirmation ecclésiastique lui suffit.

A l’encontre du docétisme gnostique qui faisait évanouir l’humanité du Sauveur, il relève énergiquement la réalité et l’historicité de la personne de Jésus-Christ à qui il donne une âme divine, le Logos.

En somme, Irénée a très bien senti la terrible menace que constituaient pour l'Église ces systèmes philosophico-religieux. Il a opposé l’autorité aux spéculations, les besoins de l’ordre religieux et moral à la curiosité intellectuelle, la tradition ecclésiastique à la recherche philosophique. Non pas qu’il en soit l'adversaire de parti-pris. Maïs, à son avis, les gnostiques ont fait fausse route, c'est la Yevôdwvouos yvoow à laquelle il veut opposer une yvoste dAnôñc, agnitio vera, (IV, 33, 8) qui consiste dans la doctrine des apôtres et repose sur l’enseignement ecclésiastique, il ne désire pas aller plus loin. Bien que de culture grecque et d’origine orientale, Irénée se montre en ce point véritablement occidental et se range parmi les Latins : il prend place à côté de Tertullien bien plutôt qu'à côté de Clément et d'Origène.

Le sentiment ecclésiastique, le besoin d’ordre et de discipline Pont rendu fort sévère à l'endroit d'hommes qui, se rattachant au gnosticisme par certains côtés, avaient cependant de tout autres préoccupations. Marcion dont on a pu dire : perperam gnosticus vocatur, est pour lui, comme pour Polycarpe, le premier-né de Satan; il attaque avec vivacité l’ascète Tatien qui nie le salut d'Adam et enseigne que tous les hommes meurent en lui.

Irénée n’est pas exempt des défauts qu’il reproche à ses

adversaires ; certains nombres sont sacrés pour lui aussi bien que pour les gnostiques {voir ce qu’il dit du nombre cinq, IF, 24, 4); l'interprétation allégorique lui est chère et quoiqu'il n’en use pas aussi abondamment que ses adversaires, elle lui sert parfois à prouver des choses bien étranges. Il lui faut un intermédiaire entre le fini et l'infini, les gnostiques ont recours aux éons, lui relève le rôle cosmique du Verbe (V, 18, 2 et 3).

Au reste, et nous aurons plus d'une fois l’occasion de le constater, sa pensée est souvent fixée par celle de ses adversaires, elle en prend le contre-pied ; il combat des erreurs et cette lutte lui est une occasion d'exposer la vérité. Il en résulte que sa doctrine entre dans le moule gnostique. L’on peut dire que par réaction ou par opposition, le gnosticisme a contribué à former l’enseignement ecclésiastique.

Jl est des hommes qui, doués de grandes qualités vivent à des époques calmes et neutres, où les idées sont fixées et où les institutions sont bien assises, ces hommes n'ont pas toujours l’occasion de donner leur mesure. D’autres apparaissent à ces époques qu’on appelle volontiers des tournants de l’histoire, ils sont mis en situation de faire de grandes choses. Irénée a vécu à l’un de ces coudes du fleuve de l’histoire, il a été mêlé à la formation de l'Église catholique et, avec les hommes éminents de sa génération, plus qu’eux peut-être, il a contribué à cette formation. Dans sa carrière se croisent les fils qui forment le tissu des âges suivants. Sa personnalité et son œuvre acquièrent par là même une haute importance. Derrière son ouvrage polémique, il nous apparaît comme un pacifique ; au-dessus du théologien qui expose et réfute, nous apercevons l'homme d'action, le pasteur qui veille sur son troupeau et le nourrit. Il ne cherche pas, comme les apologistes grecs ou latins, à justifier la foi chrétienne devant l'élite intellectuelle de son temps où à se laver des reproches qu'on lui adresse, il se tourne

contre des ennemis qu'il estime plus dangereux, ceux du dedans. Son regard d’évêque s'arrête aux frontières de l'Église. A l'intérieur, il est désireux d'assurer la liberté et la paix, désireux par conséquent d'éliminer tout ce qui pourrait les vicier ou leur être nuisible. Il est prèt à céder et à supporter dans les choses secondaires. Sa devise inconsciente est celle de tous ceux qui ont au cœur l'amour de l'Église : In necessariis unitas, in dubiis libertas.

Après avoir essayé d’esquisser la figure de l'homme et d’indiquer les traits caractéristiques de son milieu, il est temps de passer à l’exposé de sa théologie. Elle peut se ranger sous les chefs suivants :

Doctrine de Dieu.

L'homme, sa nature et sa destinée.

Doctrine du Christ.

L'Église.

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