TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI
est une connaissance. Si nous prenons la notion de la foi que nous a laissée la Réformation et qui se décompose en notitia, assensus et fiducia, nous voyons que chez Irénée la foi ne comprend guère que les deux premiers éléments et que c'est la notitia qui l'emporte. La foi est avant tout créance. De l'élément mystique, de l’union profonde avec le Sauveur il n’est point question. La foi a un caractère intellectuel, qu'il s’agisse de Dieu ou de Jésus-Christ: den Glauben verschafft die Wahrheit (ets irldeuëiv S 3). Elle se confond avec la connaissance du salut et l'adhésion à cette connaissance; elle est un don de Dieu qui nous arrive par l'intermédiaire de l’Église : quam (fidem) perceptam ab ecclesia custodimus... Hoc enim ecclesiae creditum est Dei munus (III, 24, 1). Du reste, mentionnée en passant, elle ne joue qu'un rôle secondaire et indique l'attachement à la saine doctrine.
La foi reste extérieure, elle se confond aussi avec la tradition. Croire c'est recevoir ce qui a été transmis par les anciens : sola vera ac vivifica fide, quam ab apostolis ecclesia percepit et distribuit filiis suis (III, praef.); la foi est un héritage que conserve l'Église : Et est plenissima haec ostensio, unam et eandem vivi- . ficatricem fidem esse, quae in ecclesia ab apostolis usque nunc sit conservata et tradita in veritate (III, 3, 3. Ce sont les anciens ou prêtres qui en ont la garde : hi enim (presbyteri).. fidem nostram custodiunt (IV, 26, 5). Croire, c’est recevoir le dépôt confié à l'Église. Partout ailleurs ce dépôt est adultéré ou dénaturé; à bien prendre les choses, le premier article du Credo pourrait être celui-ci : je crois à l'Église.
Pour recevoir et garder la foi, don de Dieu, la condition nécessaire et suffisante c’est d’appartenir à l'Église. Tous ceux qui vivent dans sa doctrine marchent éclairés du flambeau de la foi et de la tradition des apôtres. Il se trouve que, logiquement, tous les membres de l'Église sont des croyants et sont sauvés. La foi étant quelque chose d’extérieur, l’on ne voit point de lien organique qui unisse la doctrine et la vie.
Certains passages font cependant retentir une note un peu plus paulinienne, encore qu'il y ait une appropriation de termes plutôt que de pensée; par exemple les allusions à la foi d’Abraham : Juste autem et nos, eandem fidem aceipientes quam
habuit Abraham, tollentes crucem, quemadmodum ligna Isaac, sequimur eum.… Quum Abraham... quoque et omnes qui similiter ut ipse credidit, credunt Deo, salvari inciperent (IV, 5, 4 et 5). On perçoit ici un écho affaibli de la doctrine du Nouveau Testament. On l'entend encore mieux dans le passage suivant : Ob quae non solum prophetam eum dixit (Apostolus) fidei, sed et patrem eorum qui ex gentibus credunt in Christum Jesum, eo quod una et eadem illius et nostra sit fides : illo quidem credente futuris quasi jam factis propter remissionem Dei; nobis quoque similiter per fidem speculantibus eam quae est in regno hereditatem (XV, 21, 1).
Le témoignage le plus explicite que nous ayons rencontré se formule ainsi : neque Abraham neque semen ejus, hoc est, qui ex fide justificantur, nunc sumunt in ea hereditatem : accipient autem eam in resurrectione justorum (V, 32, 2).
Nous trouvons ici le terme qui, depuis saint Paul, a servi de mot de ralliement à tant d'âmes chrétiennes « justifiés par la foi », mais cette apparition fugitive demeure sans conséquences ; tout ce qu’en fait découler l'apôtre des Gentils est ignoré ou passé sous silence.
Dans le traité es ëntdsttv, Irénée reprend la notion de la justification par la foi dont quelques éléments apparaissent disséminés dans le livre contre les hérétiques, et lui donne un relief que nous ne connaissions pas auparavant. Il dit ceci : Denn « Abraham glaubte Gott und es wurde ihm zur Gerechtigkeit gerechnet ». Ebenso werden wir durch den Glauben an Gott gerechtfertigt, denn « der Gerechte wird aus Glauben leben ». So ist nun die Verheissung Abrahams nicht durch das Gesetz vermittelt, sondern durch den Glauben : denn Abraham wurde durch den Glauben gerechtfertigt, für den Gerechten gibtes aber kein Gesetz. Ebenso werden auch wir nicht durch das Gesetz gerechtfertigt, sondern durch den Glauben, welcher vom Gesetz und von den Propheten bezeugt wird, die das Wort Gottes uns darbietet (K 35).
Malgré ces affirmations dont la netteté va croissant, on ne saurait dire qu'Irénée ait proclamé le salut par la foi. Appliquée sérieusement cette doctrine aurait renversé toute sa théorie sur l'Église, il ne pouvait en être question.