QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
doublement vrai lorsqu'it s’agit de l'Église. La tradition sert alors d'arme défensive contre les imprudents, les novateurs, contre ceux qui facilement deviennent des hérétiques. Elle est un appui que l'Église prend dans le passé où elle plonge ses racines pour demeurer fidèle à elle-même, elle est en même temps la conscience de ce passé. Elle est dans le domaine moral ce que la force d'inertie est en mécanique ; elle oblige à continuer dans la direction où l’on se mouvait déjà.
Il est facile de prévoir le prix qu’Irénée attache à la tradition. Son enseignement à ce sujet est résumé dans les premiers chapitres du troisième livre. La tradition contrôle l'explication de l'Écriture sainte, elle est l'explication de l'Écriture sainte par l'Église; elle est encore quelque chose de plus, elle remplace l'Écriture sainte, Celle-ci n'est pas comprise de tous et n’embrasse pas tous les cas qui peuvent se présenter ; la tradition, plus plastique et toujours vivante, s'adapte à toutes les situations, à tous les milieux et peut s'appliquer à toutes les circonstances de la vie. L'Écriture sainte est un livre; la tradition est un esprit, une influence pénétrant certains hommes qui deviennent ses représentants. Il y a entre l’Écriture sainte et la tradition quelque chose de la différence qu’on statue entre la Parole écrite et la Parole vivante.
Cette situation n'existait guère avant [rénée. Les générations qui l’ont précédé distinguaient mal le Nouveau Testament de la tradition, ce qui se comprend aisément lorsqu'on songe que le Nouveau Testament n’est qu'une partie de la tradition prise à un certain moment de son développement, cristallisée à une certaine période. Le Nouveau Testament a surgi au moment où l’on sentait le besoin de rassembler ce que l’on possédait de mémoires et d’écrits sur la vie du Sauveur, ce que l’on possédait aussi de lettres des apôtres ; il est la fixation par l'écriture de ce que connaissait l'Église sur ses origines et sur la vie de son fondateur, il marque un point d'arrêt. Cet arrêtn'a pas empêché la tradition de vivre, car son caractère propre est de se prolonger, elle enrichit son patrimoine de ce que lui apporte chaque génération.
La tradition forme ainsi le chaînon intermédiaire entre l'Ecriture sainte et l’Église, elle s'appuie sur la première pour justifier
et défendre la seconde. Les gnostiques traitaient l'Écriture sainte avec la plus grande liberté, appuyant leurs spéculations sur des interprétations allégoriques, procédant à des mutilations du texte, établissant différents degrés d'inspiration. À cette méthode arbitraire, Irénée substitue l'unité d'inspiration, la valeur absolue de toute l'Écriture et la nécessité de la prendre dans son sens littéral. Sa théorie demeure incomplète sur un seul point, l'étendue du recueil sacré. S'il avait pu établir une liste des livres canonique, le cercle était fermé.
En recherchantla pensée d'Irénée sur la tradition, nous voyons poindre très nettement la doctrine catholique qu'en définitive c'est l'Église qui garantit l'Écriture sainte. Au premier abord, l'Écriture sainte paraît reposer sur elle-même : elle est inspirée, possède l'autorité et la majesté divines, que peut-on demander de plus? En y regardant de plus près, on s'aperçoit que l’origine et l'inspiration divines de l’Écriture sainte sont affirmées par l'Église, de sorte qu'elle repose sur l'Église. Si l'on ne se contente pas de cette garantie, il ne reste d'autre issue que la doctrine du témoignage du Saint-Esprit, mais nous sommes à la fin du second siècle et non pas du seizième.
L'Église fixe le vrai sens de l'Écriture ; dans les cas douteux, il faut s'en remettre à la tradition dont les églises les plus anciennes sont les témoins autorisés : Quid enim ? Et si de aliqua modica quaestione disceptatio esset, nonne oporteret in antiquissimas recurrere ecclesias, in quibus apostoli conversati sunt et ab eis de praesenti quaestione sumere quod certum et re liquidum est (TIT, 4, ).
Cette manière de voir se rapproche étonnamment de celle de Tertullien lorsqu'il écrit dans son livre De la Prescription des hérétiques, chap. 36 : Age jam... percurre ecclesias apostolicas, apud quas ipsae adhuc cathedrae apostolorum suis locis praesidentur, apud quas ipsae authenticae litterae eorum recitantur, sonantes vocem et repraesentantes Jfaciem uniuscujusque. Proxime est tibi Achaïa? habes Corinthum. Si non longe es a Macedonia, habes Philippos, habes Thessalonicenses. Si potes in Asiam tendere, habes Ephesum. Si autem ltaliae adjaces, habes Romam, unde nobis quogue auctoritas praesto est.
Si mème les apôtres ne nous avaient pas laissé décrits sacrés,