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rendre compte, introduire dans les prémices du raisonnement certaines complications d'abord négligées. De l'hypothèse des attractions planétaires on déduisait le mouvement général d'Uranus ; les irrégularités constatées furent le résidu qui conduisit Leverrier à ajouter un nouveau terme aux données du problème. « Presque toutes les grandes découvertes en astronomie, dit Herschel (*) ont été le résultat de l'étude des restes. Telles fut l’insigne découverte de la précession des équinoxes ». Dans les sciences physiques, les résidus expérimentaux n'ont pas moins d'importance. La vérification des formules relatives aux lentilles conduit à
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l'étude des caustiques ; l'existence de combinaisons à saturation incomplète oblige à revenir sur l'hypothèse de l’atomicité absolue des corps pour en modifier les éléments essentiels (*). Ainsi se façonnent par approximations successives les conceptions abstraites d’où procède toute synthèse. Elles en viennent à épouser étroitement les formes de la réalité, à en fournir une expression rationnelle de plus en plus approchée. De méme le mathématicien qui veut interpoler une série de données empiriques, essaie d’abord un type de relation simple auquel il ajoute successivement le nombre de termes nécessaire pour exprimer toutes les anomalies de la suite proposée. Pour réaliser cette adaptation finale des signes intelligibles aux phénoménes sensibles, il faut plus que lhabileté du praticien qui inscrit une silhouette humaine dans la géométrie
() J.F. W. Herschel. — Esquisses d'Astronomie, page 584.
() M. Berthelot. — La Synthèse chimique, page 159.
rigoureuse du marbre, il faut tout le génie du maître dont le ciseau donne la vie à l’insensible matière.
Après avoir exprimé les phénomènes par des idées et travaillé sur les idées ainsi obtenues, l'esprit revient finalement des idées aux phénomènes, comme on interprète, après la solution d’un problème, les résultats obtenus. C’est encore l'opération du commerçant qui remplace provisoirement le lourd métal de Ja monnaie par des billets auxquels l'échange rendra, le jour venu, leur forme première. La méthode déductive ainsi définie dans ses trois parties constituantes, l’induction, le raisonnement, l'adaptation, a conduit dans l'étude de la nature aux plus éclatants triomphes. «€ Nous lui devons, dit Stuart-Mill (*), toutes les grandes : théories qui ramènent à quelques lois simples des phénomènes nombreux et compliqués ».
L'analyse et la synthèse, parcourant leurs carrières respectives par une série de moyens propres, semblent deux méthodes complètes et indépendantes, capables de résoudre, chacune avec ses seules forces, le problème scientifique tout entier. En réalité, ni l’une ni l'autre ne saurait s’en flatter. Des travaux aussi différents que ceux de Clausius et du professeur Tyndall sont également indispensables à l'étude d’une même question (*). Dans les recherches analytiques, il n’est pas d'expérience féconde que quelque vue synthétique n'inspire (**). La synthèse risquerait à chaque instant
C) J. Stuart-Mill. — Logique, T. I, page 520.
(”) R. Clausius. — T'héorie mécanique de la chaleur. — John Tyndall. — La chaleur, mode de mouvement.
(”) Claude Bernard. — Introduction à l'étude de la Médecine
expérimentale. I. 2.
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de s'engager dans des déductions sans issue si leur point de départ n'était pris de quelque donnée expérimentale antérieure. Une étroite solidarité veut que les succès des deux méthodes se conditionnent réciproquement: elles sont simultanément nécessaires au progrès scientifique. Toutefois, si « l’art consiste à les employer le mieux possible, sans s'attacher exclusivement à l’une ou à l’autre » (1), s’il leur est interdit de s'ignorer mutuellement, s’il doit exister entre elles un fécond échange de services, il y a grand avantage à ne pas mêler et confondre leurs démarches, à laisser chacune d'elles suivre sa voie sans en dévier. Mieux vaut pour sortir d’une forêt inextricable, suivre résolument un sentier jusqu'au bout que prendre, abandonner et reprendre tous les chemins rencontrés à chaque carrefour. Il est d’une bonne méthode scientifique de poursuivre séparément l'analyse expérimentale et la synthèse rationnelle. L'œuvre dépendante de chacune d'elles s'impose à l’autre : on risque moins d’ériger en théories générales des lois empiriques ou d'imposer aux réalités des constructions arbitraires de Fesprit. La portée et les limites des deux méthodes sont plus nettement aperçues. Ainsi se développent côte à côte, unies par de fréquents rapports, mais bien distinctes pourtant, une physique mathématique et une physique expérimentale. Ce dualisme nécessaire n'est pas aussi rigoureusement observé par certaines autres sciences moins avancées, mais dans tous les domaines il devient chaque jour plus net et plus fécond. Pour franchir
() Duhamel. — Des méthodes dans les sciences de raisonnement,
1e partie, chapitre VI.
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l'abîme qui sépare nos représentations sensibles du système intelligible des lois scientifiques, nous sommes impuissants à jeter de l’un des bords un pont capable de joindre l’autre ; il faut s’élancer des deux rives à la fois, s'assurer par tâtonnements une orientation commune et cheminer en porte-à-faux jusqu’au jour où Les deux constructions indépendantes sont assez proches pour s'unir et supporter solidairement une route ininterrompue. En mathématiques, le pont est achevé depuis longtemps et le géomètre le peut franchir en tel sens qui lui convient, passer du particulier au général ou du général au particulier. Dans les autres sciences, l'œuvre moins avancée, se poursuit encore sur un double chantier.
L'Economie politique -- malgré de très réels progrès —— n'est pas encore parvenue à la même conscience indiscutée de son objet et de ses moyens d'action. La complexité des phénomènes étudiés, la nécessité où se trouvent les gouvernements comme les individus d'agir empiriquement pour vivre, d'anticiper en pratique sur les résultats de la théorie, ont longtemps entravé l’orgaganisation du travail scientifique. Il importe, tout d’abord, d'écarter brièvement ces difficultés préalables.
La moindre d’entre elles ne fut pas la confusion, que certains persistent encore à maintenir entre les questions d'ordre scientifique et les questions d’art. Aperçue par Ch. Coquelin(*), justifiée par Stuart-Mill(”),
() Ch. Coquelin. — Dictionnaire d'Economie politique. 1r° édition. Article Economie politique
(”) Stuart-Mill. — Système de logique. VI: partie.
consacrée par Courcelle-Seneuil jusque dans la forme de ses ouvrages (*), la distinction rigoureuse du savoir et de l’action n'est pas moins indispensable au progrès des études économiques qu'à celui de toutes autres. Elle a son fondement dans la constitution même, physiologique et psycholcgique, du sujet pensant, chez lequel percevoir et agir, raisonner et vouloir procèdent de facultés et d'organes distincts (*). A cette nécessité logique s'ajoute une incontestable utilité pratique. L'esprit humain doit procéder aux recherches théoriques en faisant complètement abstraction de toute considération d'application, « car nos moyens pour découvrir la vérité sont tellement faibles que si nous ne les concentrions pas exclusivement vers ce but et si en cherchant la vérité nous nous imposions en même temps la condition étrangère d’y trouver une utilité pratique immédiate, il nous serait presque toujours impossible d'y parvenir (**)».La division du travailentre les savants et les praticiens est d’ailleurs conforme à l’évolution qui s’est peu à peu accomplie dans toutes les sciences. « Que l’on compare seulement un livre quelconque d’alchimie, le traité de chimie de Regnault et celui de M. Naquet publié en 1867. Dans le traité d’alchimie on trouvera les recettes Les plus bizarres et se rapportant aux objets les plus disparates. Le livre de Regnault est un vrai traité de chimie, mais on y apprend encore comment on fabrique la poudre, la porcelaine,
(‘) Courcelle-Senenil. — Traité d'Economie politique. 1 partie, Ploutologie. — 2e partie, Ergonomie.
(”) René-Worms. — La Science et l'Art en Economie politique. Thèse. — Paris.
(”)} Aug. Comte. — Cours de philosophie posilive. — 2° leçon.
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la chaux etc., sans oublier la fabrication des bougies stéariques. On chercherait en vain ces intéresssantes recettes dans l'ouvrage de M. Naquet qui considère exclusivement les propriétés chimiques des corps(*) ». L'Economie politique elle-même n’a pas été sans participer à ce mouvement. Un progrès moinsnet maisanalogue s'affirme des Economiques d’Aristote au traité d'Adam Smith. La statistique de la population a d'abord été introduite dans un intérêt fiscal ; elle a depuis lors fait l’objet des études de nombre d’esprits qui ne cherchent plus en elle que des renseignements d’un intérêt scientifique. Il faut poursuivre et achever cette évolution, ne plus mêler l’étude du nécessaire à celle du juste et de l’utile. Le savant doit résister à la tentation de formuler des ordonnances, borner son ambition à la découverte des connexions nécessaires des phénomènes économiques et laisser à d’autres la tâche ingrate d'enrichir les Etats ou les individus. Si l’on objecte qu'une telle science, étrangère à toute considération de justice et d'utilité est immorale et vaine, la réponse s'impose que la spéculation d'aujourd'hui peut inspirer l’action de demain, car les applications les plus importantes dérivent constamment de théories formées dans une simple intention scientifique et qui souvent ont été cultivées pendant plusieurs siècles sans produire aucun résultat pratique. Au surplus on ne saurait qualifier aucune science de morale ou d’immorale : une loi nécessaire ne peut être qu'indifférente, c’est-à-dire amorale. L'Economie politique comporte-t-elle de pareilles lois? Peut-on concevoir un ordre permanent et général
(+) Vilfredo Pareto — Cours d'Economie politique. — T.I., p. 13.
des activités humaines, dominant toutes les manifestations spontanées du libre vouloir économique? La difficulté mérite qu'on s'y arrête. On à pu soutenir d’abord que la volonté est absolument incoercible et rebelle au joug de toutes prétendues lois scientifiques. Pour écarter cette forme péremptoire de l’objection, « il suffirait de considérer — observe très justement M. Gide (*) — combien est grande la part de l’involontaire et de l'inconscient dans tous les faits sociaux, quelle influence, par exemple, ou plutôt quelle tyrannie exercentsur notre conduite de tous les jours l'habitude, l'imitation, l'hérédité, ces trois facteurs qui ont tous les trois pour caractère commun d’être absolument indépendants de notre volonté... Il faut ensuite remarquer que tout acte de l’homme est nécessairement déterminé par une cause quelconque : agir sans cause serait Je fait d’un insensé. » La volonté n’est donc libre, en réalité, que de choisir entre différents systèmes de motifs assignables. En conclurons-nous que s’il existe des lois économiques, elles ne peuvent exprimer que des tendances générales, entre lesquelles le choix de chaque individu reste indéterminé? Cette nouvelle forme de la même objetion, tout en accordant aux lois économiques une nécessité relative, méconnait leur objet et leur caractère véritables. Ces lois ne portent pas tant sur le choix qu'exercent les différents individus que sur les conséquences de ce choix. Telle personne peut, à volonté, se vouer à des œuvres de charité ou s’absorber dans la culture exclusive de ses intérêts. Son parti pris, les actes qui en découlent ne
() Ch. Gide. — Principes d'Economie politique. — 4° édition, P. 10