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LA MONNAIE PROPREMENT DITE

8. Considérant d’abord la vraie monnaie nous distinguerons deux cas, suivant que cette monnaie est formée d'un seul métal ou de deux métaux, suivant qu'il s’agit d'un système monométalliste ou d'un système bimétalliste.

&. Dans un système monométalliste où la vraie monnaie n’est issue que d’un seul métal — l’or par exemple — l'égalité de valeur entre les éléments du stock d’or monnaie et ceux du stock d’or marchandises se maintient d’ellemême par le jeu des intérêts des porteurs de métal. Le cours commun s'établit et se rétablit, comme le niveau de deux vases communiquant, par monnayage et démonétisation alternatifs, mais ce mécanisme ne peut fonctionner qu'à une condition, c'est que la frappe des espèces ne soit pas limitée.

On peut concevoir que l'Etat se réserve le droit de frappe à la condition de l'exercer chaque fois que le prix des lingots sera inférieur à celui des espèces. Le plus généralement aujourd'hui, on s'accorde à laisser ce soin à l’initiative des porteurs de métal, l'Etat se bornant à obéir à toute réquisition de frappe. Entre ces deux systèmes, il appartient à la politique économique de choisir. L'essentiel c’est que la frappe ne rencontre d'autre limite que celle qui résulte naturellement de l'égalité du prix de la monnaie et du prix des lingots.

Est-ce à dire qu’on n’observe jamais de différence entre la valeur de la vraie monnaie et celle du métal ? En aucune facon, car il peut se produire certaines perturbations secondaires :

1° Les frais de monnayage peuvent créer entre le prix du lingot et celui des espèces un écart permanent mais

léger qui atteint actuellement en France 6 fr. 70 par kilogramme d’or (*).

> L’usure des espèces par le frai s'oppose dans certain cas à leur démonétisation (*).

3 Le mécanisme de libre frappe, si parfait soit-il, ne fonctionne pas sans à-coups, sans frottements qui se traduisent par une légère dépréciation du lingot. Il en est ainsi, par exemple, sur un marché très éloigné de tout établissement de frappe monétaire,comme l'Australie avant la création de la Monnaie de Sydney (*). A Paris même, les simples retards de fabrication ont produit en 1855 au moment de la grande production d’or une dépréciation des lingots de 3 pour 1,000 compensant la perte d'intérêts due à ces retards (***).

4 Enfin l'incertitude que peut présenter le degré de pureté des lingots leur fait préférer parfois les espèces frappées par un établissement réputé et cette préférence se traduit par une prime des espèces. Au XVII: siècle, le sequin de Venise faisait dans le Levant jusqu’à 13 0/0 de prime sur l'or en barres ou en lingots (7).

Toutefois ces différences n’ont rien d’essentiel, au contraire, Car le monnayage peut être gratuit comme en Angleterre, les espèces bien conservées, les hôtels des monnaies plus nombreux et mieux outillés qu’en 1855, les

() Décret du 31 octobre 1879 portant réglement d'administration publique sur la fabrication des monnaies.

(”) M. Chevallier. La Monnaie, Sect. II, Chap. 3. — Messedaglia. La Monela e il sistema monelario in generale, chap. VII. page 22.

(”) Rapport of International Coinage. App. n° XXII. — M. Chevalier. La Monnaie, IIIe partie chapitre 3.

€") M. Bourguin. La Monnaie et la Mesure de La valeur, p. 61.

("7") Nuovo frattato di regolare la moneta. Venise 1782. Attribué au sénateur Pietro Giovanni Cappello, $ V.

moyens de reconnaître le titre des lingots plus répandus et plus perfectionnés qu'au XVIII siècle, Aujourd'hui, les différences qui peuvent persister accidentellement sont toujours de très minime importance, n'oscillant jamais audelà de quelques millièmes.

Il reste donc vrai que la condition nécessaire et suffisante pour que le prix de la vraie monnaie, dans un système monométalliste, et celui du métal dont elle est formée, restent sensiblement égaux, c’est que la frappe soitillimitée.

5. Dans un système bimétalliste cette condition reste nécessaire en ce qui concerne chaque métal monétaire envisagé séparément, mais elle n’est plus suffisante. La conception d’un bimétallisme à double frappe libre et sans rapport légal, a pu séduire quelques théoriciens intransigeants que n’effraye pas le titre de nihilistes monétaires (*); elle a pu trouver place dans la loi révolutionnaire du 7 octobre 1793 qui ne reçut d’ailleurs aucune application mais un pareil système n’a, en fait, jamais et nulle part fonctionné: il paraît certain que si l'expérience en avait été tentée elle n’eut conduit qu’à sa condamnation. D'une part, en effet, l'Etat serait bien obligé de se départir de sa belle indifférence et d'accorder à l’un des métaux une consécration légale particulière en l’adoptant pour la tarification des traitements, impôts, amendes, etc... D'autre part, en l’absence de toute donnée expérimentale, la théorie rationnelle du bimétallisme précédemment construite, nous montre sans difficulté que le système de l’An II ne pouvait aboutir qu'à une véritable indétermination monétaire. Si l’on peut dire, en effet, que le rapport des deux monnaies dépend des quantités frappées de chacune d'elles, il n’est pas moins exact de prétendre que les quantités frappées

() Tullio-Martello.— La Moneta.— Chapitre XIII.

dépendent précisément du rapport monétaire. Ces deux éléments se conditionnent réciproquement. Il est impossible de déterminer l’un sans fixer l’autre préalablement etle squelette de tout système bimétalliste se complète nécessairement par la règle légale qui fixe le rapport monétaire ou prix de l’une des monnaies en l’autre. A l'origine du bimétallisme que pratiquèrent la France et ses alliés pendant les trois premiers quarts du siècle passé, le rapport légal entre l'or et l'argent fut indirectement fixé à 15,50 par la loi des 7-17 Germinal an XI.

Le fonctionnement schématique d’un système fondé 1e sur la frappe libre des deux métaux, 2° sur la fixation légale de leur rapport monétaire a été maintes fois décrit ; il n’y a pas lieu d’y insister longuement. Lorsque le rapport entre la valeur de l’or marchandise et la valeur de l’argent marchandise sera inférieur au rapport légal, non seulement tout l'or extrait des mines ira à la Monnaie, mais une partie des matières d’or suivra le même chemin. En même temps tout l’argent extrait des mines restera sur le marché des matières d'argent et une partie de la monnaie d'argent sera démonétisée. Il résultera de ces mouvements en sens inverses une augmentation de la monnaie d’or et une diminution de la monnaie d'argent, une diminution de la marchandise or et une augmentation de la marchandise argent, jusqu’à ce que le rapport de la valeur de lor marchandise à la valeur de l’argent marchandise soit remonté à 15,5. Lorsque le rapport de la valeur de l'or marchandise à la valeur de largent marchandise sera supérieur à 15,5, le même nivellement se produira en sens contraire et le bimétallisme apparaît ainsi comme un système autorégulateur susceptible de faire coïncider : 1° la valeur de chaque monnaie avec la valeur du métal dans lequel elle est taillée, 2° le rapport des valeurs des deux métaux sous forme de marchandise avec le rapport monétaire légal.

= is —

6. Cette double conclusion appelle toutefois d’importantes réserves.Si l’on considère d’abord le fonctionnement normal du système, il y a lieu de faire la part des perturbations secondaires qui peuvent modifier sensiblement les résultats apparents sans porter atteinte aux principes essentiels du mécanisme. Ces perturbations ont été analysées avec une grande précision par M. Bourguin : nous n'avons qu’à les rappeler brièvement ici.

A.— L'égalité de valeur entre les lingots et les espèces de chaque métal rencontre des obstacles analogues à ceux que nous avons signalés dans un système monométalliste.

Ce sont :

1° Les frais de monnayage qui créent en faveur des espèces un écart permanent, fixé, en dernier lieu, en France, par le décret du 22 mars 1859, à 6 fr. 70 par kilogramme d’or et 1 fr. 50 par kilogramme d’argent,au titre de 9/19, soit 7 fr. 44 par kilogramme d’or fin et 1 fr. 66 par kilogramme d'argent fin ;

2° L’usure des monnaies en circulation qui est susceptible d’en empêcher, dans certaines limites, la démonétisation et de produire une prime artificielle des Hingots (°).

3 La perte d'intérêts qui résulte des retards de fabrication et déprécie les lingots aux époques de grand afflux monétaire ;

4 Diverses causes secondaires et occasionnelles de perturbation, telle que la préférence dont les lingots peuvent être l’objet pour l'exportation, les rabais consentis sur les tarifs officiels par certains concessionnaires de frappe monétaire (*), etc.,etc.

B.— Ces différentes causes ne produisent pas seulement un dédoublement de valeur des deux monnaies, léger ou passager, elles créent des écarts du même genre entre le rapport légal et le rapport commercial des deux métaux.

() Bourguin.— La Monnaie et la mesure de la Valeur, p. 98.

1° L’inégalité des frais de monnayage de l'or etde l'argent aboutit à ce résultat que le véritable rapport d'équilibre du marché métallique n’est pas le rapport légal mais un rapport sensiblement différent, déduit de celui-ci en considérant les frais respectivement imposés à la frappe des deux monnaies. Lorsqu'en effet les lingots d'or et d'argent ont exactement, déduction faite des frais de monnayage, la même valeur que les espèces, le kilogramme d’or vaut 3444 fr. 44 — 7 fr. 44 soit 3487 fr., le kilogramme d'argent 222 fr. 22 — 1 fr. 66 soit 220 fr. 56 : le rapport des valeurs marchandes n’est pas 15,50 mais bien 15,58.

2 De même, si l'usure des espèces par le frai ou la perte d'intérêts à la frappe sont plus: sensibles sur l’une des monnaies que sur l’autre, il en résulte une déviation plus ou moins passagère du rapport marchand.

Toutes les perturbations précédemment énumérées sont d’ailleurs ou bien temporaires, ou bien de minime importance." Elles ne portent aucune sérieuse atteinte au fonctionnement du mécanisme bimétallique. Il en est d’autres beaucoup plus graves qui peuvent aller jusqu’à imposer la destruction du système lui-même : ce sont celles qu'il faut surtout mettre en lumière.

En premier lieu, si l’on considère un pays ou une Union monétaire isolée, il pourra arriver que l’augmentation dans la quantité produite de l’un des deux métaux devienne tellement considérable que même en la monnayant toute entière et en démonayant complètement l’autre métal, le rapport de leurs valeurs marchandes reste au-dessous du taux égal. La «lutte des étalons » aboutirait dans ce cas à l’extermination de l’un des combattants, si la démonétisation complète du métal en hausse était possible. En réalité, les deux monnaies ne peuvent se remplacer ainsi complétement l’une l’autre. Il est des transactions auxquelles le poids considérable de l'argent lui interdit de servir, si haut que puisse s'élever sa valeur s’il était seul monnaie, d’au-

tres pour lesquelles les pièces d’or les plus menues seraient encore trop considérables. Chaque monnaie a,dans une certaine mesure, un domaine propre dont l’autre ne peut la chasser (*). Ilrésulte de ce fait qu’au delà d’une certaine limite le monnayage de l’une n'aura plus pour conséquence la démonisation de l’autre, mais on verra apparaître ue prime de la monnaie en hausse sur la monnaie en baisse. Tous ceux qui auront par la nature même des opérations qu'ils traitent un besoin de la première que ne saurait satisfaire la seconde, consentiront à payer, pour l'obtenir en échange de l’autre, un peu plus que le rapport légal et cet écart pouvant croître sans limite, le bimétallisme à rapport fixe aura vécu. Le bimétallisme même international etuniversel est à la merci d’un revirement important et imprévu dans la production comparative des deux métaux admis à la frappe.

L'action auto -régulatrice du bimétallisme apparaît encore plus limitée si, laissant de côté le rêve d’une Union monétaire mondiale, on considère un pays bimétalliste en rapports économiques avec des pays voisins pratiquant le monométallisme ou un bimétallisme à rapport légal différent du sien.

Le marché des métaux est, par la force des choses, international. Les lingots d’or ou d'argent circulent à travers les frontières comme toutes marchandises et par ces mouvements leur cours arrive à se niveler partout à un étiage commun. On imagine sans peine quels obstacles cette extension du marché métallique peut opposer au jeu du bimétallisme. Sur un marché national restreint, l'emploi à la frappe d’une quantité relativement minime du métal en baisse est susceptible d'élever sensiblement son prix Comme marchandise et de rétablir l’équilibre sur la base du rapport légal. Sur le marché international, la circulation monétaire intérieure d’un pays bimétalliste

() Giffen. — The nineteenth Century. Novembre 1889.

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isolé pourra être entièrement envahie par le métal en baisse sans que cette absorption produise une hausse sensible de ce métal. Dans le premier cas, le bimétallisme pouvait remédier automatiquement à une baisse assez considérable de l’un des métaux ; dans le second cas,une baisse bien plus faible sur le marché international suffira à mettre le système en défaut. Si le rapport commercial se trouve être seulement de 1 à 16 toute la monnaie d'or du pays bimétalliste sera exposée à s’écouler au dehors sans que l'accroissement d'or et la diminution d'argent qui en résultent sur le marché métallique soient capables de faire remonter ce rapport au taux légal de 15,50. Les limites de fonctionnement d’un bimétallisme isolé se trouvent par là singulièrement restreintes. Ajoutons que les relations internationales avec des pays monométallistes or augmentent encore les besoins propres de monnaie d’or à l’intérieur du pays considéré et contribuent ainsi à rapprocher le moment où apparaît la prime de l’or et où sombre, avec elle, le système lui-même, impuissant à dominer les fluctuations du cours des métaux sur un marché beaucoup trop considérable.

Il faut noter pourtant avec M. Bourguin que « le système n’est pas dérangé par le fait de quelques oscillations se produisant sur le marché extérieur des métaux, quand ces oscillations sont si faibles que le léger bénéfice qui pourrait résulter d’une exportation du métal en hausse, suivie d'importation du métal en baisse, se trouverait absorbé par les frais de l'opération : frais de transport, assurance, intérêts intercalaires. Ainsi, en supposant ces frais de 5 fr. par kilogramme d’or exporté ou imperté de Londres à Paris, en échange de 15 kilogrammes d'argent importés ou exportés, la cote de l’once d'argent à 60 pence 54 sur le marché de Londres correspond au rapport légal français de 15,38; cette cote peut varier de 60 pence 45 à 60 pence 63 et le rapport des deux métaux

peut osciller à Londres de 15,61 à 15,57 sans que l'or et l'argent cessent d’être au pair à Paris; à moins que d’autres causes n’agissent pour les en écarter. » Mais si le rapport des deux métaux sort sensiblement sur le marché extérieur des limites ainsi définies, l'importation de l’un des métaux commence avec l'exportation corrélative de l’autre. Le second ne tarde pas à faire prime sur le premier et, si aucune modification dans leur production respective ne vient changer la situation du marché, le bimétallisme est condamné.

En résumé, le bimétallisme comporte essentiellement la frappe libre des deux métaux avec fixation d’un rapport légal mais il comporte aussi cette condition de fait que le rapport commercial des deux métaux ne s’écarte pas du rapport légal au delà de certaines limites assez étroites.

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