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LE BILLON

7. Après avoir analysé et défini les règles d’organisation de la vraie monnaie, nous en venons maintenant à définir celles du billon, que ce billon soit formé du même métal que la vraie monnaie ou d’un métal différent. Le billon, avons nous vu, est caractérisé par cette propriété que la valeur des espèces est essentiellement supérieure à la valeur des lingots de même poids. Nous devons trouver dans l’anatomie du billon les causes de ce dédoublement.

Considérons d’abord ce qu’on appelait jadis une monnaie billonnée et qui ne constitue pas autre chose en réalité qu'un billon de même métal que la vraie monnaie. Le dédoublement de valeur peut provenir de deux causes, soit une diminution de poids d’une unité ou d’un type monétaire définis, soit une diminution du titre de l’alliage. Les deux procédés ont été tour à tour employés

soit séparément, soit concurremment. L'exemple le plus remarquable en ce qui concerne le premier c’est la longue série d’altérations systématiques qui amena peu à peu la livre du temps de Charlemagne, qui était une vraie livre d’argent, à n'être plus que notre franc de 5 grammes. Chaque émission produisait un billon nouveau plus billon que le précédent, dont on prétendait pourtant lui faire épouser la valeur monétaire.

L’altération du titre a peut-être une origine plus ancienne encore. Il suffit de citer pour l'antiquité — sans parler même des monnaies fourrées — le denier romain d'argent qui contenait 40 0/0 de fin, sous Septime Sévère, et fut successivement réduit à 8 6/0 sous Claude et1 1/2 sous Dioclétien, tout en conservant son unité de dénomination. Dans les temps modernes, l’Angleterre en a donné sous Henri VIII et Edouard VI un nouvel exemple qui, pour être court, n’en fut pas moins caractéristique. Il s’agit de la réduction du festoon d'argent de 10/12 à 4/12 et même à 3/12 de fin. En 1862 enfin, alors que l'argent jouait encore en France le rôle de vraie monnaie, le premier pas fut fait dans la voie du billonnage par la réduction du titre des monnaies divisionnaires de 900 à 835 millièmes de fin.

Si nous considérons maintenant un billon formé non plus du même métal que la vraie monnaie, mais d’un métal différent, nous voyons immédiatement que les différences de poids et de titre que peuvent subir les pièces de billon n'interviennent plus qu'accessoirement. Que la pièce de bronze de 10 centimes pèse, comme autrefois, 20 grammes ou 10 seulement comme aujourd’hui, que son alliage soit modifié, il n'importe, au moins dans une très large mesure. Si l’on analyse les conditions déterminant dans ce second cas le dédoublement de la valeur du billon en valeur monétaire et valeur métallique, on voit que ce dédoublement suppose essentiellement la co-existence de deux conditions: 1° un acte d'autorité qui assure aux

pièces de billon un rapport d'équivalence dans les transactions avec les pièces de vraie monnaie; 2 le fait que le rapport fixé se trouve supérieur au rapport existant sur le marché métallique entre les lingots du métal vraie monnaie et ceux du métal billon.

Remarquons immédiatement que cette double condition de droit et de fait peut se trouver réalisée de manières très différentes. Il peut y avoir là un acte réfléchi du législateur produisantle résultat voulu par lui, comme c’est le cas pour tous les billons inférieurs de cuivre, de bronze ou de nickel, le rapport d'équivalence monétaire ayant été dès l’abord fixé volontairement bien au-dessus du prix des matières employées. Au contraire, imaginons que le rapport d’équivalence monétaire entre deux métaux, l'or et l'argent par exemple, ait été primitivement fixé dans un pays donné à un taux voisin du rapport métallique commercial. Tant que ce dernier rapport pourra se maintenir et se maintiendra sensiblement au taux primitif, l'argent ne présentera aucun dédoublement de valeur. Mais que ce rapport vienne à changer, qu’il s’abaisse dans le pays considéré au-delà des limites précédemment assignées à l’action compensatrice du bimétallisme, immédiatement la valeur de l'argent se dédoublera, celles des espèces de ce pays restant la même, celle du métal subissant les fluctuations du mouvement de baisse. Et ainsi, par le simple jeu d’un mécanisme inoxérable et en dehors de toute intervention législative, un métal qui jusque là formait une vraie monnaie sera devenu du billon et il faudra, bon gré mal gré, que cette situation produise les conséquences qu'elle comporte. C'est l’histoire de tous les pays qui, partis d’un bimétallisme plus ou moins conscient, ont été obligés de s’accommoder, au cours du siècle passé, d’un monométallisme-or, obéré d’un stock plus ou moins lourd de billon d'argent.

Qu'il s'agisse d’un billon formé du même métal que la vraie monnaie ou d’un métal différent, que l’attention se

porte sur le chaos des anciennes monnaies ou sur l'instrument circulatoire plus perfectionné des nations modernes, le phénomène est le même et le billon présente un pareil dédoublement de valeur. Il nous faut maintenant pousser plus avant notre analyse et dégager des principes précédents les règles essentielles de l'existence du billon et formuler explicitement les postulats qu'elle suppose réalisés.

&. En premier lieu, il est bien évident qu’il ne saurait y avoir de billon sans qu'il existe en même temps une vraie monnaie. Le billon n’est qu’une monnaie secondaire, il en faut une principale; sa valeur monétaire n’est qu'une valeur d'emprunt, il faut qu'il trouve à qui lemprunter. Aujourd'hui, il n’y a là aucune difficulté, la monnaie d’or constituant presque partout une base circulatoire solide à laquelle les différents Etats rapportent la valeur de leur billon (*). I n’en allait pas de même autrefois, au temps des billonnages successifs d’un même métal. A chaque période, dans chaque région, une sélection naturelle s’opérait en faveur d'un type particulier auquel on rapportait plus au moins exactement tous les autres. C’est ainsi que sous Philippe-le-Bel, la plupart des ventes d'immeubles étaient stipulées, par contrat, payables en bonne et forte monnaie du temps, poids et valeur de Saint-Louis. En Espagne, on fut longtemps à ne compter pas moins de huit types différents de maravédis. Mais il n’y avait dans

() Remarquons qu'aucune impossibilité logique ne s'opposerait à ce que la base du système fut l'argent, l’or étant réduit par rapport à lui au rôle de billon ou de signe additionnel suivant la conception préconisée par Mirabeau. {Rapport à l'Assemblée constiluante du 12 décembre 1790. Cette conception se heurterait pratiquement à des obstacles sur lesquels il n’y a pas lieu d’insister et qui permettent de l’écarter à priori de notre étude. En fait, le billon est toujours le métal inférieur, argent, nickel ou bronze,

ces pratiques rien de bien stable et les billonneurs pouvaient exercer frauduleusement leur commerce illicite, pas plus illicite d’ailleurs que celui des particuliers qui profitérent plus tard de la baisse de l'argent pour tirer du bimétallisme français de fort beaux bénéfices.

Si le dédoublement de valeur du billon suppose d’abord l'existence d’une vraie monnaie, il suppose aussi que les espèces de billon sont admises dans les transactions dansun rapportde parité donné à l'égard dela vraie monnaie, rapport supérieur à celui de leurs valeurs métalliques respectives. Et comment cette unanimité d'appréciation seréalise-t-elle ? Quelles raisons peuvent forcer les particuliers à accepter au lieu et place d’une vraie monnaie un succédané qui pour partie ne forme qu’un simulacre ? Il n’y en a que deux entre lesquelles se partage aujourd’hui le choix des différents pays : la confiance ou la force.

A la force, d'emploi plus commode sinon de résultat plus sûr, recoururent d’abord les Gouvernements et le cours forcé s’exerça aussi bien autrefois en faveur des monnaies faibles ou billonnées qu'aujourd'hui en faveur des billons d'argent, de bronze ou de nikel. D’innombrables mesures de coercition s’efforcérent de sanctionner son efficacité précaire. De nos jours le cours forcé, malgré le secours quelui apporte la force de l'habitude, ne parvient pas toujours à empêcher une chute du billon qui se traduit par une prime . de la vraie monnaie. Cette prime d’ailleurs ne dépasse généralement pas quelques millièmes et reste heureusement sans effet sur les petites transactions courantes. Le système du cours forcé est celui de la France et de l'Union latine.

Les nations,qui ont le plus récemment et le mieux organisé leur instrument monétaire, ont eu recours à la Confiance des particuliers et non plus à la violence pour assurer la circulation du billon. Dans ce système, l'Etat émetteur de billon s'engage à le rembourser, à toute réquisition, en

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