LES FONCTIONS DU BILLON
32. Pendant les premières et très longues périodes de l'histoire monétaire, le billon et le billonnage n’ont pas rempli d'autre fonction que de procurer des bénéfices à ceux qui exerçaient le privilège de frappe monétaire. Nous avons cité, précédemment, l’exemple de Charles Emmanuel II de Savoie réalisant par ce moyen, en quelque huit ‘années, un bénéfice de 24,000 kilogrammes d’argent. Il serait très facile de trouver d’autres exemples, moins facile peut-être de calculer aussi exactement le bénéfice qu’ils ont donné. Cette fonclion du billon n’a plus, d’ailleurs, qu'un intérêt rétrospectif. Les gouvernements semblent avoir unanimement compris aujourd'hui que les ressources obtenues par les émissions de billon finissent par coûter plus cher qu’elles ne rapportent et c’est un expédient budgétaire que l’on ne songe heureusement plus à employer. Bien plus, les bénéfices réalisés sur la frappe du billon d'argent ne peuvent plus entrer, depuis la convention internationale du 29 octobre 1897, dans les ressources générales du budget des pays de l’Union latine; ces bénéfices doivent, en vertu de l’art. 2, servir à former un fonds spécial destiné à l'entretien des monnaies en circulation, c’est-à-dire à la refrappe au poids droit des pièces arrivées à l’âge critique de 70 ou 80 ans et réduites par le frai à un poids inférieure à la tolérance légale. En un mot, le billon n’est plus frappé aujourd'hui comme jadis pour l'unique enrichissement des
gouvernements. La pratique a, d’elle-même, dégagé le double rôle du billon moderne, savoir : 1° suppléer la vraie monnaie dans sa fonction de circulation ; 2° procurer une notable économie du capital détourné de la production pour former le stock monétaire.
33. Considéré comme instrument accessoire de circulation le billon correspond à un besoin propre que la vraie monnaie ne pourrait satisfaire pleinement. Celle-ci possède, en effet, une trop grande «densité de valeur » pour pouvoir fournir sous une forme maniable les coupures nécessaires aux petits paiements. Si l’on s'en tient aux résultats du dernier recensement monétaire français qui a porté sur la caisse de tous les comptables publics et la caisse courante des grands établissements de crédit, le soir du 15 septembre 1897, le billon figurait dans l’ensemble des paiements représentés par ces encaisses dans une proportion de 5,87 pour l'argent et de 0, 12 0/0 pour le bronze. Il doit jouer un rôle notablement plus considérable dans les transactions du petit commerce. Toutefois, il semble que la quantité de billon en circulation en France réponde à tous les besoins. Chaque fois que la Banque de France tente de remettre des écus en circulation, ces écus lui rentrent régulièrement à l'échéance suivante, apportant la preuve que les besoins propres de billon sont limités et qu'ils trouvent, en l’état actuel de l'instrument monétaire, de quoi se satisfaire pleinement.
84. En ce qui concerne l’économie du capital monétaire, les données d'ensemble manquent à peu près complètement pour le billon de bronze, mais si l’on s’en rapporte aux évaluations de la monnaie des Etats-Unis, on voit que sur le billon d'argent cette économie n’est pas inférieure pour l'ensemble des principaux pays du globe à 4,500 millions
de dollars. Il serait oiseux de rechercher si un autre métal ne pourrait pas procurer une économie supérieure, ar l’argent n'a pas été librement choisi, il s’est imposé historiquement de tout son poids et personne ne peut raisonnablement songer aujourd’hui à une démonétisation globale.
385. Faut-il penser par contre à confier au billon une nouvelle fonction, celle de régulariser les variations de valeur de la monnaie dans les conditions où l’imagine et le propose M. le professeur Walras ? Il s’agit là d’une question de politique monétaire qui n’entre pas dans le cadre de la présente étude ; nous ne pouvons qu'en examiner succinctement les éléments théoriques.
Le billon -— encore qu'il ne paraisse pas collaborer à la fonction de numéraire et que la vraie monnaie reste le seul dénominateur des prix — exerce pourtant sur ces prix une influence indirecte mais certaine. Il entre en compte en effet au pair légal, dans la détermination du stock circulatoire en considération duquel s’établissent les prix de toutes marchandises. On est naturellement porté à conclure que l’accroisement ou la diminution de la quantité du billon exercera sur eux la même influence qu'une variation de la quantité de vraie monnaie et l’idée parait séduisante de chercher à maintenir constante une certaine moyenne des prix par des frappes ou des démonétisations de billon opérées au moment convenable. Tel est, dans son principe essentiel, le système préconisé par M. Léon Walras (*).
On lui a opposé d’abord un certain nombre de difficultés pratique d'application (*) auxquelles nous n'avons pas à
() L. Walras — Eléments d'Economie politique appliquée — Théorie de la Monnaie.
(*) Société de slalislique de Paris.— Discussion du 16 Décembre 1885.
nous arrêter ici et qui ne paraissent pas toutes bien solidement fondées. Les deux réserves beaucoup plus graves que comporte l'attribution au billon d’un rôle régulateur ont été formulées par M. Walras lui-même, avec un très remarquable souci de probité scientifique. La première, c'est qu'aucun symptôme ne paraît permettre de diagnostiquer, en toute sûreté, le moment où devraient être opérés une introduction ou un retrait de billon. Les variations dans la production des métaux précieux semblent un criterium insuffisant. Seules la hausse ou la baisse des prix, en se manifestant, appelleraient le remède mais alors il n'empècherait plus le mal et risquerait même de l’aggraver en intervenant au moment où par l'alternance normale des phénomènes la baisse succéderait à la hausse ou la hausse à la baisse.
L’assimilation du billon à la vraie monnaie quant aux effets d’une variation de quantité appelle une seconde réserve. Toute introduction de billon ne parait susceptible d'amener qu'une hausse tout à fait temporaire et précaire des prix. Parmi ces prix, il en est un, en effet, qui haussera des premiers, c'est celui du métal dont est formée la vraie monnaie. Cette hausse créant une prime à la démonétisation améênera tout naturellement une diminution de la vraie monnaie équivalente à l’accroissement du billon. D'autre part, la hausse des prix poussant à l’importation des marchandises amênerait, si elle persistait, une exportation de numéraire qui, ne pouvant être faite en billon, s’effectuerait en vraie monnaie. Le résultat final serait un appauvrissement de l'instrument monétaire sans que la compensation des variations des prix soit aussi sensible ni aussi durable qu'on paraissait fondé à l’espérer. Il pourrait, sans doute, être remédié à ce dernier inconvénient par une Convention internationale des principaux pays du monde, s’entendant pour pratiquer de concert le monométallisme-or avec billon d'argent régulateur. C’est à ce postulat, ressource suprême
des bimétallistes, que M. Walras est conduit infine, à subordonner aussi l'application de son système. Pareille entente est-elle possible? Est-elle même souhaitable? Il n'appartient qu'à l’art et à la politique économique de répondre à ces questions. |