‹ Essai sur la Toxicité de Quelques Champignons: Avant et Après Leur DessiccationChapitre 14 sur 20 · EXPÉRIENCES · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES

Après avoir examiné les principales données actuelles delatoxicologie des champignons, nous avons recherché les résultats auxquels étaient arrivés les différents auteurs sur la question de savoir si la toxicité de ces végétaux pouvait ou non se modifier pendant la dessiccation ; nous avons vu qu'elle éprouvait des changements variables suivant l’espèce à laquelle on s’adressait, c’est-à-dire suivant les substances plus ou moins vénéneuses qui entrent en jeu. J'ai voulu m’assurer par moi-même de l'exactitude de ces résultats, et, comme ils ne concernent jusqu à présent qu'un petit nombre d’espèces, vérifier s'ils peuvent être généralisés et appliqués entièrement à certains groupes. Mais je n’ai pu rencontrer dans mes excursions les champignons que je cherchais ; je n’en ai trouvé qu'un très petit nombre et presque toujours en quantité trop faible pour me permettre de considérer comme définitifs les résultats de mes expériences. J’ai cependant pu réunir trois

espèces d'Amanites, quelques Russules, Laclaires, et Bolets, et un petit nombre de champignons moins

ENpRES

importants! Voici les résultats auxquels je suis arrivé : Amanita muscaria. — Un échanüllon pesant frais 140 gr. n'en pèse plus que 14, 20 à l'état sec. Le chapeau conserve sa couleur, la chair est blanc jaunâtre, l'odeur un peu forte, plus marquée pour le pied que pour le chapeau. La saveur est assez agréable, un peu douceûtre. J'ai fait un extrait hydro-alcoolique de tout le champignon ; une quantité, correspondant à 115 gr. a été donnée, mélangée à du son, à un Jeune lapin ; l'animal a tout mangé, mais ne s’en est pas ressenti. Il ne faut pas trop s'étonner de ce résultat. J'ai fait quelques expériences sur des lapins, autant pour reconnaître leur degré de sensibilité à l’action des champignons vénéneux que pour m'assurer de la toxicité des échantüillons ; ces animaux, que je croyais plus sensibles qu'ils ne le sont en réalité, ne .se ressentent que fort peu de l'ingestion des poisons ; et si certains auteurs, auxquels je m'étais fié, croient que le lapin domestique ne touche qu'aux champignons mangés par l'homme, d’autres disent, avec raison peut-être, qu'il peut les manger tous. Ce fait s'explique dans beaucoup de cas par une élimination très rapide. de poisons*?. J'aurais pu, il est vrai, recourir aux injections sous-cutanées, méthode beaucoup plus sûre ; mais il n’est pas absolument certain que les résultats de l’ingestion de plantes toxiques soient tout à fait les mêmes que ceux produits par l'injection d’un extrait, et cela pour plusieurs rai-

! Qu'il me soit permis de remercier ici trois mycologues qui ont bien voulu m'aider de leurs conseils: MM. le Dr Riel et Convert (de Lyon), M. Boyer (de Besançon).

? Cornevin, Les plantes vénéneuses.

sons, parmi lesquelles entre justement chez l’homme comme chez les animaux la plus ou moins grande rapidité de l’élimination des substances absorbées dans l'intestin.

N'ayant pas, au moment où je les faisais, des chiens ou des chats disponibles pour des expériences de ce genre, jai, dans la plupart des cas, essayé sur moi-même l'effet des champignons qu'il s'agissait d'examiner ; outre qu'employée avec quelques précautions cette méthode n’est nullement dangereuse, elle a encore l’avantage d’être de beaucoup la plus exacte. Malheureusement je n’ai pas toujours eu à ma disposition des quantités de champignons suffisantes pour me permettre ensuite de me prononcer avec toute la certitude désirable ; en réalité mes expériences n’ont été que des essais qu'il sera intéressant de continuer sur une plus grande échelle. On aurait donc tort de conclure de cette première expérience que la Fausse-Oronge desséchée a perdu son pouvoir ; nous avons du reste vu précédemment qu’il n’en est rien ; il faut seulement conclure qu’elle n’agit pas sur le lapin. Mais il est probable cependant que sa toxicité est un peu affaiblie, car il serait bien étonnant que l’extrait de 115 grammes desséchés n’ait aucune action quand il est ingéré, alors qu'il suffit pour causer les plus graves accidents chez des animaux de même espèce de leur injecter, comme l'ont fait certains auteurs, l'extrait de quelques grammes du champignon frais.

J'ai moi-même pris l'extrait correspondant à 20 grammes de champignon, sans aucun résultat; j'ai

appris quelque temps après que Bulliard avait mangé lui- même 2 onces de Fausse-Oronge fraiche.

Amanita pantherina. — J’en ai donné à un lapin plusieurs pieds, soit environ 130 gr." sans résultat.

On pourra m’objecter que peut-être le lapin n’est pas sensible à ce poison; mais nous avons déjà vu que cette Amanite perd réellement en séchant une grande partie de sa toxicité.

Dans toutes ces expériences, si j'avais eu une quantité suflisante de champignons, j'aurais toujours fait une seconde épreuve à l’aide d'un poids équivalent de substance fraîche.

Amanita citrina. — M. le D' Riel m'ayant donné une assez grande quantité de cette espèce, j'ai voulu en chercher l'effet sur un cobaye: je lui en ai donné 10 grammes à manger sans aucun résultat: les poisons des Amanites n’ont donc guère d’action sur tous ces rongeurs.

Sec, le champignon conserve sa couleur ; il a seulementune odeur un peu plus forte qu'auparavant ; la saveur est un peu amère, assez désagréable. J’en ai mangé un Jour trois pieds correspondant à environ 35 grammes; je n'ai rien éprouvé; je suis certain cependant que, fraiche, cette quantité m'aurait, non pas empoisonné, mais tout au moins un peu indisposé. Cette espèce est en effet la plus vénéneuse de toutes. Plan-

! Le poids indiqué dans ces expériences sera toujours celui de champignon frais auquel correspondait la quantité de substance desséchée expérimentée.

chon’ nous rapporte un empoisonnement très grave produit par un plat de champignons dans lequel se trouvaient deux Agarics bulbeux: il cite aussiune expérience dans laquelle un seul pied pesant 15 gr. a causé la mort d’un chien. L’amanite citrine a donc perdu par la dessiccation une partie de ses propriétés toxiques, et comme les principes déjà connus sont fixes, il est probable qu'elle en contient d’autres que nous ignorons et qui sont fugitifs ou facilement altérables.

Lactarius piperatus. — Ce champignon est donné comme comestible par la plupart des auteurs et en effet 1l est mangé communément par certaines personnes dont le palais est peu délicat, comme des charbonniers ou des bâcherons, qui le font généralement cuire sur des charbons. Tout le monde n’est pas d’accord sur ses propriétés à l’état naturel. Frais,sa saveur est connue: une seule goutte de son suc mise sur la langue prend bientôt à la gorge. Plusieurs mycologues pensent que la cuisson, en même temps qu’elle diminue l’âcreté, rend comestible cette espèce qui sans cela serait pernicieuse. Je ne l’ai pas expérimentée à l’état cru: mais J'ai voulu voir comment la dessiccation agissait sur elle. Des échantillons encore jeunes, mis à sécher, ont pris une teinte jaune, plus claire à la coupe. La saveur, d’abord nulle, devient un peu amère à la longue ; elle n’est plus n1 âcre n1 poivrée; mais quand on mange le champignon, l’amertume est très prononcée. L'odeur est assez agréable.

J'en ai donné une assez grande quantité à un lapin

1 Champ. com. et vénéneux de Montpellier (thèse 1883), p. 173.

qui ne s'en est pas ressenti. Je ferai remarquer ici que le lapin doit être beaucoup plus sensible aux champignons toxiques des genres Lactaire et Russule qu'aux Amanites,car ceux-là n'empoisonnent pas après absorption, mais seulement par action locale irritante: on verra plus loin qu'un lapin auquel j'avais donné du Lact. theiogalus est mort.

J'ai mangé, desséchée, une quantité correpondant à 70 grammes; je l'avais fait revenir dans l’eau et apprètée comme une espèce ordinaire. S'il avait perdu toute àcreté, le champignon était d'une amertume extraordinaire, mais ne m'a causé aucun mal; mon chien a léché une partie de la sauce qui était restée dans la casserole avec beaucoup de satisfaction; nous n'avons pas les mêmes goûts. J'ai aussi fait dessécher rapidement ce Lactaire en le maintenant à une température de 150 degrés. Il prend ainsi une couleur brun noirâtre; l'odeur est un peu forte, le goût n’est pas désagréable : plus d'âcreté. Mis à revenir dans de l’eau tiède pendant un temps plus ou moins long, le champignon. ne reprend ni amertume ni àcreté; il est presque insipide. De ces expériences, on peut conclure que la dessiccation agit dans le mème sens que la chaleur ou la coction, en détruisant l’âcreté: ici elle rend mangeable un champignon qui, à l'état de crudité, en admettant qu'il ne soit pas vénéneux, serait impossible à toucher du bout des lèvres.

Lactarius rufus. — Celte espèce est considérée comme très vénéneuse par tous les auteurs: pour Bulhard, elle serait nuisible à la plus petite dose ; suivant

ACT Res

de Krapf, elle aurait plusieurs fois oecasionné la mort. Fraîche, elle est extrêmement âcre ; desséchée, elle parait tout d’abord insipide ; mais mâchée, elle devient très amère. J’en ai pris 25 grammes sans aucun effet.

Lactarius mammosus. — La toxicité de cette espèce n'a Jamais été, je crois, déterminée; cependant, comme son suc est très âcre, à la façon des Lactaires vénéneux (seul le L. piperalus est âcre et comestible, au moins quand il est cuit), j'en ai fait sécher 60 grammes que J'ai mangés, ne leur trouvant aucune âcreté, si ce n’est tout à fait à la fin.

Lactarius theiogalus. — Je dois plusieurs échanüllons de cette espèce à l’obligeance de M. le D' Riel. J'en ai donné 35 grammes frais à un lapin qui, le quatrième jour; a été pris d’une diarrhée abondante, avec selles mélangées de sang ; trois jours plus tard, il est amaigri et abattu ; il meurt le dixième jour.

A l’autopsie faite rapidement, je ne trouve aucune inflammation du tube digestif, dont la dernière portion est vide. En revanche, sous la paroi thoracique des deux côtés, et dans l’un des poumons, plusieurs vieux abcès tuberculeux. Nombreuses granulations dans l’autre poumon, quelques-unes dans le foie ; rien à la rate ; rien dans le péritoinef.

On peut se deman ler dans ce cas si la mort est bien lc résultat de l’ingestion du Lactaire, donné comme

1 Ce lapin m'avait été donné par le laboratoire de bactérielogie de l'Ecole de Santé militaire; il n'avait jamais élé inoculé.

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