‹ Essai sur la Toxicité de Quelques Champignons: Avant et Après Leur DessiccationChapitre 6 sur 20 · HISTOIRE RÉSUMÉE DE LA TOXICOLOGIE DES CHAMPIGNONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE RÉSUMÉE DE LA TOXICOLOGIE DES CHAMPIGNONS

Ces végétaux, aux apparences souvent bizarres, exerçant un véritable attrait sur certaines personnes, causant parfois par leur emploi dans l’alimentation des accidents plus ou moins graves, ne pouvaient manquer d'attirer, en même temps que celle des botanistes el des médecins, l'attention des chimistes. De nombreuses analyses ont été faites, tant pour les comestibles que pour les vénéneux. Quel en est le résultat, quels sont les principes toxiques, a-t-on isolé les alcaloïdes qu'il peut y avoir? Ce sont là autant de questions auxquelles il est encore difficile de répondre aujourd'hui. Des chimistes distingués, Vauquelin, Bourquelot, Boudier, pour n’en citer que quelques-uns, ont fait de ces cryptogames le sujet de leurs recherches, Quant à la con-

stitution chimique en général, les différents auteurs ont trouvé des résultats analogues ; mais ils n’ont plus été d’accord sur les principes toxiques. Et actuellement, en dépit de nombreuses recherches, malgré la multiplieité des substances malfaisantes que l’on a cru découvrir et des dénominations qui leur ont été appliquées, on est encore quelquefois dans le doute, au sujet de leur réelle toxicité, de l'identité ou de la véritable nature de plusieurs d’entre elles.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de donner les résultats de toutes les analyses qui ont été faites ; nous pourrons cependant, avant d'aborder le sujet même, jeter un coup d'œil rapide sur l’amanitine, la muscarine, les substances âcres, elec.

Parmi les champignons vénéneux, il en est qui, plus que les autres, ont servi à ces recherches. Dans le genre Amanita, certaines espèces se désignaient spécialement aux chimistes par la fréquence et la gravité des accidents auxquels elles donnent lieu, car elles unissent souvent à un poison mortel un brillant coloris et un aspect séduisant (Amanita phalloides, A. muscaria, A. mappa). Commençons donc nous-même par les amanises toxiques. Nous n’entrerons pas, d’ailleurs, dans cette question de la toxicologie des champignons, dans de grands détails qui seraient superflus, et je ne citerai que les principaux auteurs qui se sont occupés de la question.

Pauret (1793) fit le premier, sur la toxicité des espèces les plus vénéneuses, des expériences où il employa spécialement les Amanites phalloïde, citrine et bulbeuse ; nous en retrouverons quelques-unes dans

STE la suite ; il a conclu à l'existence, dans ces espèces, d'un principe résineux, insoluble dans l’eau, soluble dans l'esprit de vin, le vinaigre et l’eau salée.

En 1826, le D' Lergzuter fait connaître l’amanitine, extraite par lui de la Fausse-Oronge, des Oronges verte, citrine el printanière, et la présente comme le principe toxique des Amaniles.

Au commencement du siècle, Braconnor trouve dans l’Agaricus volvaceus, une substance délétère, très fugace, et VAUQUELIN dans l'Amantta bulbosa une substance grasse et amère; SCHRODER, dans l’'Amanila muscaria, une substance rouge et âcre, CHausarEL une matière gélatineuse, qui, d’ailleurs, ‘dit Boudier, existe également dans les bonnes et les mauvaises espèces.

Dans un mémoire présenté en 1865 à l’Académie des Sciences, Boupier analyse à son tour la Fausse-Oronge et quelques autres champignons vénéneux. Il conteste à l’amanitine de Letellier, qu’il regarde comme un corps complexe, la qualité d’alcaloïde ; 1l retire à son tour de l’'Aman. bulbosa un corps qu'il nomme bulbosine, et croit qu’il a également dans l’'Aman. muscaria un corps qui lui est propre. Avec lui, les analyses deviennent plus précises, et s'étendent à divers groupes de champignons. Nous verrons iout à l'heure ce qu'il a trouvé dans le suc laiteux des Lactaires.

A la même époque, Réveiz trouvait dans l’'Aman.

muscaria lrois principes toxiques différents : 1° un principe volatil, odorant, très fugace, d'action narcotico-âcre, obtenu par distillation aqueuse ; cette eau distillée devient inerte au bout d'une quinzaine de

jours ; 2° un principe extractif, sédauf du cœur et

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narcotique, se rapprochant de l’'amanitine de Letellier ; 3° un principe résineux, irritant du tube digestif. Réveil constate enfin que la dessiccation et la cuisson diminuent le degré d'énergie de l'amanite.

LereLLrer,reprenant avec SPENEUX ses expériences’, retrouve dans l'Amanita bulbosa deux poisons distincts : l’un, âcre et fixe, produisant de suite une inflammation gastro-intestinale ; le second, n’agissant que par absorption, purement narcotique, et extrêmement fixe, au point qu'il peut résister à la dessiccation pendant plusieurs années. Pour ces auteurs, l’espèce en question ne renferme aucun poison volatil.

On le voit, jusqu'ici il y a peu de faits bien précis : mais la question entre dans une nouvelle phase avec la découverte, faite en 1870, par SCHMIEDEBERG et KOPPE, du principe actif de la Fausse-Oronge, nommé muscarine, et reproduit par la synthèse par Schmiedeberg et Harnack. C’est un corps soluble dans l’eau, se présentant, quand il est extrait de l’'Aman. muscaria, comme un liquide noirâtre, rappelant, si on le chauffe, l’odeur du tabac, et sous forme de cristaux jaunâtres et déliquescents lorsqu'il a été obtenu par synthèse. La muscarine est associée à un autre corps, dont on peut la séparer facilement ; c’est l’amanitine, identique à la névrine, et reproduisant par oxydation la muscarine. La muscarine est extrêmement toxique ; r/40 à 1/50 de milligramme suffit à arrêter le cœur d’une grenouille. Chez l’homme, 5 milligrammes produisent des accidents graves. D’après les auteurs allemands, il y aurait

1 Letellier et Speneux, Expériences nouvelles, 1867.

20e à côté d'elle, dans la Fausse-Oronge, une autre base agissant à la façon de l’atropine (Pilzatropine).

À partir de la découverte de la muscarine, d’autres progrès ont été faits, et plusieurs corps analogues extraits des Amanites ; je ne les énumérerai pas tous ; qu'il me suffise de citer la neurine, la bétaïne, la choline ; celle-ci est une substance peu toxique qu’on rencontre dans presque tous les champignons vénéneux, et même, en petite quantité, dans un grand nombre de champignons comestibles ; on en trouve également dans d’autres produits végétaux, comme les faînes de hêtres. Elle diffère surtout de la muscarine en ce qu’elle ne paralyse pas le cœur. Dans l’Amanita phalloides, il y a dela bulbosine et de la phalline, produisant de la paralysie, de la dyspnée et des convulsions. La phalline appartiendrait au groupe des albumines toxiques, corps encore peu connus au point de vue chimique. Récemment Poucxer en a découvert une, de toxicité assez faible, mais élevant considérablement celle de la muscarine quand elle lui est associée. D'après Kogerr, toutesles Amanites contiendraient de ces toxalbumines. VÉRON, qui rejette cette opinion, pour la raison que des empoisonnements sont causés par des champignons qui ont été cuits, pense plutôt que, dans quelques espèces, un principe se développerait à la manière de l'essence de moutarde ou de l'essence d'amandes amères. Bouprer dit au contraire, d’après des expériences faites par lui, que « l'extrait obtenu par l’évaporation du suc de ces champignons, filtré et privé d’albumine par la chaleur, n’empoisonne pas les animaux.….., tandis que l'extrait obtenu par l'évaporation de la

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décoction filtrée de ce champignon, récolté dans les mêmes endroits, a toujours tué ces animaux le jour ou la nuit du jour où je leur en avais donné. » L’Amanita pantherina contiendrait, à côté de la choline, une base identique à la muscarine de la Fausse-Oronge, et de l'acide panthérinique (Bôhm et Kulz).

Les recherches les plus récentes sur la Fausse-Oronge sontde M. LE Danrec (1898) ; pour lui, le principe toxique n'est pas non plus une toxalbumine, car les symptômes d’empoisonnement sont les mêmes avant et après l’ébullition du liquide salin où l’on a fait macérer le champignon ; si l’on a cru, dit-il, à la présence de plusieurs poisons dans la Fausse-Oronge, c’est uniquement parce que les symptômes produits varient avec les diverses espèces animales.

Ce que nous avons étudié jusqu'ici se rapporte aux espèces vénéneuses du genre Amanila, à celles qui causent la grande majorité, et même très probablement la totalité des empoisonnements mortels. Mais les Amanites ne sont pas les seuls champignons toxiques ; d’autres partagent avec elles ce triste privilège, et, s'ils ne causent pas eux-mêmes des accidents aussi funestes, ils n’en possèdent pas moins des propriétés pernicieuses souvent très prononcées: ce sont les Russules et les Lactaires âcres. Nous trouvons ici une gradation insensible, depuis les espèces seulement indigestes ou d’une toxicité encore hypothétique, que l’on qualifie de « suspectes » (d'un nom qui ne fait que masquer notre ignorance à leur égard), jusqu'à celles qui, extrêmement âcres, peuvent causer par leur usage des troubles gastro-intestinaux très

SE PRT graves ; il faut remarquer ici que les accidents changent de forme ; en quittant les Amanites, nous avons fini avec les phénomènes nerveux; les champignons que nous allons étudier ne causent plus guère qu’une irritation, une lésion plus ou moins grave du tube digestif, et les symptômes observés sont le plus souvent ceux d’une gastro-entérite.

Il serait peut-être utile de rappeler et de classer dès maintenant les divers accidents produits par la consommation des champignons vénéneux, pour éludier ensuite ces derniers en suivant la même division : mais 1l sera, je crois, plus intéressant de procéder dans l’ordre inverse ; les symptômes produits se déduiront tout naturellement quand nous connaîtrons les substances toxiques.

Nous passons donc, ayant terminé l’étude des Amanites, à celle d'autres Agaricinés, dont l’ensemble forme un groupe des plus naturels où nous trouvons, revêtues des couleurs les plus variées, des espèces comestibles souvent excellentes à côté d’autres qui sont détestables et presque toujours nuisibles. Les Russules et les Lactaires sont des champignons très voisins, les seconds ne différant des premiers que par la présence d’un suc laïteux, et que l’on distingue facilement à leurs feuillets soit bifurqués, soit égaux et atteignant tous jusqu’au stipe, Dans ces deux genres nous trouvons des espèces ou bien à saveur douce, généralement comestibles, ou bien possédant une âcreté souvent extraordinaire, puisqu'il suffit quelquefois de mettre sur la langue une très pelite quantité de suc ou de chair pour provoquer presque immédia-

tement une sensation brûlante emportant la bouche et la gorge; ces dernières espèces, sauf peut-être de rares exceptions, sont toujours nuisibles; et on les désigne sous le nom de Russules et de Lactaires âcres. Elles n'ont guère commencé à être étudiées sérieusement que par Boupier qui, dans un mémoire déjà eité!, nous fait part de ses recherches. « L'analyse m'a démontré, dit-il, que le suc obtenu en recueillant avec soin les larmes qui s’écoulent de la rupture ou de la coupe des Lactarius controversus et plumbeus était blanc et formé d’eau..., et, tenant en suspension une résine variable suivant les espèces et à laquelle, elles doivent leur âcreté, et non à un principe très fugace, comme l'ont annoncé tous les auteurs. Cette résine dans le Z. controversus..….. est altérée par l’air à la longue (plusieurs mois), et perd sa saveur âcre ». — Nous verrons plus loin l’action de la chaleur et de la dessiccation sur ces champignons, telle que l'explique Boudier; il me suffira pour le moment de montrer comment il comprend leur âcreté ; pour lui, le sue laiteux des Lactaires, contenu dans des sortes de laticifères, tient en suspension des particules très ténues d'une substance résineuse, à la division extrême de laquelle sont dus l’âcreté et l'effet nuisible ; en effet, comme 1l sera dit dans le chapitre suivant, quand par la coction et la dessiccation ces propriétés ont disparu, il est facile de retrouver cette substance coagulée dans les vaisseaux qui la contiennent, et son action est détruite par cette condensation. Quand des Lactaires

{ Boudier, Des champignons au point de vue usuel, etc., 1865.

âcres ont perdu leur saveur et leur toxicité, l'alcool dans lequel on les fait macérer acquiert dés propriétés vénéneuses, car le principe résineux s'y retrouve bientôt à son premier état de division. Les différentes espèces peuvent contenir des résines différentes, et, dit Boudier, il ne serait pas impossible qu'il y en eût de plus pernicieuses que d’autres, ou peut-être parce qu'un suc plus albumineux empêche la cohésion des molécules par la chaleur.

LerezLier et SPENEUx! ne sont pas de cet avis :

« Un grand nombre de champignons agissent par un principe âcre, fugace, qu’on retrouve en partie dans leur eau distillée, mais en grande partie décomposé par le feu... » et, en note : « M. Boudier dit bien qu'il s'éloigne de cette opinion, que le principe âcre n'est pas détruit, mais seulement modifié dans son état physique, qu'il est dû à une résine ; or, il n’y a pas trace de résine dans les Russules. » — Pour ces auteurs, la principale âcreté est due au suc dans lequel le microscope montre une quantité infinie de « graines d’albumine et de lamelles miroitantes de graisse ». Le liquide décanté, filtré, et évaporé à une douce chaleur, donne, s'il s’agit d’une espèce âcre, un extractif qui l’est également, mais cesse de l’être par la distillation, où l’âcreté est remplacée par l’empyreume : « Ce principe est donc indépendant de la graisse ou résine et semblable à celui des Russules. »

Il en est sans doute de même pour la plupart de ces champignons âcres ; quelques-uns, comme la Russule

1 Expériences nouvelles.

émétique, possèdent des propriétés plus marquées ; celle-ci, par exemple, occasionne de violents vomissements, et donne tous les symptômes d’une gastroentérite très grave, accompagnée de vertige et de collapsus; elle contiendrait, suivant DE Krarr, de Vienne, une substance que n’altéreraient ni la chaleur ni la dessiccation.

D'expériences faites par lui, Gaurier! conclut à son tour que, chez les Lactaires vénéneux, le principe qui agit à la façon des poisons narcotico-âcres, ne réside pas seulement dans le suc laiteux, mais aussi dans la chair elle-même.

En résumé, si l’on a constaté dans les Amanites l'existence d’alcaloïdes, rien n’est encore certain pour les champignons dont nous venons de parler ; on n’a trouvé chez eux que des substances mal connues,

moins dangereuses cependant que les précédentes et n’agissant seulement que comme drastiques.

Puisque ces champignons sont bien moins dangereux que les précédents, qu’une saveur spéciale les fait reconnaître de suite à l’amateur et le met sur ses gardes, qu’aviez-vous besoin, me dira le lecteur, d’en parler si longuement? Ils ont un goût détestable, personne n y touchera et, si quelques échantillons se glissent dans un plat, leur usage n'entraînera ni la mort ni même de graves accidents ! — A ceci je répondrai qu’en fait de champignons un excès de prudence n’est jamais un mal, et qu'ensuite, chez cesdernières espèces, les principes toxiques subissent, sous l'influence de la

! Gautier, Les champignons.

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