I. IMPRIMERIE A STRASBOURG
Quoique ce soit à Mayence que la première Bible et les premiers livres datés ont paru et (jue l'idée de reproduire au moyen de l'imprimerie de grands ouvrages fût le but que Gu« tenberg s'était proposé à Strasbourg dans son association avec Dritzebein, il me paraît trèsprobable que, tout en cherchant à atteindre un plus important résultat, Gutenberg associé avec le laborieux Dritzehein (I), et assisté de l'orfèvre Diinn et de Heilman, dut exécuter quelque impression peu importante et anonyme à Strasbourg , soit quelque Donat , quelque vocabulaire, ne fût-ce enfin qu'une édition de la Bible des Pauvres ou Spéculum Humanx Salvationis.
Nous savons par Zell que les Donat imprimés en Hollande donnèrent à Gutenberg l'idée de la lypograpbie; or, il est certain qu'une presse fut exécutée à Strasbourg, et nous savons même le nom de son constructeur.
Il est également certain que les formes, soit en caractères mobiles, soit xylographiques, étaient placées sur cette presse, où on les y imprimait.
On ne peut disconvenir qu'il existe un grand nombre d'éditions toutes sans date, sans nom d'imprimeur, ni de lieu , et l'on sait môme que plusieurs ont totalement disparu. Pourquoi donc ne pas admettre que quelquesunes d'elles ont pu être exécutées là où nous savons qu'il y avait une imprimerie en activité.
Dans quelques ouvrages les planches en bois, que l'on croit avoir été gravées à Harlem , se retrouvent les mêmes, mais accompagnées de textes dont les caractères diffèrent. Ne se peutil pas que Gutenberg ait imprimé quelqu'une de ces éditions en faisant venir les planches de Harlem?
Par là s'expliquerait ce qui peut être admissible dans le récit de Junius etd'Atkinseldans les prétentions de Harlem. On concevrait alors qu'un vieux relieur qui avait vu imprimer chez son maître les images qu'il vit reproduites par Gutenberg ait voulu revendiquer l'honneur de la priorité pour sa ville natale, lorsqu'il connut l'importance qu'on commençait à attacher à l'invention de l'imprimerie.
Nous avons déjà parlé des prétentions errouées de ceux qui , regrettant de voir une partie de la gloire de Gutenberg transportée de Strasbourg à Mayence, voulurent créer en Menlelin un nouvel inventeur de l'imprimerie ; mais les droits des deux villes sont tellement égaux, qu'à chaque jubilé les fêtes de la Conception et celles de la Nativité de I'impri-
(i) Dans le procès de Strasbourg on le voit occupe louret nuit aux travaux relatifs a l'imprimerie.
mkrie doivent être célébrées de siècle en siècle, l'une à Strasbourg, et l'autre à Mayence.
L'importance que chaque ville attachait à cette découverte, qui complétait le don de la parole et l'art de l'écriture, ne doit point nous élonner; l'homme se sentait par elle encore plus supérieur au reste de la création.
Menlelin.
Sans être l'inventeur de l'imprimerie , Men telin, dont l'attention fut peut-être éveillée par le procès de Gutenberg à Strasbourg, et qui longtemps ne mit ni la date, ni son nom, ni celui de sa ville aux nombreuses impressions que Panzer (1), Maitlaire et ceux qui ont traité de l'origine de l'imprimerie lui attribuent généralement, a pu s'occuper en silence des divers procédés de l'imprimerie concurremment avec ce que faisaient à Mayence Gutenberg, Faust et Scboîffer. 11 est vrai que le premier livre qui porte son nom ne date que de 1469 (2); mais les caractères en sont petits, ce qui indique des progrès dans l'art de graver et de fondre , et suppose des essais antérieurs.
Philippe de Lignamine, dans la Chronique qu'il imprima à Rome en 1474, dit, en rendant compte des faits qui se rapportent à l'année 1458 :
« Il est de notoriété que Gutenberg de Stras- « bourg et un aulre nommé Faust, habiles « imprimeurs sur peaux, impriment chacun « avec des caractères fond us, trois cents feuil les « de papier par jour à Mayence; et l'on sait « que Jean Mentelin , habile aussi dans celte « même industrie, imprime égafement à Slras- « bourg, ville de la même province, autant de « feuilles chaque jour. »
L'un des premiers et des principaux livres imprimés sans dale attribués à Menlelin est \& Bible en allemand, que l'on croit antérieure à 1466, d'après la souscription écrite sur un exemplaire à Sluttgard par lerubricateur, qui dit avoir fini en 1466 d'enluminer ce livre imprimé par le vénérable J. Mentel de Strasbourg (3). Panzer fait observer que les carac tères sont les mêmes que ceux de VArl de Prêcher par saintAugustin,dont l'impression, regardée comme plus ancienne , est aussi attribuée à Mentelin.
Une autre Bible latine, imprimée avec de grands caractères, ayant quaranle-neuf lignes à la colonne, parait antérieure à la précédente.
(i) annales Typ , t. I, p. C7-7G.
(2) dstexanus De casibus Conscicntiœ. Voici la souscription : Explicit summa fratris Mtexani urtc impressoriù formata j>cr venerabilerti virxim Ioh. Mentel anno Domini MCCCCLXIX, nno. Cette dale est à la fois en chiffres romains et en chiffres arabes.
(5) Un autre exemplaire, à Munich, porte : « Achetée le 27 juin I4i;r», non reliée, pour douze florins. » D'antres semblables annotations sur d'autres exemplaires sont datées de nc7. h'oy. pour plus rie détails, Lichlcnbcr^'er, Initia Tijpograpfiica, p. ira.
r,20 TYPOGH
Sur un des exemplaires on voit écrite par le ruhiïcateur la date de 1466.
Le plus important de tous les ouvrages impunies par Mentelin est celui en dix volumes in-f intitulé Spéculum Vincent n Rellovaci*, morale, naturale, doctrinale et hi&lortale. Les trois premier» volumes n'indiquent nidalb, ni lieu, ni nom d'imprimeur. Ensuite Mentelin ajouta son nom. Puis sur un volume postérieur on voit paraître la date <le 147:;.
D'autres ouvrages sont encore attribués à Mentelin par Panzer; tous sont imprimés avec des caractères fondus.
Un acte mortuaire de la cathédrale de Strasbourg porte simplement : « Jean Mentelin, imprimeur, mort le samedi d'après la Conception de la Vierge Marie l'an 1478, et le service fut sonné à la grande cloche. »
Eggestein.
Il paraît que l'association entre J. Mentelin et Henri Eckstein ou Eggestein, maître ès-arts en philosophie, dont Gebwiler dit avoir lu l'acte, n'eut pas de suite.
En 1471 l'imprimerie d'Eggesfein donna en 2 volumes, grand iu-f°, le Decrelum Gratiani avec la glose. On y lit cette inscription :
... arlificiosa adinvencione imprimendi, absque ttlla calami exaratione, siceffigiatum et ad laudem omnipolenlis Dei est consummalum per venerabilem virum Heinr. Eggestein, artium liber alium magistrum civem inclite, civitatis Argent. 1471.
Les caractères sont en gothique gras, imitant l'écriture. La glose est en plus petit caractère; elle entoure le texte de toutes parts avec un véritable mérite typographique.
La même année il publia, en un autre caractère et in-f°, la Constitution de Clément V avec la glose. Eggestein y déclare avoir déjà imprimé A' innombrables volumes de droit humain'et divin.
Parmi ce grand nombre de livres qu'il aurait imprimés avant 1471 on compte deux édifions de la Bible latine in-f°, sans date, ni lieu ni nom d'imprimeur. Il paraît même qu'il en aurait publié encore une autre plus ancienne, .portant de la main du rubricateur l'indication de Henri Eggestein et l'année 1468 (1).
En 1619 Lazare Zetner introduisit la distinction de l'U et du J dans les lettres capitales, et en fit fondre les caractères.
L'imprimerie de Strasbourg a soutenu en tout temps sa réputation, et la soutient encore de nos jours par les effoits que fait de père en lils la famille Silbermann pour maintenir son art au niveau des progrès incessants de la typo-
(i) Pour plus rie détails sur l'Imprimerie d'Eggeslein et sur les imprimeurs de Strasbourg, on doit recourir à Panzer et à I.ichtenberger.
APHIE
graphie et de là polychromie, cette nouvelle application de la ;
IMIM-.IMI un. bh n to.il.
Au courent de Subiaco.
Nous avons dit qu'à la suite des troubles survenus à Mayeuce en I4&2 il i S63 il j une émigration d'imprimeurs portant l<-ur ait dans les villes les plus civilisées dr l'Europe.
l'.oine, alors le cenlre de la civilisation, d y voir s'élever la première imprimerie ; mai* avant de l'y établir Conrad Sweifflheim et Arnold Pannartz s'arrêtèrent au couvent de Subiaco, près de Rome, où ils imprimèrent le Laclance, en 1465, et un Donat destiné a l'éducation des enfants.
L'édition de Laclance est fort belle; le caraclère, dont la forme est encore un peu gothique, se rapproche cependant du ty; main ; il est bien gravé et bien fondu ; le papier est beau et bien collé; les marges grandes et l'encre fort noire. Les passages grecs sont laissés en blancs pour être remplis a la plume, excepté vers la lin où ils sont imprimés en caractères grecs, dont la forme est rond.- et non penchée. Il n'y a ni accents, ni esprits, ni lettres capitales.
En 1468 ils imprimèrent la Cité de Dieu de saint Augustin (l) et les épures de saint Jérôme, 1 volumes in-f".