‹ Essai sur la typographieChapitre 6 sur 44 · L'IMPRIMERIE A ROME · texte numérisé non relu

L'IMPRIMERIE A ROME

Une noble famille offrit à ces imprimeurs allemands nu palais à Rome pour y transporter leur imprimerie. Les É pitres de Cicéron fuient le premier livre qu'ils y imprimèrent ; on y lit à la fin ces vers :

Hoc Conradus opus Swe.vnheym ordinc miro Arnoldusque 9iimil et Pannartz una xde colendi

Ginte teutontea Rom<e expediere soda les, lu doiuo Petrl de Maximo mcccclxvii.

On peut juger de l'activité qu'ils déployèrent par le nombre et la rapidité de leurs publications : elles sont indiquées dans la letlte écrite en leur nom au pape Sixte IV par l'évoque d'Aléria, J. André, secrétaire île la bibliothèque du Vatican, qui se dévoua tuut entier aux soins de cette imprimerie (2).

« Les serviteurs de votre sainteté, et vos im- « primeurs , Conrad Sweynheim et Arnold Pan- « nartz, qui sont les premiers qui exercent en « Italie cet art créateur le plus utile de tous , « vous implorent pour que vous daigniez les o secourir dans leur misère. La voix de ces ini-

(i) La dimension du caractère qu'ils y employèrent conserve encore de nos Jours le nom de saint-augustin, et celui qui a servi aux mêmes imprimeurs pour leur édition desepîtres de Cieèron garde encore aujourd'hui dans toutes les imprimeries le nom latin du prince des orateurs.

(2) A la fin du tome V, ln-fol. du grand ouvrage du Nicolas de l.yra, Gloses sur toute la tfiOle.

« primeurs, écrasés sous le pouls de tant de pa- « piers, sera liientôt la voix des trépassés ," si

« votre générosité ne leur vient en aide

« Accourus les premiers pour apporter de la « Germanie à votre Curie romaine, avec de « grandes peines et dépenses, cet art si profitable,- « c'est par nos soins qu'ont été imprimés (I) :

(En 14GB) Le Donat pour les enfants, et c'est par là que nous avons débute, tire à sooe's.

( Ell 146» ) LACTANCK 823

(En I46K, 273 ex.; en 1468,W3 ex.; en M70, 27M ex.).

(En 1467) Cicéron. Epitres bso

( En 1467, 273 ex.; en 1469, 273 ex.). (En I4G8) Spéculum humant Vit^. . . . soo (En i467)Saint-Augustis, De CivitateDei. 82.S (En I4<>7, 273 ex.; en 1468,273 ex.; 1470, 273 ex. ).

(En I4G8) Saint- Jérôme (les Épitres). . . «,ioo (En 1468, sjoex.; en 1470, «so ex. ).

(En I4G7)Cicéron, De V Orateur sm

( Sans date 273 ex. ; en 1469, 273 ex.).

( En 1469) Cicéron. Épitres B73

(En I469)Cicéron, OEuvres philosophiques, hjo (lin I4GD, 27S ex.; en 1471, 273 ex.).

(En !4G9)ArULÉE 273

(En «469 ) AULU-GELLE 273

( En 1469) J. CESAR 273

(En 1469) Bessarionis libnim adeersus Ca-

lumniatorem Platonis

(En H69 ) Virgile . sso

(Deux éditions sans date, chacune tirée à 273 ex. ).

(En 14C9) Tite-Live 273

( En 1469) LUCAIN 273

( En 1470) Pline 500

(En 1470} CicÉron. Épitres à Atticus. . . 273

(En 1470) Suétone. % 273

(En 1470) Le pape LÉon. Ses discours. ... 273

( En 1470) QU1NTILIEN 273

(En 1470) Saint-Thomas d'aquin. .... sso {En 1471) Saint-Cyprien. Les Epitres. . ■ 573 (En 1471 ) Bible 273

(En 1471) StLIUS ITAI.ICUS 273

(En 1471) Cicéron, De Oratore 273

(En 1471) Ovide, les M ètamorphoses 330

( En 1471 ) Nicolas de Lira, volumes. . . . 1,100 L'ensemble de tous ces volumes est de 12,47s.

« Nous sommes prêts à vous livrer tout ca « que vous pourriez désirer de ces produits « ( merces )• »

0 La dépense que nous avons faite pour les « exemplaires de Nicolas de Lyra est telle qu'il « ne nous reste plus de quoi vivre. •

Toutes ces richesses littéraires que Sweynheim et Pannartz, en véritables ouvriers, appellent de la marchandise , ne les avaient pas enrichis. Le temps n'était pas encore venu où les Aide et les Estienne, unissant l'instruction à l'art typographique, en faisaient une profession intimement liée aux belles-lettres , aux beaux-arts, à l'industrie et au commerce. Toutefois, le choix des livres imprimés à Rome par les deux imprimeurs allemands signale l'influence que la littérature ancienne exerçait encore sur le sol natal.

L'Épitre du même évêque d'Aléria placée

(0 J'ai mis entre parenthèses les renseignements recueillis d'après d'autres documents.

G32 en tôle du lome I de l'ouvrage de Lyre prouve que Paul II, prédécesseur de Sixte IV, avait été libéral à leur égard :

« J'ai toujours pensé qu'il était du devoir des « souverains, quels qu'ils fussent, d'accorder des « éloges aux savants, car il en résulte imman- « quablement qu'excités par ces louanges, ils « s'efforcent de confirmer la bonne opinion t qu'on a de leur mérite, même exagéré, par des « œuvres que leur inclination naturelle ne leur « eut fait jamais entreprendre. »

Pannartz mourut àRome en 1476. Dès 1474 son nom ne figure plus sur les éditions de son associé.

Les principaux auteurs latins avaient été publiés. A la fin de plusieurs on lit ces vers :

Aspicis, lllustris lector quiconque, libellos;

Si cupis artlticum nomina nossc, loge, Aspera ridebis cognoinina teutona : forsan

Mitigct ars Musis inscia verba vin'im : Conradus Sweynhcym, Arnoldus Pannartzquc ma-

P.omac impresserunt talia multa siraul. Lglstrt

Petrus cum fratre Francisco Maxlmus ambo

Huic operi aptatam contrlbucre domum.

Ces imprimeurs remplacèrent par la diplithongue se Ye que jusqu'en 1480 les autres imprimeurs exprimaient par un e simple, quelquefois accompagné d'une cédille ou par les deux lettres séparées a e.

lis introduisirent aussi les premiers dans leurs éditions de César et de Lucain l'usage des registres imprimés à la fin du volume pour faciliterait relieur la réunion des feuilles. Leur édition d'Aulu-Gelle est le premier livre qui ait une préface, et pour la première fois on voit dans leur édition à' Apulée l'introduction des notes marginales.

La même année où paraissait chez Sweynheirn et Pannartz la première édition des Épitres de Cicéron, 1467, Ulrich Han, dit Gal- 1ns (1), imprimait aussi à Rome les Méditât ionés Jo. de Turrecremata, avec trente-quatre gravures en bois représentant les tableaux peints dans l'église de Sainte-Marie de la Minerve. En 1469 il publia divers traités de Cicéron , et plusieurs ouvrages latins qui parurent celte année et les suivantes.

L'évêque de Téramo , le savant Campanus, se dévoua à l'imprimerie d'Ulrich-Gallus avec non moins de zèle qu'en apportait l'évêque d'Aléria aux impressions de Sweynheim et Pannartz. L'ardeur de Campanus à remplir les fonctions de correcteur était telle, dit Zetner, cité par Maittaire, qu'il ne consentait à prendre la nuit que trois heures de sommeil. On trouve à la fin de plusieurs livres imprimés par Ulrich Gallus ces vers, composés par Campanus :

An?er Tarpeii çnstos Jovis, unde quod alis Obstreperes, Gallus decidit. Ultor adest

tllrichus gallus, ne quein poscantur in usum, Edocuit pennis nil opus esse tuis.

(i) Cet Uldricus le Han le Coq, ou plutôt Udalriclius dit Gallus, était né à lngolstadt.

Iiripriinit llle die quantum vix scrlbllnr anoo. Ingcnlo baud noccas, oiunla vlnclt homo.

En 1409 George Laver, de Wurtzbourg, appelé à Rome par le cardinal Caraffa, établit ses presses dans le monastère de Saint-Eusèbe; il eut pour correcteur Pomponius Laetus, Platina et autres gens de lettres.

En 1470 Philippe de Lignamine imprima à Rome les premières éditions de Quintilien et de Suétone, qui parurent sans date; les caractères en sont plus élégants que ceux de Swcynheim et que ceux d'Ulrich Gallus. Il imprimait encore à Rome en 1476.

En tête de l'ouvrage de Laurent de Valla, De ElegantiaLatinx Lingux Librisex; Romœ, 1471, in Pinia regione , sont des vers à la louange de l'imprimeur sous le nom supposé de Lucidus Aristophilus Surroneus. La souscription indique que l'édition a été faile in domo Philippi de Lignamine.

C'est en 1474 qu'il imprima à Rome sa Chronique, qui y fut réimprimée en 1476 par maître Jean Schurener de liopardia. Dans l'une et dans l'autre se trouve le passage qui concerne l'origine de l'imprimerie.

Philippe de Lignamine était aussi savant que modeste; quoiqu'il fût noble (1), il ne crut pas déroger en se faisant imprimeur.

Plusieurs imprimeurs allemands vinrent aussi s'établir à Rome : Adam Rot , clerc du diocèse de Metz; EuchariusSilber, en 1495 (2); Stephanus Planck, en 1485. L'impression de la cosmographie de Ptolémée, commencée par Conrad Sweynheim, avec, vingt-sept cartes gravées en taille douce sur cuivre, fut terminée à Rome par Arnold Buckinck en 1478 (3).

Un riche négociant qui a laissé un nom célèbre, Aug. Chigi, fonda à Rome dans son palais une imprimerie, dont il confia le soin au savant grec .Zacharias Calliergi, de Crète, qui quitta Venise vers 1512, sur l'invitation de Léon X, pour venir publier à Rome deux ouvrages grecs, Théocrite (1516) et Pindare (1515), éditions remarquables par la beauté de l'impression et le savoir de l'imprimeur, qui donnait pour la première fois les scolies de ces deux auteurs (4).

Ce fut en 1515, à la dixième séance du concile de Latran, que le pape Léon X défendit .

(i) Il était de Messine en Sicile.

(2) En examinant, à la bibliothèque du British Muséum, l'édition des Lettres à Atticus de Cicéron, imprimée à Rome en 1490 par Silber ( en latin Argenteus ), j'ai été frappé de la ressemblance de ses caractères, dont la grosseur correspond à notre saintauyustin, avec ceux de la belle édition des Epîtres de Cicéron imprimée à Venise en i«s par Nicolas Jenson. La forme des lettres et leur gravure sont presque aussi parfaites.

(s) La première édition avec des figures en bois avait été imprimée à Vicence en 1473, par Herman Liclitenstein

(4) Le pape Léon X accorda un privilège de dix ans à Calliergi pour les deux ouvrages.

TYPOGHAPHIK B84

sous peine d'excommunication dlmprimi crin ouvrage avant qu'il eût étéapproavi

le vicaire de s. s. a Rome ou par l'évéqu

chaque diocèse. Déjà, di i 1 186, l'an h< ■• • deMayence Berlhold, archichanceliei de l'Allemagne et prince électoral du Saint-Empire,

avait défendu, par une ordonnance, d'un; aucun livre sans approbation préalable

docteurs. Voici l'exposé des motif., ■

« Bien que l'art divin de l'imprimerie facilite et rende accessible l'usage des livres de tonte science utile a l'instruction des hommes, nous avons reconnu cependant que, par avidité d'une vaine gloire ou d'argent, plusieurs ontabusé de cet art; en sorte que ce qui fut Sonné poui éclairer l'humanité tend à la pervertir. Ainsi , pour avilir la religion, nous avons vu dans les mains du peuple des écrits religieux (l) traduits du latin en allemand. Que âmù-nous des lois sacrées et des canons, qui, bien que rédigés avec l'attention la plus soutenue par des hommes dont l'éloquence égalait le savoir, offrent cependant, par la profondeur des sciences qu'ils traitent, de telles difficultés, que la durée de la vie humaine suflit à peine aux plus hautes intelligences pour les posséder? Cependant des personnes ignorant ces matières ont osé en faire dans la langue vulgaire des traductions que lesdocteurs déclarent inintelligibles par l'abus et l'impropriété des mots. Que dironsnous des autres sciences, déligurées par les erreurs qu'on introduit dans ces livres, et qui paraissent souvent sous des titres mensongers, atin de tromper les acheteurs, en attribuant à des auteurs connus par leur mérite des livres composés par des auteurs qui en sont dépourvus.

« Ces traducteurs, qu'ils soient ou non de bonne foi, pourraient-ils sans offenser la vérité dire que la langue allemande est capable d'exprimer ce que les excellents auteurs grecs et latins ont écrit avec l'exactitude d'expressions appropriées aux sublimes spéculations de la religion chrétienne , et avec la connaissance intime des choses ? Ils seront forcés d'avouer que la pauvreté de notre idiome rend leurs efforts insuffisants, et qu'ils sont forcés de recourir à l'invention des termes nouveaux ; car s'ils ne veulent employer que les anciens, je crains fort qu'ils n'altèrent le sens de la vérité, d'où résulte un immense danger pour les saintes Écritures. Qui voudrait laisser aux hommes peu ou point instruits et aux femmes à chercher d'en pénétrer les vérités dans de pareilles traductions? Laissez, par exemple, examiner le texte de l'Évangile ou des Epiires de saint Paul , et tout homme instruit sera convaincu que bien des choses ont besoin d'être suppléées par d'autres écrits.

« Mais, puisque cet art dont l'origine divine (et ce titre lui est du) appartient à notre ville fortunée de Mayence, ou il fait de continuels progrès, c'est avec toute justice que nous en défendons la gloire , et nous remplissons notre devoir en préservant de toute souillure la pureté des divines Écritures. En conséquence, dans le

(>) Libros de divinis ofliciis et apicibus rcligionts nostne.

bal de prévenir cl de réfréner les erreurs que nous avons signalées et les entreprises téméraires des effrontés et des pervers, autant que Dieu , dont nous prenons la défense, nous en a donné le pouvoir,

« Nous ordonnons que, par une stricte observance des présentes , tout ecclésiastique ou laïque soumis à notre juridiction , ou se trouvant sur notre territoire, quels que soient son rang, dignité, profession ou condition, de s'abstenir de traduire en allemand vulgaire aucun ouvrage de science, art, ou sujet quelconque, soit du grec, soit du latin, soit de toute autre langue , et de donner ou acheter aucune traduction publiquement ou en secret, directement ou indirectement, si la vente n'en a été préalablement autorisée par un permis délivré par les très-nobles et très-honorables, nos amis , docteurs et maîtres de l'université de notre ville de Mayence, Jean Bertran de Nuremberg pour la théologie, Alexandre Dietrich pour la jurisprudence , Thierry de Moschède pour la médecine, et Alexandre Eler pour les arts; à Erfurt par les docteurs et maîtres institués à cet effet. A Francfort les livres mis en vente devront avoir été vus et approuvés par un honorable maître en théologie de cette Aijle, et par un ou deux docteurs et licenciés rétribués à cet effet par le gouverneur.

« Qu'on sache donc que quiconque, au mépris de cette instruction , prêterait conseil ou assistance, directement ou indirectement en opposition à notre mandement, sera par ce fait frappé d'excommunication; ses livres mis en rente seront confisqués , et il payera à notre trésorerie une amende de ioo florins d'or.

« Donné en notre chancellerie à Mayence et revêtu de notre sceau, le 4janvier i486 (I). »

De 1542 à 1550 Antoine Bladus publia à Rome la première édition des Commentaires • i'Euslalhe sur Homère, 4 volumes petit infolio, imprimés avec les caractères de Jean Honorius Manliensis de Saleule, fondateur de la Bibliothèque palatine.

Cette imprimerie, appelée d'abord vaticane, puis apostolique et ensuite camérale, et qui est connue maintenant sous le nom de la Propagande, fut encouragée par Sixte V (2) dans le but d'y publier les saintes Écritures. Dans la dédicace des Œtivres de saint Grégoire le Grand qui parut en 1588, il est fait grand éloge de ce pontife pour avoir conçu et réalisé celte grande idée (3). Léon X y avait

(i) 'Suivent les instructions du censeur, par lesquelles tout livre ou ouvrage que l'on voudrait traduire, Imprimer ou vendre doit être préalablement communiqué; le censeur doitexaminer attentivement et peser les matières qui y sont traitées, afin qu'elles ne puissent engendrer d'erreur et offenser ou blesser la morale cl la modestie. Tout livre jugé digne d'être approuvé doit être signé par deux censeurs au moins. L'approbation et signature doit être en lieu bien apparent. En agissant ainsi les censeurs feront œuvre agréable a Dieu et utile à l'État.

(2) Dominique Basa en fut le directeur, et il y dépensa 40,000 écus en caractères grecs et orientaux, en très-bons papiers, et en honoraires des savants.

(^ .... Quare divino consilio factum est ut Roina:, in ipsa hominum luce , consilio auctoritateque tua,

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fait transporter les caractères gravés à Florence, et Pie IV en confia la direction à Paul Manuce, qu'il fit venir de Venise. Les belles éditions de la version des Septante, de la Bible latine de Sixte V, puis celle de Clément VIII, et plusieurs autres, y furent successivement imprimées. Le pape Grégoire XIII ea confia la direction à J. B. Raimondi, savant orientaliste, et la lit servir à la propagaliou de la foi en Orient au moyen des livres qu'il y fit imprimer. Clément VIII, Paul V et Grégoire XV s'y intéressèrent, et elle fut mise à la disposition de la congrégation de Propagandafide.

Aujourd'hui cette imprimerie, qui possède une riche collection de types orientaux, et qui a commencé en 1825 les deux importantes collections d'ouvrages inédits grecs et latins, sacrés et profanes , découverts par le docte cardinal Angelo Mai, ancien préfet de la Vaticane, est presque entièrement inoccupée. Avant les événements de 1848 elle s'était complètement renouvelée en caractères français.

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