HippUs
i7S CHAPITRE NEUVIEME.
rattention se porte naturellement sur ce qui mérite d'être observé.
Si je relève d'aussi petites choses, c'est qu'elles ont leur importance pour bien comprendre ce qui fait le mérite de Lucien dans l'interprétation des œuvres d'art proprement dites. Un défaut très-ordinaire aux purs littérateurs, lorsqu'ils commentent les œuvres des artistes, est de leur attribuer des intentions qu'ils n'ont pu avoir parce que les moyens dont ils disposaient ne s'y prêtaient pas ; par contre , ils n'aperçoivent pas toujours celles qu'ils ont eues réellement. Le peintre et le sculpteur ne conçoivent l'idée et le sentiment que d'une manière concrète; l'homme habitué à penser et à écrire est toujours porté au contraire à les traduire en abstractions , et par conséquent à les analyser avec une subtilité que le dessin ou la plastique ne comporte pas. De là un désaccord qui peut donner lieu à de véritables malentendus. Le bon interprète des œuvres d'art est donc celui qui, tout en sachant expliquer avec finesse les nuances délicates de la pensée ou du sentiment, ne perd jamais de vue cependant les conditions imposées à l'artiste par son art. Il faut qu'il aime la beauté sensible pour elle-même, non comme un signe , mais comme une chose vivante et réelle ; il faut qu'il l'ait devant les yeux quand il en parle , grâce à cette faculté d'imagination sans laquelle il lui serait impossible de bien remplir sa tâche ; il faut enfin que son explication ne nous détache jamais de ce qu'elle explique, mais qu'elle nous y ramène au contraire, et qu'elle s'adresse à nos sens en même temps qu'à notre esprit. Ai-je besoin d'ajouter que, si de telles qualités sont nécessaires toujours, elles étaient indispensables particulièrement à un Grec parlant des œuvres de l'art grec?
Or ce que nous venons de dire des aptitudes artistiques dont Lucien était doué naturellement fait mieux comprendre , si je ne me trompe , pourquoi ses appréciations répondent si bien à l'idée que nous nous formons de la vraie critique. S'il eût été
moins sensible au charme de la couleur et de la forme, nul n'aurait été plus exposé que lui , par son esprit même, à faire d'une façon charmante de très-mauvaise critique. Ce qui lui a permis d'en faire d'excellente, avec non moins d'agrément d'ailleurs, c'est qu'il y avait en lui un artiste auquel l'écrivain se contentait d'obéir.
Le dialogue des Portraits est évidemment, de toutes ses œuvres, celle où il se montre le mieux sous cet aspect tout particulier. On sait comment Lycinos , voulant dépeindre à son ami PoJystrate la belle inconnue qu'il a vue passer, emprunte à quelques-unes des œuvres d'art les plus célèbres les éléments dont il a besoin pour la représenter. Chaque emprunt est justifié d'un mot par l'explication délicate de l'intention à laquelle il répond. S'il prend tel trait à une des statues de Praxitèle et tel autre à une de Phidias, c'est qu'il trouve, ici ou là, un charme particulier, une grâce qui n'est pas ailleurs, une expression qui lui plait et qui convient à son dessein. On devine quelle délicatesse est nécessaire en un tel sujet. Que de justesse et de légèreté en même temps ne lui faudra-t-il pas pour noter ainsi d'un mot le caractère propre de chaque chose , pour en marquer à propos l'emploi, et pour faire concourir tous ces éléments à un effet commun I Laissons-le donc nous dire luimême ce qu'il choisit et quels sont les motifs de ses choix.
Par une sorte de personnification ingénieuse dont il a usé plusieurs fois , c'est le discours , transformé en un être vivant et parlant , qui se charge de la tache attrayante et difficile : — <c Notre discours » , dit Lycinos à Polystrate , a va te mettre » sous les yeux l'image qu'il prétend créer à l'aide d'emprunts. » Voici d'abord la tête : c'est celle de l'Aphrodite Cnidienne ; )) nous ne demanderons rien de plus à la déesse , car elle est )) nue. Que la chevelure et le front , et la ligne si pure des )) sourcils restent ce que Praxitèle les a faits ; que rien non plus )) ne soit changé à cette langueur du regard qu'il a su associer » à un air de joie. Quant aux pommettes des joues et à la (lartie » antérieure du visage , c'est la statue des Jardins , œuvre
%U CHAPITRE NEUTIÉME.
» d'Alcamène * , qui nous servira de modèle ; empruntons-lui » aussi les mains , rattache élégante des poignets , et la » souplesse des doigts finement amincis à l'extrémité. Le contour » général du visage , la délicatesse des joues , Theureuse » proportion du nez , nous les demanderons à la statue des » Lemniens , œuvre de Phidias '. Le même artiste nous donnera » la commissure des lèvres et le cou : nous les prendrons à son » Amazone. Calamis enfin et sa Sosandra > lui prêteront une » dignité modeste , et elle aura comme cette statue un sourire » sérieux et à peine sensible (lutSiaiia, oepov xac Wyfiéç) ; ce » sera d'elle encore qu'elle tiendra la grâce décente dans la » manière de se draper ^. »
Voilà en quelques lignes une série de jugements singulièrement fins et précis. On ne peut qu'admirer l'aisance avec laquelle l'écrivain va d'un chef-d'œuvre à l'autre , analysant en deux ou trois mots ses impressions , et motivant ses préférences par des éloges qui nous mettent les choses sous les yeux. Ce sentiment de la Corme , cette intelligence de la ligne dont nous parlions tout à l'heure , nous les retrouvons ici avec quelque chose de plus rare et de plus accompli. Ce ne sont plus seulement les sens qui sont touchés ; c'est encore le cœur et l'esprit. Aussi habile interprète de ce qui s'adresse à l'âme que de ce qui charme les yeux , l'écrivain nous met en communication intime avec l'idéal de l'artiste, en nous montrant, ici, dans le regard d'Aphrodite, je ne sais quel mélange de langueur voluptueuse et de grâce souriante, et là, dans la tenue sévère de la Sosandra, une dignité simple qui révèle le caractère.
1. L'Aphrodite des Jardins. Il en est question dans les Dialogues des courtisanes , VII , 1 , où l'on voit que c'était une statue d'Aphrodite céleste ,
2. L'Athèna des Lemniens, ainsi nommée parce qu'elle avait été offerte et consacrée par les Lemniens. Cette statue était à Athènes; Pausanias. Attiquey 28.
3. Sur le Sosandra de Calamis, voy H. Blumner, ouvr. cité, p. 7. Lucien est le seul écrivain ancien qui ait mentionné cette œuvre remarquable du ▼ieox maître.