Zeuxis , 4 et suiv
Tensemble. Au premier plan , la mère allaitant ses petits ; un peu en arrière et comme au-dessus d'eux, le centaure qui les regarde ; tout cela se groupe en quelque sorte de soi-même dans la description de Técrivain. Mais en nous faisant sentir ainsi Tunité simple et frappante de la composition, il n'oublie aucun des détails caractéristiques, ni ceux qui s'adressent au sentiment , ni ceux qui doivent surtout flatter la vue. Le mouvement, assez compliqué en réalité , de la centauresse est exprimé en quelques mots ; puis la beauté de ses formes et la perfection de l'art dans la transition si délicate et si difficile que les éléments disparates de son corps imposaient au peintre. Il semble qu'on ait le tableau même sous les yeux. Quant à ce qu'on pourrait appeler la description morale des personnages, elle est, dans son extrême simplicité, pleine d'esprit, de grâce et même de sentiment.
Ces qualités sont d'autant plus dignes d'éloges chez Lucien, qu'il fallait en quelque sorte être deux fois homme de goût, dans ce siècle de sophistique, pour ne pas céder à l'entraînement général. Veut-on savoir quelle était la tendance de la mode? Qu'on rapproche du morceau descriptif dont je viens de donner la traduction, celui où Philostrate a dépeint, peut-être d'après un tableau d'un portique de Naples , une troupe de ccnlauresses. La ressemblance même des sujets aidera à mieux saisir la difl'érence du procédé. Lucien observe, admire, étudie et décrit ; Philostrate amplifîe , ce qui revient à dire qu'il n'observe pas, n'admire pas sincèrement . n'étudie pas, et par conséquent ne décrit pas non plus réellement, bien qu'il ail l'air de le faire. A quoi bon en effet tant d'exactitude? Est-ce du peintre ou de son tableau qu'il s'agit ? Bien naïf qui le penserait : l'important pour Philostrate, c'est de montrer son esprit. Le sujet du tableau est pour lui une sorte de thème : il y jette les yeux, et le voilà soudain qui entame son développement. Si l'auteur n'était qu'un sot ou un maladroit , le procédé serait ridicule ; employé par un homme de talent, il arrive presque à faire illusion sur ce qu'il a d'artificiel :
« Tu pensais» , dit-il à son lecteur, « que la race des centaures » était née des chênes et des rochers ou bien encore de ces » cavales qu'aima, dit-on, le fils d'Ixion, et c'était lui que tu » considérais comme Tauteur de cette race mélangée. Eh bien , » détrompe-toi. Ils avaient des mères semblables à eux , des » compagnes de même sorte ; leurs enfants ressemblaient aux » jeunes poulains ; et ils habitaient des lieux charmants. N'y » a-t-il pas du charme en effet dans les sites du Pélion, dans » une vie passée au milieu de ses forêts, parmi ces hêtres battus » des vents qui fournissaient des lances droites et dures, près » des antres frais et des eaux courantes ? C'est là que sont les » centauresses ; semblables aux Naïades, si nous ne regardons » qu'une partie de leur corps, et aux Amazones, si nous les » considérons tout entières. La délicatesse des formes féminines » prend en elles quelque chose de plus vigoureux, lorsque le » regard ne les sépare pas de celles qui caractérisent le cheval. » Quant aux petits centaures qu'on voit près d'elles, les uns » ne sont encore que des nourrissons , les autres ont déjà un » peu plus de force. Quelques-uns semblent pleurer, d'autres » sont tout heureux de vivre et sourient en se gorgeant du lait » qui coule à flots. On en voit qui bondissent sous leurs mères, » d'autres qui les embrassent agenouillées ; l'un d'entre eux, » déjà pétulant, lance une pierre à la sienne. La physionomie » des plus jeunes est encore difficile à discerner, car leurs joues » se gonflent sous un déluge de lait. Ceux qui bondissent déjà » laissent voir une sorte de rudesse, leur crinière commence à » pousser et leurs sabots sont encore tendres. Combien sont » belles les centauresses, même dans la partie de leur corps qui » n'est pas humaine 1 Ce sont des cavales à la robe blanche » ou rousse; leur poil est luisant comme celui des chevaux » bien soignés et produit une sorte de miroitement. On voit » aussi une centauresse blanche entée sur une cavale noire, et » l'opposition des couleurs produit l'harmonie de la beauté *.»>