Philostrate, Tableaux, II
11 y a sans doute plus d'un passage dans ce morceau qui ne manque pas d'une certaine grâce ; Philostrate était un homme d'esprit et un écrivain exercé ; ce qu'on y trouve le moins, c'est une description exacte du tableau. Nulle idée de la composition, nulle indication du groupement des figures. Un peu de mythologie au début sous forme d'interpellation brusque au lecteur , un peu de sentimentalité rustique aussitôt après , puis, en guise de compte-rendu , une sorte d'esquisse indécise, sans contours arrêtés, sans dessein suivi , au milieu de laquelle se détachent quelques détails assez poétiques, dont il est d'ailleurs fort malaisé d'imaginer la représentation par la peinture. Il y a loin de là à la précision et à la fidélité si élégantes de Lucien.
L'autre tableau décrit par Lucien est celui d'Aétion , dont il est question dans son Hérodote. Le sujet traité par le peintre était le mariage d'Alexandre et de Roxane. Aétion avait choisi le moment où le roi vient trouver sa jeune épouse qui l'attend dans la chambre nuptiale. C'était donner à cette scène un caractère intime , qui pouvait , selon la façon dont elle serait représentée , ou en compromettre la dignité , ou au contraire y introduire des ressources inattendues de sentiment. U y avait seulement là une mesure infiniment délicate à garder entre la solennité un peu froide du tableau d'histoire et la familiarité piquante d'un tableau de genre. On peut affirmer , d'après Lucien, qu'Action y avait heureusement réussi. Mais ce (|ui nous intéresse davantage, c'est de remarquer combien son interprète a su entrer finement dans sa pensée. Si Lucien avait eu moins de goût, il pouvait être tenté en un tel sujet d'avoir trop d'esprit. 11 est bien certain qu'à sa place Diderot n'y aurait pas manqué. Or, il suffisait d'un mot pour être infidèle à l'intention du grand artiste. Tout était donc dans la nuance juste du sentiment, et il fallait une extrême justesse de langage pour ne la point fausser. En toute autre occasion, Lucien eût été fort capable de s'en dispenser. U est d'autant plus remarquable d'obsener ici comment la justesse
de ses impressions Ta heureosement lenu en garde contre luimême.
(( Dans une chambre magnifique , la couche nuptiale est «dressée. Sur cette couche, Roxane est assise. Pleine d'une » grâce toute virginale, elle baisse les yeux , n'osant regarder » Alexandre qui est debout devant elle. On voit auprès d'eux » des amours souriants ; l'un qui se tient derrière le lit, enlève » le voile qui cachait le visage de Roxane et la découvre aux )> yeux de son époux; un autre, dans l'attitude d'un esclave, )) la déchausse, afin qu'elle puisse se mettre au lit ; un troisième, )) un amour lui aussi , a pris Alexandre par son vêtement et » le tire de toutes ses forces vers Roxane. Le roi tient une » couronne qu'il présente à sa jeune épouse. Auprès de lui, » dans le rôle de paranymphe, est son ami Héphestion, tenant » en main une torche allumée et s'appuyant sur un beau jeune )) garçon qui semble être l'Hyménée ; son nom n'est pas écrit. )) De l'autre côté du tableau, d'autres amours jouent avec les » armes d'Alexandre : deux d'entre eux portent sa . lance , » imitant les portefaix qui marchent courbés sous le poids )> d'une poutre ; deux autres en ont fait asseoir un troisième )) dans le bouclier , comme un roi dans son char , et ils le )) traînent par les courroies; un dernier s'est glissé dans la » cuirasse qui est jetée à terre, et là, il se tient en embuscade w pour faire peur aux autres, quand ils passeront. Ce n'est pas » là seulement une fantaisie amusante du peintre ni un » accessoire superflu : il a voulu montrer la passion d'Alexandre » pour la guerre et faire voir que l'amour de Roxane ne lui » faisait pas oublier les armes * . »
La description est charmante. Moins étudiée dans le détail que celle du Zeuxis , moins attentive aux procédés de l'art, elle plaît par un mérite tout particulier de discrétion, de légèreté, de iînesse, qui se concilie le mieux du monde avec la vivacité du sentiment. Parler ainsi d'une œuvre d'art, c'est prouver