‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 107 sur 140 · I. Hérodote · texte numérisé non relu

I. Hérodote

S8i CHAPITRE NEUVIÈME.

non-seulement qu'on l'admire, mais qu'on en est épris , et qu'on en sent les beautés avec cette sorte d'intelligence qui naît de l'émotion elle-même.

Devons-nous à présent aller plus loin, et essaierons-nous de déduire de ces descriptions ou de ces allusions une série de principes esthétiques ? Ce serait faire fausse route , si je ne me trompe. J'ai dit tout d'abord qu'il n'y avait pas un mot de théorie dans tout ce que Lucien a écrit relativement à des œuvres d'art, et les morceaux qui viennent d'être cités montrent assez qu'il n'avait nulle tendance à donner des préceptes. Ne parlons donc pas de principes, et contentons-nous de relever ses préférences. Celles-ci sont assez manifestes. Évidemment, ce n'était pas la grandeur ni la nouveauté qui avaient pour lui le plus d'attrait. La simplicité d'abord , puis la justesse et l'harmonie , comme qualités essentielles , et en plus la grâce, la délicatesse, le sentiment, voilà ce qui lui plaisait surtout. Esprit naturellement tempéré, il aimait dans l'art ce qui répondait à ses propres instincts. Son défaut, autant que nous pouvons le soupçonner, aurait été peut-être, s'il s'était adonné plus complètement à la critique d'art, de vouloir quelquefois trop comprendre au lieu de se contenter de sentir. Les descriptions de tableaux que j'ai citées ne me paraissent pas être lout-à-fait à l'abri de ce reproche. Elles sont excellentes, telles qu'elles sont; mais elles seraient plus parfaites encore, si la fine précision qui s'y fait remarquer se relâchait quelquefois et laissait place à ces impressions plus vagues , plus poétiques qui sont les plus profondes et les plus intimes. Lucien saisit et interprète parfaitement ce qui est clair ; il ne me semble pas qu'il pénètre toujours autant qu'on pourrait le souhaiter dans ce qui est obscur et qui doit Tctre. Toute conc(*plion d'artiste, alors même qu'elle semble pleinement réalisée, contient un rêve qui reste flottant et comme suspendu. Le vrai critique, qui est artiste, lui aussi, le devine et le laisse entrevoir ; il a le sentiment de cette sorte d'infini qui n'a pu passer dans l'œuvre qu'il apprécie, et il se garde par un

instinct naturel d'enfermer la pensée qu'il explique dans des limites trop déterminées , de peur d'en exclure la meilleure part.

Le mérite propre de Lucien , dans la critique d'art comme ailleurs, c'est la vivacité et la droiture de l'intelligence, la justesse du coup-d'œil, une grande finesse de sens enfin avec quelque chose de net et de sincère qui séduit. Peut-être après tout était-il malaisé dans l'antiquité d'ajouter d'autres qualités à celles-là. Ce qui nous a rendus difficiles en ce genre, c'est la grande critique moderne , celle de Winckelmann , de Lessing, d'Otfried Mûller, si éclairée et si large, si poétique et si précise en même temps ; mais il faut bien songer que cet admirable épanouissement du sens artistique n'était possible que dans un âge de l'humanité où des comparaisons fécondes avaient pu être faites. Il fallait, pour que l'art grec fût ainsi compris et analysé , qu'il eût été mis en contraste avec un autre art tout différent, et son inspiration avec une autre inspiration. Un esprit aussi distingué que celui de Lucien ne pouvait en son temps s'élever à cette hauteur de vue qui lui aurait été naturelle seize siècles plus tard. Ce n'est donc pas aux modernes qu'il convient de le comparer ; il suffit de dire à son éloge qu'entre tous les auteurs de l'antiquité , il n'en est aucun qui ait parlé d'art avec plus de goût , plus de finesse et en même temps plus de sincérité.

Charme littéraire de» œurre» de Lucien. — Idée générale de- wm talent r*^

imitation et originalité.

Nous venons, dans une série d'études diverses sur les idées de Lucien, de le considérer comme penseur. Je serais surpris qu'une réflexion toute naturelle ne se fût pas dégagée peu à peu de nos observations et n'eût pas fait son chemin silencieusement dans l'esprit du lecteur. Celte réflexion, c'est que, si les opinions diverses dont nous nous sommes occupés jusqu'ici n'avaient pas été produites au jour avec un remarquable talent, elles n'étaient pas de nature par elles-mêmes à tirer un nom de l'oubli ni à le recommander à l'attention de la postérité.

Il est bien clair en effet qu'on ne saurait d'après ce qui précède compter Lucien au nombre des grands inventeurs d'idées. Dans tous les genres, nous avons reconnu en lui un esprit naturellement juste, très-libre et très-hardi, prompt à s'assimiler les conceptions des autres en tant qu'elles servaient ses propres tendances, mais sans éprouver jamais le besoin de les faire siennes en les corrigeant ou en les complétant . En morale, en religion, en littérature, nous avons vu chez lui plutôt des sentiments très-forts que des doctrines raisonnées : nulle part, il ne s'est montré à nous en définitive comme

soucieux de s'interroger lui-même ni par conséquent comme vraiment original dans ses jugements. Et pourtant , chose curieuse, cette originalité qu'il n'a réellement pas lorsqu'on va au fond des choses, il nous a semblé, toutes les fois que nous l'entendions lui-même, qu'il la possédait au plus haut degré. D'où cela vient-il , sinon de ce que la nature et l'art se sont associés de la manière la plus remarquable pour faire de lui un homme particulièrement habile à mettre en œuvre les idées qu'il prenait à cœur? Non, Lucien n'a été en aucune façon un chercheur ni un novateur ; tout ce qui nous semble nouveau dans ses écrits est ancien, tout ce qu'il marque de son empreinte appartient en réalité à d'autres : tout, excepté pourtant son talent. Écrivain supérieur malgré ses défauts, il a en propre la puissance d'attirer et de charmer^ le don de relever tout ce qu'il dit , de mettre en lumière toutes ses pensées , de remuer et d'exciter les esprits. Sans doute, si la vérité substantielle lui manquait, ce serait peu de chose que tout cela ; mais il faut bien dire aussi que quand tout cela manque à la vérité, il est rare qu'elle fasse grand bruit dans le monde. Nous avons assez montré dans les chapitres qui précèdent ce qui constitue le fond des écrits de Lucien ; il nous reste à rendre compte , si cela est possible, de ce qui fait leur puissance et leur vie.

Je dis leur vie, car c'est bien une chose vivante en effet que chacun de ces ouvrages pris en particulier , une chose vivante et variée, séduisante par les détails , originale par la composition et par l'allure. Une facilité charmante et un savoir-faire accompli : il argumente, il raconte , il invente, il compare ; toutes les ressources de l'esprit et de l'art sont à sa disposition ; il fait parler et agir des personnages, il crée une action, il multiplie les incidents, et dans tout cela il met de la grâce et du sentiment, du bon sens et de la gaieté; il mêle le sérieux à la bouffonnerie et l'éloquence parfois à la légèreté des propos. C'est un maître dans toutes les parties du métier de l'écrivain, mais un maître si habile qu'il semble presque

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impossible de surprendre ses secrets. Il a vraiment le pouvoir de créer: tout s'anime et se meut sous sa main ; les mots dont il use prennent un air à eux, sa phrase a une physionomie, son œuvre, petite ou grande, une individualité. 11 résulte de là que pour lui rendre pleine justice, c'est moins dans ses pensées générales qu'il faut l'étudier, que dans ce détail infini de mise en œuvre. En abordant cette partie de notre sujet , bien loin de passer des choses plus importantes à celles qui le sont moins, nous entrons au contraire de plus en plus dans l'examen intime de sa nature morale et intellectuelle. C'est surtout de son rôle public que nous avons parlé jusqu'ici ; en nous occupant maintenant de l'écrivain, c'est avec Thomme même que nous allons entrer en commerce plus directement.

Il est évidemment nécessaire, pour mettre toute la clarté désirable dans une étude aussi complexe que celle-ci, de sacrifier certaines choses secondaires pour ne s'attacher qu'aux principales. Le point essentiel pour nous, c'est de déterminer en quoi consiste l'originalité de Lucien ; mais, comme il y a dans ses œuvres une part d'imitation manifeste, la première chose que nous devions nous proposer, c'est d'en marquer de notre mieux l'importance et les limites, afin d'être plus libres ensuite pour observer de près ce qui est personnel à l'auteur, ce qui provient de son propre fond et de sa nature même.

Il y a, dans l'histoire littéraire de tous les peuples, des périodes où la nouveauté domine, d'autres où c'est Timilation qui prend le dessus. Lorsqu'une certaine portion circonscrite de l'humanité a mis à profit sous forme littéraire tout ce qu'il y avait en elle de meilleur et de plus fécond, il faut bien qu'elle se résigne à vivre ensuite sur sa tradition , à moins de se renouveler complètement, ce qui n'a eu lieu jusqu'ici que par le fait des grandes révolutions historiques. Le peuple grec, et avec lui toutes les autres nations qu'il avait attirées peu à peu sous son influence et façonnées à son image, en étaient là . depuis longtemps déjà, au second siècle de notre ère. La poésie et la prose avaient donné , dans tous les genres, aux grandes

époques de son histoire, de si décisifs exemples , qu'il était devenu impossible de ne pas en reconnaître Tautorité. On peut donc dire, sans aucune réserve, que tous les écrivains de la période impériale relèvent de leurs prédécesseurs ; et il est à remarquer même que , plus ils sont écrivains au vrai sens du mot, plus ils font effort pour se rapprocher des modèles classiques. Chez ceux en qui Thabileté professionnelle surpasse le goût et le génie, cette imitation est un esclavage et quelquefois un ridicule. Nous ne pouvons en juger qu'imparfaitement aujourd'hui, parce qu'un petit nombre seulement des œuvres oratoires de ce temps sont venues jusqu'à nous ; mais les témoignages suppléent dans une certaine mesure aux textes qui nous manquent, et Lucien lui-même nous en fournit à cet égard de bien curieux. Les gens dont il se moque le plus dans son Traité de la manière d* écrire V histoire, ne sont-ce pas ceux qui croient faire du Thucydide, de l'Hérodote ou du Xénophon, en copiant sottement les œuvres de ces grands historiens ? Je ne comparerai pas assurément l'estimable Arrien à ces ridicules personnages ; mais son culte avoué pour Xénophon et le soin qu'il a pris de lui ressembler autant qu'il en était le maître, n'ont-ils pas fait de lui comme le type même de l'imitation érigée en principe ? Or, de même que les historiens et les moralistes de ce temps relèvent de ceux du cinquième et du quatrième siècle avant notre ère, de même les orateurs, ou ceux qui passent pour tels, relèvent de Démosthène et d'Eschine, d'Isocrate et de Lysias ; cela ne veut pas dire sans doute qu'ils leur ressemblent par les grands côtés ; mais, si impuissants qu'ils soient à rivaliser vraiment avec eux, ils les ont sans cesse devant les yeux, s'inspirent de leurs discours, leur font mille emprunts , avoués ou couverts, et en somme ce qu'ils produisent de meilleur n'est qu'une image plus ou moins altérée de l'éloquence d'autrefois.

Lucien n'a pas plus échappé que les autres littérateurs contemporains à cette sorte de nécessité intellectuelle. En fait , il était impossible qu'il y échappât. Élevé dans l'étude des

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écrivains classiques de l'ancienne Grèce , et aussi sensible que personne à leur mérite, il n'aurait pas songé à s'émanciper de leur tutelle, alors même que cette émancipation eût été réalisable ; mais on comprend assez , sans que j'aie besoin de le prouver ici, qu'elle ne l'était en aucune façon dans la société au milieu de laquelle il vivait et pour laquelle il écrivait. Ce n'est donc pas le diminuer que de reconnaître tout d'abord combien la part de la tradition et de l'imitation est considérable dans Tensemble de ses oeuvres.

Montrer cela dans le détail, noter minutieusement la provenance de chaque chose, faire en quelque sorte le compte et le classement de ses emprunts serait un travail non-seulement infini, mais en outre médiocrement profitable ; je ne me propose pas de r entreprendre. La langue de Lucien, son style, sa manière d'argumenter, le choix de ses sujets, les anecdotes et les citations qui abondent dans ses écrits, toutes ces choses et d'autres encore ont fourni ou pourraient fournir à une critique érudite et patiente autant d'occasions de faire voir ce qu'il doit aux poètes et aux prosateurs de l'ancienne Grèce. La nature de ce livre ne me permet pas évidemment de fouiller à loisir dans ces menues observations ; je me contenterai de faire ressortir au fur et à mesure ce qu'elles me paraissent contenir de plus intéressant. Mais avant de m'engager dans l'étude du talent littéraire de Luciun, ce que je veux dire ici même sans plus attendre, c'est en quoi il me semble original dans cette imitation perpétuelle que je signale tout d'abord.

Il n'est jamais donné au génie humain de créer quoi que ce soit , à proprement parler. Ce qu'on appelle spontanéité et indépendance sont des qualités toutes relatives. La différence entre les écrivains classiques et Lucien, c'est que ceux-ci prenaient la plus grande partie de leurs matériaux dans la réalité contemporaine, tandis qu'il les prend, lui, dans la tradition écrite. Quand Aristophane ou Ménandre faisaient parler leurs personnages, ils travaillaient en quelque sorte directement sur le langage commun qu'ils adaptaient aux exigences parlicu-

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lières de leur art; quand Démosthène donnait à la parole publique une souplesse et une force inconnues jusqu'à lui , il puisait dans le commerce des hommes et des idées, dans la pratique des affaires, dans la vivacité des discussions quotidiennes, presque tous les éléments de sa merveilleuse éloquence. Poètes, moralistes, orateurs, les ans et les autres ne faisaient en somme que recueillir à propos ce qui servait leur dessein et le mettre en œuvre par la puissance de leur génie ; ce que nous appelons création n'était donc qu'un emploi nouveau de ressources que l'art n'avait pas encore utilisées.

Or, que fait Lucien ? De son temps tout a été dit ; expressions et sentiments , tours de phrase , observations morales, tout est déjà essayé, déjà approuvé ; il n'y a, pour ainsi dire, plus rien de nouveau à prendre dans la vie pour l'approprier à la littérature ; celle-ci s'est emparée depuis longtemps de tout ce qui était bon pour elle ; une immense provision de ressources littéraires est accumulée dans les livres ; on n'y peut plus rien ajouter, à moins de tomber dans l'abus. Lucien empruntera donc aux livres ce que les autres empruntaient immédiatement à la vie ; mais qu'importe en somme la provenance des matériaux, quand il s'agit d'apprécier le talent de l'architecte ? Ces pierres ont déjà servi, soit ; elles ne sortent pas immédiatement du sein de la terre, j'en conviens ; mais l'édifice qui s'élève, en porte-t-il moins la trace d'une conception personnelle? Qu'il ressemble dans chacune de ses parties prises isolément à d'autres monuments plus anciens , cela est vrai ; mais l'ensemble en est-il moins nouveau ? En définitive, quand nous aurons fait laborieusement dans l'œuvre de Lucien la part d'Aristophane et d'Eupolis, celle de Ménandre et de Hénippe, celle d'Hérodote, de Xénophon, et de beaucoup d'autres encore, si l'on y tient, qu'en résultera-t-il de grave pour sa renommée ? Aura-t-il cessé d'être lui-même ? Son œuvre perdra-t-elle tout-à-coup cette personnalité si accusée qui la caractérisait jusqu'à ce jour ? Est-ce que nous ne sentirons pas, après comme avant, qu'il y là un esprit de bonne

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trempe et une nature rare? Est-ce que son rire moqueur ne sera plus à lui ? Est-ce qu'on lui enlèvera cette verve, celte hardiesse, cette fantaisie, cette grâce, en un mot tout ce qui le distingue si éminemment ? Admettons, ce qui est loin d'être vrai, que l'œuvre puisse se démonter, pour ainsi dire, pièce à pièce ; il y aura toujours en dernier lieu une chose qui restera, un élément qui ne pourra être décomposé : ce sera le génie même de Tauteur, qui a fait de tout cela quelque chose de vivant et de puissant.

Venons-en donc à ce génie original et essayons d'en dégager les caractères distinctifs.

Mélange intime d'éléments divers dans le style de Lucien. — Ce qui en fait l'unité. — Gr&ce capricieuse et légère qui lui est propre.

Lorsque Lucien, dans la première partie de son Pécheur, est accusé par les philosophes ressuscites de leur avoir manqué ds respect, il s'en défend avec vivacité en rappelant tout ce qu'il leur doit : — a Quand donc et comment aurais-je pu vous » insulter, moi qui n'ai jamais cessé d'admirer la philosophie. »de vous combler d'éloges et de vivre en commerce avec les «écrits que vous avez laissés ? Ces discours mêmes que » vous me reprochez, n'est-ce pas à vous que je les ai emprun- » tés? N'est-ce pas le suc de vos ouvrages que j'ai recueilli, » comme une abeille, pour en composer ce miel que je fais » goûter à mon public ? Croyez bien que celui-ci, quand il me » loue, n'est pas sans reconnaître la provenance de chaque I) fleur ; il sait très-bien où et comment j'en ai recueilli le » parfum, et si c'est moi en apparence à qui l'on fait compli- » ment sur la récolte, c'est vous en réalité qu'on loue, \ous et ces prairies émaillées qui vous appartiennent ; car on sait » bien que toutes ces fleurs variées, aux nuances infinies, c'est » chez vous qu'elles ont fleuri en attendant que quelqu'un

» s'avisât de les cueillir, de les entremêler, d'en associer les » couleurs avec assez de goût pour éviter les disparates \ »

L'auteur, dans ce joli passage, ne nous indique-t-il pas luimême, avec sa légèreté et sa grâce ordinaires, en quoi consiste tout d'abord l'originalité de son imitation? Sans difGcuIté, il reconnaît qu'il a pris son bien un peu partout ; il avoue sa dette envers les philosophes, parce que les philosophes sont ici en débat avec lui ; il l'aurait avouée tout aussi bien envers les poètes, les historiens, les orateurs, si l'occasion s'en fût présentée. Mais en même temps il laisse entendre avec discrétion que pour tirer parti de tous ces emprunts, il fallait savoir les mélanger adroitement et avec une justesse délicate. Cette habileté à fondre doucement ensemble des éléments divers est en effet un de ses mérites littéraires les plus remarquables, et comme il domine en quelque sorte tous les autres, il est à propos de commencer par le bien apprécier.

D'où vient donc que des œuvres, toutes pleines de réminiscences diverses, nous font l'effet d'être si bien accordées dans toutes leurs parties ? Le grand secret de Lucien en ceci, c'est son parfait naturel. Si nous ne réussissons pas à surprendre la fine soudure qui semblerait nécessaire pour joindre ces morceaux de rapport les uns aux autres, c'est que cette soudure n'existe point. Il n'y a pas trace de travail, parce qu'en fait il n'y a pas eu d'effort. Ce n'est pas au moment où il écrit ni pour le besoin immédiat de sa pensée, que Lucien mélange, selon son ingénieuse comparaison, les sucs exquis de ses auteurs préférés. Ce mélange, il est tout fait d'avance dans son esprit ; il l'est par l'effet de toute son éducation, par la fusion spontanée de ses souvenirs, par la lente et complète élaboration (|ui résulte de toutes ses lectures et de toutes ses pensées. Sa mémoire est pleine d'Homère et des poètes tragiques ; elle est tout égayée des récits naïfs et délicieux d'Hérodote, tout embellie et toute parée de la grâce divine de Platon, elle a

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recueilli à ses sources mêmes le plus pur atticisme chez XénophoD et chez Lysias , elle conserve précieusement la forte saveur de Téloquence de Démosthène, et elle mêle à tout cela le charme piquant et poétique, la puissance moqueuse d'Archiloque et d'Aristophane, sans parler du fin et délicat réalisme de Ménandre. Ces éléments infiniment divers se sont peu à peu fondus en elle; et ce qui est résulté de là, c'est quelque chose de nouveau, qui peut être appelé justement une seconde nature. Aussi , lorsque Lucien compose , nulle combinaison arliûcielle ne lui est nécessaire ; sa pensée se colore d'ellemême de toutes ces nuances qui lui sont devenues propres ; le mot d'imitation est inexact pour définir sa manière, c'est de reflet qu'il faut parler. L'antiquité classique , pourrait-on dire, est derrière lui, semblable à une série de foyers lumineux qui l'éclairent; tomes ces lumières se concentrent dans son esprit comme dans un cristal transparent qui les réunit, et le rayon qui en sort les mêle si intimement, que le regard est désormais incapable de les discerner.

. Pour ce naturel achevé dans l'appropriation des choses anciennes, Lul^ien est incomparable. Qu'on le rapproche par exemple de Paul-Louis Courier; sa supériorité éclate aussitôt. Courier certes est un écrivain de race, et lui aussi s'assimile merveilleusement les vieux auteurs : il écrit à sa volonté dans la langue d'Amyot et de Montaigne , il trouve , dès qu'il en a besoin, les expressions naïves et les tours malins de nos prosateurs gaulois. Il les trouve, mais on sent qu'il les cherche. Si bien doué qu'il soit, l'artifice chez lui reste sensible jusque dans la vivacité de sa nature ; le jugement de Pétrone sur Horace s'applique à lui et le définit, curiosa féliciter. Lucien au contraire n'a rien de cette affectation. S'il y a une sorte d'étude dans son style, ce qui est incontestable, ce n'est pas une étude d'imitation, — car tout ce dont il a besoin lui est présent, — c'est une étude d'effet. Comme tous les écrivains de son temps, bien qu'avec plus de goût et de mesure, il vise à briller, mais ce n'est pas en sollicitant sa mémoire qu'il y

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arrive, c'est en excitant son esprit à mettre en œuvre toutes ses ressources. De la sorte, il reste libre et naturel, et malgré ce qu'il emprunte, il est indépendant.

Une chose qui le sert grandement en cela, c'est sa légèreté. Supposons-le plus réfléchi, plus lent dans ses mouvements , plus fortement attaché à ses préférences littéraires ; selon toute vraisemblance, il eût été alors le disciple particulier d'un ou deux des grands écrivains classiques , au lieu d'être, comme il le fut, celui de tous à la fois. Par suite, s'il s'était laissé aller à imiter incidemment les autres, l'imitation aurait tranché fortement avec sa manière ordinaire. L'harmonie générale de ses œuvres, si sensible malgré l'extrême variété dos influences subies par lui, provient en grande partie de ce que son imagination , imprégnée de mille couleurs diverses , n'est imbue d'aucune profondément.

Si l'on cherche auquel des auteurs anciens il ressemble le plus , on s'aperçoit immédiatement qu'il est impossible de le dire. Est-ce à Xénophon ? Il a quelque chose assurément de sa clarté, de sa précision, de sa justesse naturelle ; mais il est bien plus brillant et plus fleuri. Es1>-ce à Platon ? Il a son enjouement ironique, sa grâce malicieuse, parfois ses expressions poétiques et ses images séduisantes ; mais, au lieu de la grandeur et de la noblesse native du philosophe, il a le trait vif, le mot mordant et au besoin brutal, sans parler des inventions comiques où il se complaît. Sera-ce donc à Aristophane que nous le comparerons? Il tient de lui sans doute , il a son élégance dans la moquerie , sa manière imprévue et charmante , son atticisme , sa verve railleuse ; mais tout cela est mélangé chez lui d'autœs particularités : il est bien moins poète et bien plus sophiste, et en outre il écrit en prose. Évidemment on pourrait suivre ainsi et multiplier ces paralliMes : ici , Lucien nous rappellera Hérodote, ailleurs Démosthène ; en fin de compte, on pourrait se demander quel est celui des classiques, sans en excepter quelques auteurs de tragédies, dont il ne puisse être rapproché à certains égards. Mais autant ces ressemblances sont

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nombreuses et parfois saisissantes, autant elles sont fugitives. Lucien est de la famille de tous les grands auteurs grecs, et il fait songer à chacun d'eux successivement par certaines expressions passagères de sa vive et changeante physionomie ; mais ce qui lui permet d'être lui-même, c'est qu'aucune de ces expressions ne s'immobilise chez lui. Il est original par le caprice même de sa nature.

Ainsi donc, voici ce qui nous apparaît au premier aspect de son talent : le naturel, l'aisance, la légèreté, se jouant sur un fond brillant de fine érudition classique ; une sorte de spontanéité, retrouvée après l'étude et persistant dans l'imitation ; par suite, quelque chose d'ancien et de nouveau à la fois, de traditionnel et d'indépendant, la fidélité du goût jointe à la liberté de l'invention. Allons plus loin à présent , et cherchons à saisir les qualités de plus en plus personnelles qui donnent à ce mélange singulier toute sa saveur.

La plus frappante dç toutes , c'est l'esprit ; celle qui vient après , c'est la fantaisie : deux choses fort simples en apparence et très-complexes en réalité ; les analyser, c'est passer en revue toutes les parties essentielles du talent de Lucien.

De l'esprit dans les œuvres de Lucien. — Art de l'écrivain pour le faire valoir. — Alliance de l'imagination avec l'esprit proprement dit. — Le stvle de Lucien et celui de Voltaire.

Ce qu'on appelle proprement esprit , c'est-à-dire le don des rencontres imprévues et des traits piquants , est bien la chose la plus apparente dans les œuvres de Lucien. Quoi qu'il compose , l'esprit ainsi défini y est partout. C'est lui qui donne à la phrase son tour, qui suscite à chaque pas des incidents de pensée inattendus, qui invente tout-à-coup des rapprochements surprenants ou provoque de plaisants contrastes, qui jette furtivement sous des mots inoffensifs des allusions piquantes .

qui glisse dans les réticences mêmes des sous-enlendus malins. Essentiellement vif et alerte , il associe les idées ou les disperse, comme il lui plaît ; tantôt ïi lance la pensée comme un trait , tantôt il la retient au contraire et la fait attendre , non sans avoir mis son lecteur en éveil. Par conséquent, il est ii^niment varié et singulièrement fuyant , fort aisé à sentir et à goûter , mais bien difficile à définir.

L'esprit de mots, comme on dit quelquefois, celui qui consiste en une maliœ brève et soudaine , n'est pas le plus ordinaire chez Lucien. Ce n'est pas certes que ce genre d'esprit, qui est très-gaulois, n'ait été aussi tout-à-fait grec. Aristophane est plein de ces reparties brusques qui enlèvent le rire par leur drôlerie ; les Cyniques et quelques autres philosophes railleurs y ont excellé ; les mots de Diogène sont cités partout; quelquesuns de ceux qu'on attribue à Bion le Borysthénite ne sont ni moins vifs ni moins piquants. Il y avait donc en ce genre toute une tradition. Je suis loin de vouloir dire qu'elle ait été étrangère à Lucien. Relisez par exemple les Sectes à l'encan: là , dans cette scène de marché , les bons mots , qui sont aussi des traits de caractère, ne peuvent manquer. Un acheteur demande à Pythagore comment il s'y prend pour éveiller cette réminiscence, qui est , selon lui , le principe de la vérité : a La » première chose » , répond le philosophe , « c'est de se D recueillir longtemps, de supprimer la parole et de rester cinq » années entières sans dire un mot. » — a le meilleur des » hommes » , s'écrie l'acheteur ^ a prends donc pour disciple n un muet ! Quant à moi , je suis bavard , et je n'entends pas )) qu'on me transforme en statue *.» Les propos de cette sorte éclatent gaiement çà et là dans cette satire et dans plusieurs autres. Toutefois, ce sont des traits accidentels , qui ne constituent pas la manière ordinaire de Lucien.

En général, l'esprit chez lui prend plutôt la forme d'une sorte de badinage ingénieux que celle de saillies aussi brusques,

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