Contre un ignorant j etc
lignes ainsi traduites font sentir assez vivement le genre de procédé instinctif dont je veux parler ; mais , en grec , on voit immédiatement Tespèce de filiation qui existe entre les trois propositions successives : la première indique le fait avec netteté, mais sans exagération ni enjolivement ; la seconde la présente sous forme plaisante , à Taide d'une expression moqueuse qui en fait tout le sel ; la troisième développe en quelque sorte cette expression par une comparaison à peine différente , que la précédente a visiblement suggérée. Si ce n'était là qu'un hasard, il n'y aurait pas lieu d'y faire seulement attention ; mais quiconque a lu de près Lucien, n'a guère pu s'empêcher de remarquer combien cette matiière de faire est fréquente chez lui : elle tient évidemment à une habitude d'école, dont il avait fini par n'avoir plus même conscience.
D'ailleurs il y a une autre raison pour qu'il aime ainsi à redoubler l'expression de sa pensée : c'est qu'un mot seul ne lui suffit pas pour l'effet auquel il vise. Dès qu'il a énoncé une chose , son esprit ou son imagination y ajoutent sur-le-champ quelque circonstance accessoire ou l'envisagent sous quelque autre aspect ; il faut donc qu'il la modifie en la répétant, pour la rendre ou plus précise , ou plus sensible , ou plus piquante. Chacune de ses phrases suit ainsi, dans le détail, le mouvement de sa pensée, comme chacune de ses compositions le suit aussi d'une manière plus large. Il suffit d'y regarder de près pour sentir en quelque sorte sous chaque mot celte impatience de l'écrivain qui veut toujours mieux dire , et qui , en exprimant une idée , songe déjà à celle qui s'y rattache.
J'ai parlé d'imagination ; c'est qu'en effet il y en a beaucoup dans l'esprit de Lucien. Ces deux qualités se tiennent même si étroitement dans tout ce qu'il écrit, que la distinction entre elles est à peine possible ; rar l'imagination chez lui est toujours spirituelle , « t l'esprit , de son coté , a constamment dans ses ouvrages quelque chose de descriptif. Celte alliance intime et charmante de deux choses qui ne vont pas nécessairement ensemble est même un des traits qui le distinguent éminemment .
Prêtons par exemple Toreille, pour bien nous en rendre compte, aux plaintes de Zeus racontant aux dieux ses impressions à la suite d'un maigre sacrifice. Chaque phrase du récit , pour ainsi dire , est une moquerie , mais presque toutes ces moqueries sont aussi de plaisantes images qui nous mettent les choses sous les yeux. Non que les mots aient par eux-mêmes, comme ceux des poètes, une grande force descriptive : tout est simple et familier ; mais chaque détail éveille une impression de réalité. Ce sont de petites choses amusantes , bien vues et bien dites , et choisies avec une discrétion naturelle qui en rehausse le prix. Il n'est pas un membre de phrase qui n'ait un accent comique , et il n'en est pas un non plus qui , par sa précision , ne mette en relief et ne détache une circonstance à remarquer :
<c Hier , vous vous en souvenez , l'armateur Mnésithée offrait » un sacrifice d'actions de grâce à l'occasion du salut inespéré » d'un de ses vaisseaux , qui avait failli périr auprès du cap » Caphérée. Nous dînions donc au Pirée ; du moins ceux d'entre » nous qu'il avait invités au sacrifice. Après les libations , vous » vous en allâtes chacun de votre côté selon votre envie. Quanta » moi , comme il n'était pas encore bien tard , je remontai vers » la ville, voulant faire ma promenade du soir sur le Céramique. )) Or, tout en marchant , je me mis à songer à la mesquinerie de » ce Mnésithée. Quoi I il avait invité onze dieux àdiner, et il » leur offrait pour toute gourmandise.... un coq I Et encore , » quel coq était-ce là ? il était si vieux qu'il en avait perdu la » voix. Ajoutez à cela quatre pauvres grains d'encens, tellement » humides et moisis, qu'ils s'éteignirent en touchant la flamme; » il n'y eut pas même assez de vapeur embaumée pour qu'un » peu de parfum vint nous chatouiller les narines. Dire » cependant qu'il nous avait promis des hécatombes entières au » moment où son navire était poussé vers les écueils et se trouvait » déjà engagé dans les rochers M »
Quelquefois, lorsque la verve moqueuse est particulièrement
l. Doléances tragiques de Zeus, 15.
aOt CJIAPITRE DIXIÈME.
excitée chez Lucien et lorsque le sujet y prête , cette faculté
si originale de donner aux traits d'esprit une forme concrète et
de dessiner en écrivant suscite les images à profusion. Que Ton
se rappelle le début de la Double (iccusation : Zeus encore est là,
maugréant contre les tracas qu'il lui faut subir ; les hommes
s'imaginent que les dieux sont bienheureux et qu'ils n'ont rien
à faire ; ils se trompent étrangement l — c Voici par exemple
9 le soleil : il lui faut atteler son char dès le point du jour , et
» ensuite jusqu'au soir il fait route à travers le ciel , oblige de
9 se revêtir de feu et de verser à flots ses rayons , sans avoir
9 même , comme l'on dit vulgairement , le temps de se gratter
» l'oreille ; car si par hasard il veut prendre furtivement quel-
« ques moments de repos . voilà ses chevaux qui s'emportent ,
9 s'élancent hors de la route et mettent tout en feu. Et la lune,
9 ne faut-il pas qu'elle veille , elle aussi , et qu'elle fasse son
9 tour de ciel pareillement , pour éclairer les gens qui font du
9 tapage la nuit et qui reviennent de quelques festins à des
9 heures indues? Apollon, de son côté, s'est chargé d'un métier
9 qui lui donne terriblement de besogne , et peu s'en faut qu'il
9 n'ait perdu la faculté d'entendre, assourdi qu'il est par tous
9 ceux qui veulent des oracles ; tantôt sa présence est
9 nécessaire à Delphes; l'instant d'après, c'est à Colophon
9 qu'il doit courir; de là, il passe aux bords du Xanthe, et
9 toujours du même train à Claros , puis à Dclos , ou aux
9 Branchides ; en un mol , en quelque endroit qu'une devine-
9 resse qui vient de boire de Teau sacrée , ou de mâcher du
9 laurier , ou de secouer son trépied , le somme de se rendre ,
9 il faut que sur-le-champ , sans perdre un moment , il y soit
9 présent pour débiter sa série d'oracles ; sans quoi, c'en est fait
» de sa réputation • . »
Et qu'on ne croie pas que cette vivacité expressive du style de Lucien soit particulière aux passages descriptifs. Alors même qu'il raisonne , quand il corrige ou quand il enseigne , il écrit