Manière d'écrire l'histoire, iO
même profusion. Mais Voltaire semble les jeter à la volée avec une insouciance qui n'est pas le moindre attrait de sa manière ; il sait qu'il plaira, quoi qu'il dise, et par suite il n'a plus même la préoccupation du succès , bien qu'il en ait toujours le trèsvif désir ; si parfait écrivain qu'il soit , on le sent partout supérieur au souci de bienécrire. D'ailleurs ses idées l'eutrainent ; elles sont si alertes , si pressantes , elles courent si vite vers la conclusion, qu'il n'a guère le loisir ni le goût de songer aux menus effets ni aux minuties du discours. On est enchanté de tout ce qu'il dit , mais on ne s'y arrête pas plus qu'il ne s'y est arrêté lui-même. Le talent de l'écrivain atteint chez lui constamment cette haute perfection qui fait qu'il se dissimule pour ne laisser paraître que l'idée. Lucien n'a pas au même degré cette supériorité native du génie. La facilité chez lui n'exclut point une sorte d'étude rapide et légère, mais sensible pourtant. Il est visible qu'il tient aux grâces et aux finesses de son style , et qu'il en jouit avant son lecteur. Élève des sophistes , bien qu'en révolte contre eux , il est par habitude , par discipline d'école, si l'on veut , attentif à l'expression , curieux d'en tirer parti ; et bien loin de jeter au hasard ses spirituelles inventions, il se préoccupe de donner à chacune d'elles toute sa valeur , de la placer et de l'entourer de telle sorte que rien de ce qui est en elle ne soit perdu. Le soin d'écrire, le culte du mot et du tour de phrase, le plaisir des bonnes fortunes littéraires , tout cela se laisse voir en lui. non pas sans doute de manière à offusquer la vue, mais assez néanmoins pour que nous ne puissions jamais oublier toutà-fait à quel habile artiste nous avons affaire.
Par là le style de Lucien est certainement inférieur d'une manière générale à celui de Voltaire ; mais cela n'empêche pas qu'il ait, outre les qualités qui leur sont communes , certains mérites qui lui sont propres. Il y a plus d'imagination chez Lucien que chez Voltaire, et aussi plus d'observation extérieure, plus d'instinct pittoresque. L'idée domine chez l'écrivain français ; la forme et l'image ont plus d'importance et de relief chez l'écrivain grec. Celui-ci s'adresse à nos sens en même
temps qu*à notre esprit. Il nous fait voir les choses dont il parle. Peut-être , dans une lecture suivie , se fatiguerait-on plus vite de son style , parce que les procédés en sont plus apparents ; mais peut-être aussi, lorsqu'il s'agit de quelques pages à détacher, le plaisir qu'il nous procure est^-il plus vif et plus complet.
Nous indiquons ici , sans y insister davantage , ces ressemblances et ces différences : ce sont des choses que chacun peut suivre à son gré , mais qu'il n'est jamais à propos d'épuiser. Reprenons donc notre étude , et , après avoir ainsi réuni et fixé quelques premières impressions sur l'esprit de Lucien , en le considérant surtout dans les détails de son œuvre , voyons-le , pour ainsi dire , se mettre au large dans des morceaux plus étendus.