‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 112 sur 140 · IV · texte numérisé non relu

IV

L'art de raisonner chez Lucien. — Jeux d'esprit et discussions sérieuses. — Type de l'argumentation légère , incisive et satirique.

Il est naturel, lorsqu'on a l'esprit aussi prompt et aussi avisé, que Ton aime à raisonner ; mais il ne l'est pas moins , que l'on tourne le raisonnement en badinage et qu'on se fasse un jeu de Targiimentation. Lucien discute aussi volontiers que personne ; longtemps exercé aux subtilités de l'école et familiarisé ensuite avec la dialectique des procès , il garda jusqu'à Textréme vieillesse le goût très-vif de cette sorte d'invention qui consiste à trouver des raisons spécieuses à propos de toute situation donnée. Ce que nous venons de dire de ses qualités naturelles explique assez combien il devait réussir en ce genre.

On sait à quel point les beaux-esprits de ce temps se plaisaient à ces compositions paradoxales, que l'on appelait , en termes d'école, i96iov^ ûttoQIctecç, des plaidoyers contre l'opinion commune. Dion Chrysostôme avait fait V Éloge du perroquet; le gaulois Favorinus d'Arles^ celui de Thersiie et celui de la Fièvre

quarte; Fronton, qui fut consul et maître de Marc-Âurèle, avait loué de même la Fumée, la Poussière et la Paresse. Rien nVtait plus commun alors que ces ingénieuses puérilités <. Lucien nous en a laissé, lui aussi, de curieux exemples dans son Éloge de la Mouche et dans son discours Sur la Pantomime. Mais il s'en faut de beaucoup que, chez lui, cet art de raisonner subtilement soit renfermé dans quelques écrits dont il constitue toute la raison d'être. En réalité , il est si répandu dans l'œu^Te de Lucien que peut-être serait-il malaisé de citer un de ses ouvrages où il n'apparaisse pas. Tout ce qui, dans ses écrits, n'est pas dialogue est argumentation ; et dans les dialogues mêmes , outre la démonstration générale que l'auteur a en vue, combien de scènes , oii les raisons opposées sont mises en conflit ! Évidemment, plaider était une chose qui avait par elle-même un charme très-vif pour lui ; c'était, entre toutes les manières d'utiliser les ressources naturelles de son esprit, une de celles qui lui plaisaient le plus.

Ce qui le distingue ordinairement en ce genre , c'est la malice ironique. Jamais , quand il raisonne ainsi , il ne lui arrive de se prendre lui-même plus au sérieux que le sujet ne le comporte. Si son discours n'est qu'un jeu , bien loin de lui donner plus d'importance qu'il n'en mérite, il a soin d'y mettre assez de gaieté pour que la bonne humeur de ses lecteurs soit naturellement complice de sa fantaisie. D'ailleurs il y a toujours chez lui une intention fine, même dans ce qui semble d'abord purement frivole , ne fût-ce que celle de tourner l'art dont il se sert en ridicule par l'abus volontaire qu'il en fait. Quelle plus spirituelle et plus agréable raillerie pourrait-on bien faire, par exemple, au sujet des tours d'adresse des dialecticiens, que ce

1. Quintilien, Inatit. oràt. III, vil, 28 : t Erit et rerum Istus omnismodi : nam et somni et mortia scriptœ laudes. > Érasme , an début de son Éloge de la Folie, énumère un bon nombre d'éloges de ce genre ^ en faisant semblant de s'autoriser de ces jeux d'esprit pour écrire lui-même ce brillant pamphlet qui est certes tout autre chose. M. Talbot a étudié ce genre dans une thèse écrite en latin , De ludicris apud veterea laudationihus . Paria,

procès, imaginé par lui dans sa Double accusation, entre rivresse et FAcadémie? L'Ivresse, troublée, balbutiant, est hors d'état de rien dire ; alors l'Académie, qui est par profession toujours prête à soutenir le pour et le contre , s'offre à parler pour son adversaire et à s'accuser ainsi elle-même , avant de se défendre. Il s'agit, on s'en souvient, d'un détournement d'esclave : l'Ivresse réclame Polémon , qui était un débauché , et que l'Académie lui a pris pour en faire un philosophe. Écoutons l'Académie exposant les griefs qu'on allègue contre elle-même :

« Juges », dit-elle, « prêtez d'abord votre attention à ce que » j'ai à dire en faveur de l'Ivresse ; car c'est pour elle que l'eau » de la clepsydre coule maintenant. Cette malheureuse à eu » grandement à se plaindre de moi, l'Académie. Elle avait un » esclave, le seul qui lui fût attaché et fidèle, qui ne rougissait » d'elle en aucune occasion : c'était Polémon. Or je le lui ai )) enlevé, lui, qui en plein jour traversait bruyamment l'agora » au milieu d'un cortège de joueuses de flûtes, lui, qui chantait )) du matin au soir, toujours ivre, toujours couronné de fleurs. )) La vérité de mes assertions , tous les Athéniens peuvent la )) confirmer, car jamais ils n'avaient vu Polémon autrement » que troublé par le vin. Un jour qu'il était allé faire tapage » aux portes de l'Académie, comme il avait coutume de faire à » toutes les portes, celle-ci s'empara de lui, l'arracha de force » aux mains de l'Ivresse, et l'entraînant dans sa demeure, elle » le contraignit de boire de l'eau, lui fit prendre l'habitude de » vivre sobrement, lui retira ses couronnes, et au lieu de le » laisser passer son temps à boire, mollement étendu, elle lui » fil apprendre des discours tortueux, des mots de malheur, » pleins de peine et de souci. Aussi voyez-le : qu'est devenu )) ce teint qui fleurissait autrefois sur son visage ? Le voici tout » pâle et tout ridé ; il a oublié ses chansons , et on le voitpar- » fois rester ainsi depuis le matin jusqu'au milieu du jour, »i sans boire et sans manger, répétant toutes les sottises que » j'enseigne, moi, l'Académie. Et ce qu'il y a de plus triste.

» c'est qu'il va même jusqu'à injurier Tlvresse, excité par moi, » et qu'il se répand en invectives contre elle. — Voilà à peu » près ce que j'avais à dire en faveur de l'Ivresse ; je vais main- X tenant plaider ma propre cause ; que la clepsydre commence 9 à couler pour moi ^ »

Chacun sent immédiatement que si Lucien, en écrivant cela, prenait certainement plaisir à présenter par un jeu plaisant toutes les choses au rebours, il serait très-injuste néanmoins de ne voir là qu'une vaine adresse de sophiste ; l'intention satirique apparaît d'elle-même. Seulement elle ne préoccupe jamais assez Lucien pour lui enlever quoi que ce soit de sa grâce et de sa liberté d'esprit. Que l'on prenne au hasard, parmi les nombreux discours d'attaque ou de défense qui remplissent ses dialogues, un de ceux oii il est relativement sérieux, c'est-à-dire où il exprime réellement sa pensée , on verra qu'il n'est pour cela ni moins léger, ni moins Gn, ni moins amusant.

On pourrait citer en ce genre toute l'apologie qu'il est censé prononcer dans le Pécheur^ lorsque Diogène, au nom des philosophes revenus à la vie, vient de l'accuser de les avoir tous outragés. Toute la réponse de Parrhésiade, c'est-à-dire de Lucien, se ramène à ceci : ce ne sont pas les vrais philosophes qu'il a tournés en ridicule, ce sont les fourbes, qui les contrefont ; en dévoilant l'imposture de ces misérables, bien loin de nuire aux autres, il leur rend le plus grand ser\ice. Cela est développé avec une verve d'ironie et de satire qui fait de ce morceau un des plus remarquables qu'il ail écrits. Si l'on va au fond des choses, l'argumentation en est des plus élémentaires : elle consiste uniquement à faire voir combien les mauvais philosophes font de tort à la philosophie ; pour cela, les raisonnements serrés ne semblent pas plus nécessaires à Lucien que la variété des considérations; toute la subtilité de son invention est ici dans le choix des images, des

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